Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Les premières pages sont à tomber. Comment dire ce qu’il reste du lien d’un père à son fils, comment s’accrocher aux seuls moments de partage qui restent, ceux que l’on vit sur le bord d’un stade de foot, tôt le dimanche matin? Comment continuer à être là, avec lui. Lui dire, sans les mots, qu’on l’aime et qu’on l’accompagne?
Quand je regarde Fus jouer, je me dis qu’il n’y a pas d’autre vie, pas de vie sur cette vie. Il y a ce moment avec les cris des gens, le bruit des crampons qui se collent et se décollent de l’herbe, le coéquipier qui râle, qu’on ne trouve pas assez tôt, pas assez en profondeur, cette rage gueulée à fond de gorge quand ils marquent ou prennent le premier but. Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. Un moment qui ne m’apporte rien d’autre que d’être là, qui ne résout rien, rien du tout.
Avec beaucoup d’économie de moyens, avec pudeur et retenue, avec beaucoup de sensibilité et d’émotion rentrée, ce premier roman va à l’essentiel. Le combat d’un père pour élever seul ses deux petits garçons, la beauté puis la nostalgie de l’enfance adorable qui s’est enfuie, le calvaire de voir mourir la mère d’une longue maladie, les chemins différents que prennent les deux fils, au fil des rencontres plus ou moins heureuses, des sales rencontres, des mauvaises rencontres.
Le roman tend vers le drame, on le sent venir, tout va se casser la gueule. Fus, le fils aîné, se reconstitue une famille de potes, mais l’affaire va mal tourner, le père n’y peut rien. Les copains en question sont des brins de fascistes, séduits par les idées d’extrêmes droites, et la violence, c’est sûr va gagner. Comment un enfant, puis un enfant radieux devient-il cet étranger, comment la douleur et la souffrance peuvent-elles laisser la place à la haine, comment vivre ensemble malgré tout, comment le petit frère Gilou et le père n’envoient pas tout valdinguer?
Ancré géographiquement et socialement dans l’Est de la France, vers Metz et Nancy, dans un contexte bien précis, dans ces lieux jadis bastion de gauche et abandonnés à l’extrême droite, ce texte court et efficace, sans jamais tomber dans la lourdeur montre comment une jeune existence peut se perdre en croyant se trouver. Et comment l’incompréhension, la distance, les divergences, la cruauté de la vie, blessent à mort l’histoire intime et les liens filiaux empreints pourtant de tellement d’amour et de tendresse.

Ed La manufacture des livres, 2020

Fille de Camille Laurens

A propos de filles, il y a une chose bizarre. Tu es une fille, c’est entendu. Mais tu es aussi la fille de ton père. Et la fille de ta mère. Ton sexe et ton lien de parenté ne sont pas distincts. Tu n’as et n’auras jamais que ce mot pour dire ton être et ton ascendance, ta dépendance et ton identité. La fille est l’éternelle affiliée, la fille ne sort jamais de la famille. Le Dr Galiot, au contraire, a eu un garçon et il a eu un fils. Tu n’as qu’une entrée dans le dictionnaire, lui en a deux. Le phénomène se répète avec le temps : quand tu grandis, tu deviens « une femme » et, le cas échéant, « la femme de ». 

