Marcher jusqu’au soir de Lydie Salvayre

Stock propose une nouvelle collection sur un principe simple : un écrivain est invité à passer une nuit dans un musée. De cette « expérience d’enfermement dans un lieu où des oeuvres d’art sont conservées » il « écrit un texte ». Ici c’est notre chère Lydie Salvayre qui se prête au jeu et à la plume, en passant une nuit au musée Picasso en présence de l’exposition Picasso-Giacometti.
Le résultat est un livre drôle et profond, s’autorisant souvent le ton de la confession, un curieux objet littéraire plein de liberté au niveau formel, qui avance par sauts de puces ou de kangourous, un monologue s’autorisant digressions et propos du coq à l’âne, très jouissif à lire.

Imaginez. Voici notre écrivaine qui, après moultes hésitations et tergiversations liées à sa méfiance de ces panthéons de la graaaande culture que sont les musées, se retrouve toute seule pour une nuit, dans un silence d’église, avec pour seule compagnie son lit de camp, son petit ordinateur, la photo de sa chienne Nana qu’elle sort de son portefeuille pour se réconforter, et les oeuvres de deux des plus grands génies du 20ème siècle : Picasso et Giacometti. C’est d’ailleurs davantage pour ce dernier que pour Picasso que Lydie Salvayre relève le défi, nourrissant depuis toujours nous dit-elle une fascination sans borne pour L’homme qui marche.
Or voici que l’épiphanie tant attendue, l’illumination espérée due à la présence en fer et en métal de cet Homme qui marche ne viennent pas. Sidération. Désespérance. Page blanche. Lydie Salvayre n’éprouve RIEN, ne ressent rien, si ce n’est qu’ « une impatience inquiète sur un fond d’inexplicable tristesse et de vide cérébral ». En d’autres termes, comme elle l’écrit elle -même « à ce moment précis de la nuit, elle se fout de l’art« . Cette nuit sensée révéler à elle-même je ne sais quel secret sur sa relation à L’homme qui marche s’avère un vrai fiasco. Un échec total vraiment?

… Evidemment non – puisque le livre est là, sous nos yeux, en pages et en couverture-. Et le talent de Lydie Salvayre est de tirer de cet échec et de cette expérience du ratage un livre sur le thème du ratage. Et de surcroît un texte réussi et brillant. Drôle et enlevé, caustique parfois, plein d’auto-dérision, mais aussi profond, personnel et intime. Marcher jusqu’au soir s’avère quoi qu’en dise l’auteure tout à la fois une réflexion malicieuse et enlevée sur l’art et les musées évoquées comme des mausolées ennuyeux au possible et un bel hommage personnel à l’art. Un bel hommage à Giacometti, à l’homme et à l’artiste. Sont soulignées ainsi sa belle personnalité, sa « modestie » – le terme tient une place de choix dans le livre- modestie vécue comme un sens du perfectionnisme épuisant et jusqu’au boutiste, et qui s’opposent à la facilité de créer et à la confiance en soi d’un Picasso par exemple. Lydie Salvayre rappelle aussi combien cette sculpture de L’homme qui marche est une figure existentielle et métaphysique de sa propre obstination à avancer, toujours et encore, et donc à «  cheminer dans la vie jusqu’au soir  » ainsi que l’écrit Baudelaire.
Ce texte est d’ailleurs une jolie occasion, puisque la trame du livre suit un mode digressif très plaisant, de convoquer ses auteurs chéris : Baudelaire donc mais aussi Beckett – sur le thème du ratage il en connaît un rayon- , Virginia Woolf ou encore Rabelais.
Le talent de Lydie Salvayre c’est ensuite de tirer de ce soit disant échec un texte qui vire très vite à la confession personnelle, ce qui n’est pas, loin s’en faut, une habitude chez elle. De cette nuit passée à fulminer contre son incapacité à ressentir la beauté de l’art et à ruminer, va surgir chez la romancière son dégoût de la maladie et de l’approche de la mort. La peur de la fin est au centre du texte, un de ses fils directeurs, abordés avec franchise et sincérité. Vont surgir aussi de manière nette les événements biographiques qui font le lien entre la vie et l’oeuvre de l’auteure, « vérités essentielles liées à mon histoire et déterminantes au point de se refléter dans mes livres » : la gêne à se sentir vraiment à l’aise dans l’entre-soi des auteurs parisiens, l’humiliation ressentie à cause de ses origines sociales, la haine du père. Elle qui passe d’ordinaire tout à la moulinette de la fiction et n’a pas l’habitude de s’épancher dans ses livres se surprend ici à s’autoanalyser -elle qui a été psychiatre !- et « presqu’au terme d’une vie, regarder sa vie en face ».
Au détour d’un page, une phrase m’a sautée particulièrement aux yeux et à la gueule, une simple phrase qui pour moi, avec le terme « abjection » sonne comme une confession essentielle :  » Il me faudrait toute la vie pour pardonner à mon père une abjection que je taisais farouchement depuis des lustres ». Qu’y a-t-il derrière ce mot violent d’abjection, à nous de le deviner. En tout cas quelques pages méditées dans les toilettes du musée où notre prisonnière s’enferme donne un aperçu éloquent du climat de terreur dans lequel elle a grandi à cause de ce père dictateur, paranoïaque et violent.