C’est avec une grande et fine attention à la langue, avec le sens et le goût du « grain des mots qui la caractérise, que Camille Laurens tente de répondre à cette question : qu’est-ce que cela fait d’être une fille -et en plus la seconde fille-, lorsqu’on naît au tournant des années soixante dans une famille aisée de Rouen?  Il fallait le regard acéré d’une amoureuse des mots pour mettre au jour combien les inégalités sont inscrites dans la langue française et ce que révèle l’usage des mots. Les remarques plus ou moins fines et misogynes qui en disent long, les paroles malencontreuses frisant la goujaterie, les blagues faciles, le choix d’un prénom, les petites et grandes différences éducatives entre les filles et les garçons, la découverte de la sexualité…l’intime et le social se croisent, les mots et les choses se complètent. Le tout se présente comme un roman autobiographique, une autobiographie romancée mettant en lumière et au jour le sexisme banal des jours ordinaires. Cela va jusqu’aux attouchements d’un vieil oncle pédophile, « un truc embêtant » et honteux, davantage d’ailleurs pour la famille que pour la petite fille concernée.
La réussite de Fille tient beaucoup au ton adopté par Camille Laurens, un ton mêlant l’auto-dérision, la drôlerie et l’humour,  un certain détachement, un pas de côté désinvolte, qui laisse parfois percevoir la révolte rentrée, et la colère sourde. Fille  est un texte fort agréable et délicieux pour raconter, l’air de ne pas y toucher, les injustices et les aberrations l’éducation donnée et réservée aux filles de bonne famille dans les années soixante.
Fille est le récit d’une vie, la vie d’une fille et d’une femme qui devient mère à son tour. Le petit chapitre central reprend, sur un ton plus léger et facile, le drame raconté dans Philippe, ce magnifique texte fulgurant de l’autrice qui rend compte du scandale de la mort du premier bébé. La dernière partie du livre se lit en miroir du premier chapitre : comment ne pas reproduire ce que l’on a reçu, comment laisser de côté l’éducation et les petits ou grands traumatismes reçus en héritage, pour, à l’orée du 21°siècle, voir sa propre fille grandir enfin libre et libérée?

Ed. Gallimard, 2020

Le monde du vivant de Florence Marchet

Florent Marchet, un roman et un romancier formidables. Tout sonne juste. Les personnages, la vision de la campagne et de la vie des agriculteurs, le regard sur les gens qui habitent dans ces zones rurales, et l’accent mis sur les choix à faire, entre écologie et course au rendement. Quel beau regard sur les ados, leurs préoccupations, leurs premiers bouleversements amoureux et sexuels, tout cela est extrêmement bien transmis. Florent Marchet vous avez su trouver les mots, vous êtes juste là où il faut, sans mièvrerie, sans en faire trop, dans leur corps et leurs premiers émois et leurs confusions. Vous êtes aussi dans les rêves et les soucis du père, Jérôme, dans son lent naufrage dans une occupation qui ne lui laisse plus le temps de se pauser, de respirer. Et le hors -champ, les échappées vers un avenir qu’ on devine – le départ (la fuite) de Solène vers les études et la ville, le possible délitement du couple Marion/Jérôme, la dépression de ce dernier-, tout est super bien mené. Et en plus votre écriture est efficace, extrêmement lucide, parfois poétique, et drôle aussi parfois! Vous savez ménager des respirations dans le fil de la narration, dans un ensemble très rythmé, super plaisant à lire.
Bref j’aimerais bien que ce livre fasse un beau chemin. Que les gens le lisent !
Florent Marchet, je vous connais et vous apprécie beaucoup en tant que auteur et chanteur, depuis vos débuts, j’adore vos textes de chansons, je savais donc bien évidemment que vous aviez du talent pour écrire, et là j’ai été complètement scotchée par votre talent de romancier. Merci!


Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon

Histoire du fils, c’est l’histoire d’André, fis de Gabrielle, né au début des années 20. Un enfant confié dès sa naissance à sa tante et son oncle maternels, dans le Lot, alors que sa mère vit et travaille à Paris, mère-célibataire comme on disait alors.  Un enfant, et l’on hésite sur les mots, négligé, abandonné, mais aussi peut-être protégé et accompagné par une mère farouchement secrète qui n’a ni le temps, ni l’envie de s’en occuper, de l’éduquer, de l’élever…pas la fibre maternelle quoi. La générosité et la solidarité familiales feront le reste. Et André grandira avec et autour de la place vacante du père, ce vide « vertigineux ».

Mais Histoire du fils c’est aussi et peut-être surtout l’histoire de la mère, ou plutôt d’une femme, qui se veut justement une femme libre avant d’être mère. L’histoire du fils est un drame, une tragédie douce, tout en retenue, murmurée et contenue, l’histoire en creux d’une passion violente, celle d’une vie, celle éprouvée par Gabrielle pour un homme bien plus jeune qu’elle, Paul, inconséquent et inconstant,  un homme qui n’est pas à la hauteur d’un tel amour, pas à la hauteur tout court…. Marie-Hélène Lafon ne s’attarde pas sur les explications psychologiques ou sentimentales, quelques mots, quelques silences entre les phrases laissent comprendre la teneur de ce qu’a vécu Gabrielle….C’est son type d’homme, elle le sait depuis longtemps ; elle sera déchirée, comme jamais encore elle ne l’a été, c’est le prix à payer, le prix de l’ivresse.
Histoire du fils c’est l’histoire d’une femme qui choisit la solitude pour vivre jusqu’au bout une relation à sens unique qui s’avèrera finalement stérile et avortée. A la mort de Gabrielle, la  découverte de son appartement parisien, méticuleusement rangé et propre, décrit à travers les yeux de son fils, laisse deviner une vie modeste et presque austère, et la porte se referme sur le mystère intime de cette existence. On pense à Une vie de Maupassant : Gabrielle est la version en négatif de Jeanne, la mère qui ne se laissera, elle, jamais emporter par son amour filial.

Dans ce texte magnifique, chaque mot est pesé, choisi méticuleusement, la littérature se fait ici travail d’orfèvre ou de précieuse broderie. Quel travail délicat de styliste, Marie-Hélène Lafon excelle pour peindre les détails qui font tout, qui en disent long, les choses vues, les parfums, les gestes furtifs. Marie-Hélène Lafon est partout totalement engagée dans son livre, pleinement présente, dans ses choix d’écriture, son exigence perfectionniste.
Marie-Hélène Lafon, on la devine aussi dans tous ses personnages, elle les habite sans se confondre avec eux, car Histoire du fils  ne se veut évidemment pas une autobiographie. Mais Marie-Hélène Lafon est une fervente admiratrice de Flaubert, comme lui, elle se dévoile et se cache dans ses ses personnages. Elle est Paul, dans ses origines auvergnates, dans ce bout de Cantal dont il est originaire. Elle est André, dans son intelligence et dans son goût et ses dispositions pour les études, dans son désir de retrouver ses racines, ses origines. Elle est peut-être et surtout Gabrielle, cette femme qui choisit Paris, qui a suivi son propre chemin,  elle est dans cette vie faite de silence et de pudeur, dans cette femme qui « a le goût du secret », qui ne s’épanche pas, et qui assume ses choix. 

Editions Buchet Chastel, 2020

Le coeur synthétique de Chloé Delaume

Adélaïde croyait exister hors du regard des hommes, s’être construite au-delà de leur désir. Aujourd’hui qu’elle devient un produit obsolète, la régression la guette, elle est assujettie. Elle préfèrerait tant être lesbienne, ses goûts sexuels, elle les maudit. Adélaïde ressent une forme de colère, elle aimerait être capable de se passer du couple. Elle se veut autonome, parfaitement accomplie. Pour autant ce manque l’accable. Ce soir la solitude lui pèse comme un sac plein de chatons qu’on mène à la rivière. Personne ne pense à elle et elle ne pense à personne. Elle est de son vivant, pour le monde, un souvenir. Rien n’est plus humiliant que de se sentir faible à cause de cette absence, juste le vide d’amour. Dépasser ce vertige, Adélaïde éprouve toutes les formes de la honte. Ca fait naître dans sa gorge l’embryon d’un sanglot.

Le coeur synthétique, conte réaliste, tragi-comédie, ou les tribulations d’Adélaïde en  pays du célibat.

Adélaïde, 46 ans,  est parisienne, attachée de presse dans l’édition, sans enfant, sans famille. Au début du roman, Adélaïde tombe en célibat comme d’autres  plonge dans un moteur alors qu’ils n’ont jamais mis le pied sur un embrayage.  Et pour son malheur, elle souffre d’un mal curieux mais fort répandu : l’ « épousite aiguë »,  qui pousse à subir le célibat comme un  terrible chemin de croix, une torture insupportable. Adélaïde ne voit qu’une seule alternative au malheur d’être seul : vivre en couple, c’est une obsession, une aliénation idéologique, le but de sa pauvre existence.