N’en déduisez pas que Marcher jusqu’au soir est un texte plombant et mélancolique qui encourage le lecteur à ruminer des idées noires. C’est tout le contraire. Et, en guise de pirouette finale – Lydie Salvayre est une grande équilibriste du style et de la surprise-, lors d’une visite du musée Picasso de jour cette fois, la joie et le désir de vivre, la curiosité et l’enthousiasme envers l’art resurgissent avec force. Voici vraiment un livre qui fait du bien.

Ed du Seuil, 2019

La seule histoire de Julian Barnes

Comme la plupart des jeunes hommes, surtout ceux qui sont amoureux pour la première fois, il avait considéré la vie -et l’amour- en termes de gagnants et de perdants… Susan l’avait détrompé. Elle avait fait remarquer que chacun a son histoire d’amour. Même si elle a été un fiasco, même si elle a tourné court, ou n’a même pas commencé, a été entièrement dans la tête : cela ne la rendait pas moins réelle. Et c’était la seule histoire.
Grosse claque de lecture, voici un roman bouleversant, extrêmement sensible et élégant, superbement construit, comme on aimerait en dénicher plus souvent. La seule histoire suit la relation de Paul et de Susan, dans les années 70 en Angleterre. Paul a 19 ans, Susan 48, et pourtant leur amour naît comme une évidence. Susan quitte son mari violent, sans pouvoir toutefois divorcer, et part vivre avec Paul. Mais peu à peu les démons de Susan la rattrapent -l’alcoolisme et la dépression- et au bout d’une dizaine d’années, viennent à bout de cette belle histoire. Au fil de trois parties, le roman se présente comme une longue interrogation sur l’amour, sa nature et sa définition… pour en arriver à la conclusion qu’en matière d’amour on ne sait rien, sauf qu’on peut seulement le vivre.

C’est Paul qui raconte dans la première partie, il se souvient du temps où tout a commencé. Le point de vue est celui du jeune homme, celui qui a 20 ans, l’âge où on adhère à ce que l’on vit, sans distance. Dans l’égoïsme et l’étonnement du premier amour, Paul ne se préoccupe que de lui-même, tout à son enthousiasme, à sa passion, à ses découvertes du sexe et du plaisir d’aimer. Il est le roi du monde, vivant pleinement une relation hors de toutes les convenances avec une femme certes mûre et mariée mais sans grande expérience, qui se lance dans l’aventure avec fraîcheur et innocence. C’est le temps du bonheur, de la légèreté et de l’insouciance, et un humour très anglais, pince sans rire, ponctue le récit, épingle les travers des personnages et de leur milieu social, rend le tout super agréable à lire.
La seconde partie dépeint la réalité de l’amour : Paul apprend à connaître Susan plus intimement, il comprend alors qu’elle est alcoolique et très fragile. Le glissement des pronoms personnels du Je au Vous souligne que le narrateur fait un pas de côté, modifie le point de vue du récit, se décentre, pour tenter de se comprendre mais aussi d’accompagner et d’aider Susan. Paul éprouve à la fois la force et l’impuissance du vrai amour : de toutes les façons, en passant par toutes les étapes, qui vont du déni à la colère, il tente de soigner Susan, pour finalement s’avouer vaincu. L’amour à lui seul ne peut sauver l’être aimé, et s’épuise, se délite, à mesure que Susan se détruit. Cette partie est terriblement éprouvante, au double sens du terme : non seulement la situation du couple est bouleversante, mais on ressent les choses avec Paul, on se demande ce que l’on ferait dans sa situation, amoureux d’un être qui va au casse pipe. Partir, rester? Sauver sa peau ou accompagner jusqu’au bout?
Dans la troisième partie, Paul est devenu plus âgé, après Susan, il a mené sa vie sans engagement amoureux, bien à l’abri du séisme des sentiments. Julian Barnes opte pour la troisième personne alors qu’il s’agit du  temps de la réflexion et de l’introspection. Ce choix est très malin : la distance n’est-elle pas nécessaire pour revenir sur ce que l’on a été, sur ses choix de vie, ne faut-il pas se considérer un peu comme un autre pour essayer de se comprendre? Les affirmations, les croyances énoncées au début du livre -par exemple l’idée selon laquelle l’époque et le milieu social n’étaient pas importants – sont revisitées, redéployées, nuancées, soulignant de manière vertigineuse combien rien ne s’avère juste ou faux en matière d’amour.
Il se dégage de ce livre immense une tristesse et un désenchantement infinis, mêlés à beaucoup de douceur et de finesse. Par touches successives, sans jamais être lourd et barbant, Julian Barnes questionne sans fin ce sentiment de l’amour qui nous rend si vivants et si fragiles, à l’instar de Paul et de la magnifique Susan.