Ce roman délicieux  oscille entre le pathos le plus pathétique et la drôlerie drôlissime. Juste entre le rire et les larmes, exactement au bon endroit. Un délice au style ciselé, un vrai travail d’orfèvre, minutieux. Chaque phrase, chaque image tombe à pic : Adélaïde traîne son chagrin comme « un sac de chatons trop lourd que l’on va noyer ». A ce sens du détail stylistique s’ajoute une maîtrise des points de vue narratifs et de leur variation : on est à la fois avec Adélaïde, on éprouve son chagrin et son désarroi, en empathie totale, on se retrouve et se reconnaît, mais aussi à côté d’elle, en surplomb, en posture d’analyste, et on sourit tendrement ou méchamment, selon votre degré de férocité, devant tant de naïveté sentimentale bêbête.

 Cerise sur le gâteau, l’histoire de la quête amoureuse d’Adélaïde se double d’une irrésistible satire sociale du milieu éditorial parisien, jeux de mots à l’appui, – le prix du Chlore!-, tout le monde dans ce petit monde en prend pour son grade, auteurs, éditeurs, attachées de presse… L’ironie étant que Chloé Delaume ait été récompensé par le prix Médicis 2020 pour ce livre!

Pour finir, la question se pose : comment vivre et vieillir quand on est une femme sans homme?  La solution passe peut-être par une communauté de femmes, l’ amitié, la proximité géographique et la sororité. Tout un programme.

Editions du Seuil, 2020.

Chavirer de Lola Lafon

Un roman qui t’a touchée au coeur.
Sans doute parce que toi aussi tu aurais pu être Cloé, cette collégienne de 13 ans qui grandit dans les années 80, issue de ce qu’on appelle la classe moyenne. Toi aussi tu aurais aimé, si seulement tu avais eu l’occasion, être cette danseuse de modern jazz dans une MJC, cette ado qui rêve de paillettes, biberonnée à Champs-Elysées et aux émissions de variétés du samedi soir. Toi aussi tu y aurais cru, aux beaux discours de Cathy, recruteuse élégante et parfumée de haut vol pour une fondation fantôme, qui t’aurait choisie, recrutée, t’aurait distinguée parmi les autres, t’aurait sélectionnée pour intégrer Galatée, une stucture prestigieuse te faisant miroiter que toi aussi tu peux saisir ta chance, la chance de réussir, de percer, d’être admirée. Ta chance à certaines conditions : accepter le piège sexuel, se taire, et même donner des noms d’autres ados susceptibles d’être recrutées? Et toi aussi, une fois refusée et jetée, tu aurais eu honte, la honte d’être devenue à la fois victime et bourreau, et tu aurais soigneusement dissimulée ce qu’il s’est passé dans les grands appartements, le déroulement de ces curieuses et douloureuses auditions particulières.
  
Chavirer est  un roman traversé par le souvenir vibrant et extrêmement présent de l’adolescence. Souvenir du corps adolescent, des sensations, des émotions. Lola Lafon continue, comme dans tous ses livres, à explorer cette période de la vie, cette ligne de faille, ligne de partage, ligne de crête,  où l’on se cherche, où l’on s’identifie à des modèles, où l’on cherche une direction à donner à son existence. Cette période où l’on se construit  à travers le regard des autres, où l’on rêve de quitter parents et maison pour vivre autre chose, ailleurs, de plus intense, de plus excitant. L’adolescence forte et fragile, énergique, increvable, et si secrète. L’adolescence comme terrain de chasse pour des réseaux organisés, des hommes qui exploitent et profitent de très jeunes femmes qui ne savent pas dire non, pour qui la frontière entre le permis et l’inadmissible est bien flou, et où la découverte de la sexualité, ce territoire inconnu, terrifiant et désirable à la fois, devient un cauchemar indicible.

Chavirer est aussi  un roman traversé par une conscience très juste des classes sociales…  Qu’est-ce que cela veut dire être une fille issue de la classe populaire, d’un milieu modeste? Quels sont les rêves que l’on s’autorise, que l’on cache, quand on a des « parents qui n’ont ni le temps ni l’argent de s’enquérir de ses rêves? ».  Qu’est-ce que cela veut dire baigner dans la culture populaire, celle de la télé, des chansons de variété, de Champs-Elysées, de Goldman et de Mylène Farmer? Etre danseuse pour Champs-Elysées, est-ce méprisable, est-ce enviable, sans doute cela dépend de quel côté on se place.

Edition Actes Sud, 2020

Vanda de Marion Brunet


Vanda c’est un prénom qui claque comme le mistral, pour un vrai et beau personnage féminin, une héroïne de roman et de la vie, fière, solitaire, à fleur de peau, un peu brutale. Une jeune femme habituée à se démerder seule, depuis l’enfance, à se battre et à ne pas faire confiance, à ne pas se donner entièrement, et surtout pas aux hommes. Une femme jalouse de sa liberté, qui préfère vivre dans un cabanon pourri sur une plage de Marseille plutôt que de louer un appartement plus confortable. Une femme à la limite de la marginalité mais qui fait des concessions aussi, il faut bien, lorsque tu travailles comme femme de ménage remplaçante dans un hôpital psy pour assurer le quotidien. Une femme et une mère aussi, dont la solitude s’arrête exactement là où commence l’amour pour Noë, son fils de 6 ans. Un amour dévorant, exclusif, infini. J’ai pensé à La route de Cormac Mac Carthy, à ce lien si fort entre le père et le fils dans un monde d’apocalypse, à cet homme qui n’a qu’une idée en tête : protéger son enfant jusqu’au bout.

Vanda c’est une écriture : concise, sans fioriture inutile, mais charnelle, visuelle, sensorielle. Une écriture où l’art du détail permet de te plonger dans une ambiance, un lieu, une réalité sociale. Qui donne à voir et à sentir, en quelques mots, un corps, un visage et qui permet de se retrouver dans l’intimité des personnages, dans leur corps et leur esprit, grâce à un subtil usage du discours indirect libre.
Une écriture qui ne cesse de surprendre, qui te met devant le fait accompli. Et ça commence dès le premier chapitre, dans le blanc entre la phrase qui finit un paragraphe et celle qui démarre le suivant, quand tu découvres dans le duvet à l’arrière de la voiture, le petit garçon de Vanda, qui dort là lorsqu’elle sort la nuit. Stupeur mêlée d’un zeste de jugement : te voilà face à la manière de vivre de Vanda, dans sa vie.

Roman noir, roman social, Vanda, comme L’été circulaire, évite le piège de la lourdeur, ce texte ne donne pas de leçon. En suivant Vanda, c’est le monde de la galère et de la débrouille, le Marseille d’un milieu social à la frange que tu côtoies : celui des artistes qui n’ont pas réussi ou bien des employés non-titulaires, abonnés aux contrats précaires. On sent que Marion Brunet sait de quoi elle parle, elle connait ces gens, ceux qui sont partis, et ceux qui sont restés, parfois en colère, parfois désabusés, aux illusions derrière eux.

Vanda est un roman tendu, à la trajectoire incertaine, qui te tient jusqu’au bout dans l’attente d’une tragédie annoncée dont on ne devine pas le dénouement et à laquelle on ne veut pas croire, avec Vanda. Rien d’attendu. On imagine plusieurs fins, plusieurs scénarios, on espère. Oui, jusqu’au bout j’ai espéré avec Vanda, je croyais à la chance et au bonheur avec elle.

Albin Michel, 2020.

Love me tender de Constance Debré

C’est leur affaire à tous ceux qui veulent croire à cette histoire que les femmes ont un lien avec la Lune, avec la nature, avec l’instinct, qui leur commande de s’en tenir à la matière et de renoncer à être. Moi ça ne m’intéresse pas. Mère ça n’existe pas. Mère comme statut, comme identité, comme pouvoir ou non-pouvoir, comme position, de dominé et de dominant, comme victime et comme bourreau, ça n’existe pas. Ca n’existe jamais ces choses-là. Il y a l’amour et c’est tout autre chose.