Mercure de France, 2018.

Les enténébrés de Sarah Chiche

Sarah Chiche est romancière, psychologue et psychanalyste, elle a publié trois essais Personne(s) d’après Le Livre de l’intranquilité de Pessoa, Ethique du mikado sur le cinéma de Michael Haneke, et Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui.  Bref on peut dire que Sarah Chiche est une intellectuelle, n’ayant pas peur de ce gros mot, nourrie de cinéma et de lecture. Une auteure qui nous parle aussi de ce qui prend au ventre, d’émotions fortes, d’amour fou. Une auteure dont le métier, et les écrits explorent la mélancolie, la dépression, des états d’âme qu’elle connaît sans doute bien, qu’elle a affrontés personnellement et qu’elle explore tous les jours en aidant ses patients.

Si intime et singulier qu’il soit,  Les enténébrés est loin d’être un récit autocentré ou égocentré, au contraire il empoigne la complexité et la vaste rumeur du monde actuel et passé. Il s’ouvre ainsi sur un magistral premier chapitre, débute en focale large pour suivre la marche du monde actuel qui va mal et dans lequel tout est lié :  de la canicule due au changement climatique aux récoltes désastreuses,  de l’effondrement du marché agricole à la disette et la famine, des  révoltes aux émeutes et guerres produisant leur lot de migrants désespérés sur les routes et les mers. Sarah apparaît alors : pour aller à la rencontre de ces réfugiés, en tant que psychologue, un 28 septembre 2015, elle prend le train pour la gare de Vienne. Et dans cette ville, elle tombe follement amoureuse de Richard.

Les enténébrés est un texte complexe. Plusieurs fils s’entremêlent, et tissent la trame dense du roman. Il y a donc la passion folle entre Sarah et Richard qui se rencontrent à Vienne, alors que Sarah se rend en Autriche pour écrire sur la situation des migrants et des réfugiés. Un amour fou vécu comme une forme d’insurrection, un amour qu’il faut vivre, qu’il faut traverser de part en par malgré l’autre vie dans laquelle on est installé. Car il y a aussi la vie familiale heureuse de Sarah avec son mari Paul et sa fille à Paris, vie à laquelle elle tient. Il y a le thème crucial de la transmission, ou plutôt de la malédiction de la transmission  de la folie, de la maltraitance, de la mélancolie qui a hanté  plusieurs générations de femmes du côté maternel de Sarah. Cécile l’arrière grand-mère qui a été internée en asile psy, Lyne la grand-mère paranoïaque , Eve la mère déjantée, et enfin Sarah qui lutte au bout de la chaîne et qui qui a elle-même une petite fille…. Cela fait beaucoup.

Récit complexe dans la forme aussi car il mêle plusieurs types d’écrits : l’autobiographie et la narration à la première personne, des lettres de certaines membres de la famille de Sarah,  de son amant ou d’elle à cela dernier, des phrases prononcées par sa mère et dont elle se souvient, une conférence de son mari Paul sur la fin programmée de la planète et de l’humanité, un récit  de Pierre le père de Sarah à un ami sur sa première rencontre avec Eve la mère de la narratrice.  L’agencement de ses textes divers ne suit pas la chronologie temporelle, mais s’articulent plutôt en circonvolutions, en cercles concentriques, en rappels analogiques, comme une composition musicale.

Les enténébrés, c’est la force du vécu passé au filtre de la littérature et de la fiction, qui seule peut dire ce réel justement. De l’auteur au lecteur, la littérature met au jour, éclaire, dévoile ce qui empêche ou englue, ouvre la voie vers la liberté, et en cela c’est une arme de guerre.