Constance Dubré, côté style, c’est Marguerite Duras qui aurait enfilé un vieux cuir sur son gilet marron sans manche, qui porterait sa jupe de mémé mi-mollet avec des converses, qui aurait échangé ses lunettes à gros foyer carrées contre un anneau à l’oreille droite et qui se serait fait tatouer Fils de pute sur le ventre sous son pull col roulé. Qui se serait fait couper les cheveux très courts à la garçonne. Et qui irait à la piscine tous les matins nager ses deux kilomètres plutôt que de s’envoyer ses deux litres de vin rouge.
Oui, il y a indéniablement quelque chose de durassien dans l’écriture sèche, épurée mais musicale et rythmée de Love me tender, dans ce phrasé entêtant et définitif. Quelque chose du meilleur de Christine Angot aussi, dans ce besoin de prendre le lecteur au collet, de provoquer, pour le plaisir, mais surtout pour masquer la douleur, pour faire front, quitte à heurter ou à irriter.
Les comparaisons s’arrêteront là. Car dans Love me tender, vous ne trouverez aucun auto-apitoiement, pas d’amour maternel éternel dévorant et étouffant, encore moins de négation de soi dans le gouffre noir de la passion durassienne jusqu’au boutiste.

Love me tender c’est le récit poignant mais retenu d’une femme qui vit le détachement volontaire et progressif de tout. Plus de boulot, plus d’appartement, plus de biens matériels, plus de lien amoureux qui durent. Aller au minimum, au plus près de soi. Constance Dubré possède deux sacs maximum d’affaires, un ordinateur et un vélo. Ses seuls besoins : écrire -seule activité intellectuelle et créatrice nécessaire-, nager -ceux qui fréquentent les piscines comprendront combien la natation aide le corps et le mental, c’est « une question de vie ou de mort »-, faire des rencontres sans grand lendemain avec des filles -pour le désir, l’excitation et l’élan vital-. Dans ce livre, beaucoup de passages sont à tomber, l’émotion exprimée en est d’autant plus forte qu’elle est dissimulée souvent par un sens bravache de la provoc, et contenue – et je repense là à la magnifique lettre centrale écrite à son fils, qui ne sera pas envoyée-. Constance Dubré a beau adopter un air de petit caïd qui la ramène, il se dégage de son livre toute la peine du monde .
Car dans ce mouvement d’épure, dans ce grand ménage existentiel, dans cette métamorphose de soi, Constance Dubré se confronte à ce qui résiste lorsqu’on a tout envoyé balader : l’amour pour son enfant.
Love me tender c’est l’histoire d’un lent éloignement et du délitement progressif du lien entre une mère et son fils. Paul a 8 ans lorsque Constance Dubré plaque mari et boulot -elle est avocate- pour une autre vie. Son livre pose des questions qui vont faire hurler certains mais qui sont fondamentales : est-ce que l’amour maternel justifie tout? Est-ce qu’il faut supporter la douleur au nom d’un sacro-saint lien filial à préserver coûte que coûte?
Après la guerre d’usure menée par le père à la mère, la mauvaise foi, les rendez-vous prévus puis ratés, après la douleur de ne plus voir le petit Paul -durant un an et demi quand même-, puis de se voir peu -une heure par quinzaine dans une structure- , après les lenteurs de la justice et l’enlisement dans des procédures qui épuisent et n’avancent pas, lorsqu’on octroie finalement la possibilité à la mère de passer un week-end sur deux avec Paul, rien n’est encore fini : le père fait souvent pression sur son fils, et bien souvent Constance ne peut emmener ce dernier avec elle, elle ne peut rien prévoir à l’avance. Et lorsqu’elle passe du temps avec Paul, une fois rentrée chez elle le week-end fini, la solitude et l’absence deviennent insupportables. Paul a 8 puis 10, puis 11 ans : trois ans d’enfance passés et volés à la mère, pour aboutir à la capitulation.
Echec, défaite, abandon vraiment? A moins que ce soit au contraire, lorsque le chagrin s’estompe avec le temps, d’acceptation, de libération et de disponibilité à l’amour qu’il s’agisse au final dans Love me tender : « J’ai pensé que j’avais fait le deuil de mon fils ».

Editions Flammarion, 2019.

A la ligne de Joseph Ponthus

« J’écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J’écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne »

Immersion dans l’univers oh combien sexy du travail en usine agroalimentaire, et du travail précaire de surcroît, celui des intérimaires, A la ligne est un curieux objet littéraire entre journal intime et littérature ouvrière, un texte à la fois réflexif et très concret, un livre hyper référencé mais accessible à tous, un texte désespérant mais drôle aussi, un texte qui ne donne pas de leçons, mais qui laisse songeur…

Au fil de courts chapitres successifs appelés feuillets, Joseph Ponthus place le lecteur exactement à ses côtés, sur cette ligne de  production -pour parler dans la novlangue de l’entreprise d’aujourd’hui-  qu’on appelait tout bonnement hier la chaîne : nous voici dans une conserverie de poissons où l’on trie les crevettes, les maquereaux et les éperlans, où  l’on dépote des caisses de merlans et de grenadiers, où l’on déroule des moules en plastique qu’une machine remplit de sauce, où l’on enfourne la pelle dans le four des tonnes de bulots, où l’on égoutte aussi du tofu. Invitation à l’embauche à 4h du matin à 15h  ou encore mieux de 21h à 5h du matin, vous ne sortirez pas de ce livre le même ni indemne.
Pour varier les plaisirs, en seconde partie, c’est à la ligne ou plutôt à la chaîne de découpe de l’abattoir que l’on retrouve Joseph. Découverte du » nec plus ultra, du top de l’industrie agroalimentaire » où l’on nettoie les locaux du sang, de la merde, de la pisse, des lambeaux de chair qui traînent, des groins, des pieds, des mâchoires de boeuf, des cornes, des oreilles, des mamelles et où l’on déplace et pousse huit heures durant les carcasses suspendues en haut des rails.
On sort de chaque feuillet de ce livre épuisé, éreinté, rincé. Écoeuré aussi par les conditions de travail de ces ouvriers. Joseph Ponthus parvient à faire ressentir combien bosser dans ces endroits est dur, difficile, pénible physiquement et  psychiquement, combien tenir huit heures et parfois davantage sur la ligne relève de l’exploit. C’est inhumain.  Tenir, supporter, passer l’épreuve de l’usine :  Joseph Ponthus vit ce dont il ne se savait pas capable de traverser, triste héros des temps modernes.

La réussite du livre tient bien sûr à son écriture. A l’image de la ligne de production qui ne s’arrête jamais, dans ce long poème en prose, il n’y aura  jamais de point à la ligne. Coquetterie d’écrivain qui se targue d’écrire en vers libres? Non, mais plutôt une forme qui s’est imposée, une forme qui correspond consubstantiellement au fond. En effet lorsqu’on travaille à la chaîne, tout dépend d’une seule chose: la cadence imposée. Si vous avez une minute pour effectuer un geste, vous n’avez pas une seconde de plus ou de moins. Si tout va bien, si personne ne vous met en retard sur la ligne, si vous êtes en forme et expérimenté, si les machines fonctionnent, si personne n’est absent, vous réussissez à vous dégagez du temps sur cette  minute :  autant de gagné pour vous reposer, pour rêvasser ou pour penser. Joseph Ponthus, lui, écrit dans sa tête. Evidemment, pas le temps de faire de grandes phrases, il faut penser et rédiger vite et court. Rentré à la maison l’ouvrier intérimaire écrit ses phrases du jour, sensations, émotions, flashs volées à la cadence. A la ligne se présente donc visuellement comme un long poème en prose où les retours à la ligne, la longueur variable des lignes mettent en valeur  un mot parfois isolé, une expression, une phrase, mais aussi  les silences et les blancs de la page. Et cela fonctionne. Le temps de la lecture on épouse le temps de la cadence. Un rythme, une pulsation, une envie de lire à voix haute s’installent au fur et à mesure de la lecture.

A la ligne est un livre sincère, vrai et juste. Joseph Ponthus ne verse pas dans l’affreuse démagogie, il ne cherche pas à faire populaire, il est tout entier dans son texte, ancien étudiant en lettres, lettré et grand lecteur, ancien éducateur social, intérimaire en abattoir breton, amoureux,  maître du chien adoré Pok Pok. Les références littéraires  côtoient les détails prosaïques. La poésie flirte avec la réalité brute. Le sublime avec le sordide. La joie avec la souffrance. L’intime avec le social.
Le rire avec les larmes. La colère avec la douceur. La révolte avec le découragement. La force avec la fragilité. Un livre total.

Editions La Table Ronde, 2019.

Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines est un récit très efficace qui saisit l’air du temps. C’est aussi un roman sur ce qui constitue tout simplement le cours d’une vie humaine : ses doutes et ses choix, ses passions liés au sexe ou à l’amour, et ses drames, ses erreurs et ses répétitions…
Claire et Jean forment un couple d’intellectuels parisiens. L’une est une essayiste dans la quarantaine, l’autre un journaliste de radio bien plus âgé qu’elle, animateur d’ une émission politique à fort audimat. Ils ont un fils qui a tout réussi jusque-là: Alexandre, jeune homme biberonné à l’injonction de la réussite et destiné à un brillant avenir. Claire est en train de refaire sa vie comme on dit avec Adam, un professeur d’origine juive, lorsque tout bascule : Alexandre est accusé d’avoir violé Mila, la fille d’Adam, dans des conditions sordides.

La première partie du roman, je l’ai lue comme une peinture sans concession, chirurgicale, d’un certain milieu parisien où se côtoient intellectuels, politiques et journalistes. Catherine Tuil sait transmettre grâce au style indirect libre ce qui traverse ses personnages, ce qui leur est singulier mais aussi ce qui les constitue en tant qu’être déterminé par leur origine et leur éducation. Elle parvient à capter leurs failles, leur complexité, leur densité. Seul le personnage de Jean Varel semble un brin caricatural, on va même jusqu’à sourire devant tant de suffisance et d’arrogance… quel être détestable, autocentré, obnubilé par son image et sa carrière, addict à twitter, à son petit pouvoir, et à son audimat… mais après tout ce genre de con doit sans doute exister. Et on verra par la suite que lui aussi possède ses zones d’ombre.
Et puis au-delà de ces personnages très contemporains, ce sont leurs -nos?- comportements qui sont épinglés, notamment à travers l’utilisation des réseaux sociaux et des dérives auxquels ils conduisent : culte de l’image, popularité, égocentrisme, lynchage médiatique et déchaînement de haine…C’est risible et triste, grotesque et pathétique.

La seconde moitié du roman, consacrée au procès d’Alexandre, est vraiment passionnante, haletante certes car tendue vers la sentence finale, mais aussi parce que chaque étape de l’événement apporte son lot de surprises. Le talent de la romancière, c’est d’orchestrer avec un vrai sens du rythme les scènes et les prises de parole de chaque acteur du procès : au fil de la narration, elle choisit d’être concise ou de rapporter les divers propos ou discours dans leur intégralité -le point culminant étant la défense de l’avocat d’Alexandre. Avec brio, la romancière balade le lecteur, comme peut l’être un membre du jury qui tente de se positionner entre les discours de l’accusation et de la défense, entre les témoignages des témoins et des proches, entre les pleurs de la victime et les paroles qui sonnent sincères de l’accusé. Toute la difficulté de juger, de trancher, est mise au jour. Qui a tort, qui a raison? Qui dit vrai, qui dit faux? Personne peut-être, et à la fin du roman nous voici tourneboulés, dans l’indécision et sans repères fix

Autour du sujet très discuté et rediscuté du viol, dans la mouvance de l’affaire Weinstein et des mouvements #Metoo et #Balancetonporc, Karine Tuil tisse un roman intelligent et magistral, un roman où rien n’est noir ou blanc, et où sont mis en valeur tous les points de vue : celui de l’accusé et celui de la victime, celui du père inconditionnellement du côté du fils, celui de Claire, mère et féministe à la fois, écartelée entre son amour filial et le doute quant à la culpabilité de ce dernier. Un roman qui laisse admiratif mais sans illusion et désenchanté quant à la nature humaine.

Ed Gallimard, 2019