Seuil, 2019

Le coeur blanc de Catherine Poulain

Les travailleurs qui font les saisons, routards et travailleurs à la marge, voici les héros du second roman de Catherine Poulain. Le sujet du coeur blanc  m’attirait, il est peu présent dans la littérature française… je suis entrée donc dans ce livre pleine de curiosité… Souvenirs passionnés de ma lecture adolescente des Raisins de la colère sans doute. Hélas, je sors de ma lecture ni emportée ni convaincue.
A quoi tient cette déception? Pour faire court, je me suis sentie à distance de ce petit monde : relations entre les personnages mal définies, souci de point de vue?  Les gars sont des prédateurs, les filles des victimes, de potentielles proies sexuelles éprises de liberté, oui bon c’est un peu court… Il manque comment dire une trame, une histoire forte dans ce roman qui part un peu dans tous les sens.
Et faisons simple l’écriture a un je ne sais quoi de maniéré et d’éthéré qui n’adhère pas au sujet, à ces gens brut de décoffrage, marginaux en tout genre, alcooliques, drogués, routards, immigrés souvent exploités -le roman se déroule je pense dans les années 70-…
Tout n’est pas raté pourtant loin de là. J’avais envie d’un roman social et rural, d’une écriture au plus près des corps pour dire les journées harassantes dans les champs et le soulagement du soir qui vient. Le coeur blanc ne déçoit pas à ce niveau, on sent dans l’écriture précise et sensorielle que l’auteure connait ce dont elle parle : la récolte des fruits sous la chaleur écrasante, les paysages provençaux  de l’arrière pays méditerranéen entre Gap et Montélimar, et surtout le monde des saisonnier où les femmes sont minoritaires. Catherine Poulain choisit de suivre ici Rosalinde et Mounia, qui incarnent chacune à leur façon ces nanas autonomes et courageuses au sein d’un univers très masculin. La liberté c’est ce qu’elles recherchent avant tout, liberté géographique, liberté amoureuse… mais leur vie itinérante s’avère très risquée, surtout lorsque viennent la nuit, et ses soirées alcoolisées au café du coin. On ne peut s’empêcher de penser à Mona, incarnée par Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda…   
Autre point réussi du livre (ouh là j’ai l’impression de faire une dissertation en trois parties là) : l’évocation de la nature, l’attention aux sensations -le soleil qui assomme, la fraîcheur de l’eau de la rivière, les variations du climat, les couleurs changeantes du ciel de l’aube au crépuscule-.
Il me reste donc à lire Le grand marin pour me réconcilier avec Catherine Poulain, au demeurant écrivaine atypique, au parcours si singulier.

Ed de l’Olivier, 2018

La vérité sort de la bouche du cheval de Meryem Alaoui

Moi, quand un homme me suit et que je suis bien concentrée sur comment je bouge, je pourrais sentir la pression de sa trique sur mes fesses. Les mecs, en général, je leur montre que j’en ai envie parce qu’ils aiment ça. Et nous, on aime quand ils sont contents parce qu’ils paient sans faire d’histoires. Et je sais de quoi je parle. Ca fait quinze ans que je pratique ce métier. Aujourd’hui je suis d’humeur à parler. Mais en général, je ne rentre pas dans les détails. Je dis juste que je m’appelle Jmiaa, que j’ai trente-quatre ans, et que pour vivre, je me sers de ce que j’ai.

La femme qui se confie ici n’a pas les mots dans sa poche, Jmiaa est une pute de caractère officiant dans un quartier populaire de Casablanca, elle vit seule avec sa fille, et bosse pour Houcine, son protecteur et maquereau. Autour d’elle c’est tout un petit monde haut en couleur que l’auteure met en scène, les copines, les gens du quartier, les clients -sa classification des hommes selon leur manière de coucher est d’ailleurs édifiante-. Le tout dresse un tableau des dessous de la société marocaine pas piqué des hannetons. C’est ma foi drôle, enlevé, plaisant, même si j’aurais aimé une écriture carrément plus novatrice, moins attendue, une reconstruction littéraire moins « littéraire » ou classique pour rendre la manière de s’exprimer et la langue de ce petit monde.
Ce registre disons très gouailleur et truculent, la verve et le caractère bien trempé du personnage permettent de mettre à distance le caractère absolument sordide des conditions de vie de ces prostituées, sans le masquer toutefois. Ce qui permet de tenir, l’addiction à l’alcool, aux cachets, aux joints, et la violence, sont souvent évoquées, mais l’air de rien, sans misérabilisme, cela fait partie du lot quotidien c’est tout. Le point de vue de Jmiaa tient en une phrase, non sans une certaine fierté et affirmation féministe : « il faut des couilles pour pouvoir faire ce travail. Et tout le monde ne les a pas ».

Le récit prend un virage à 90° lorsque cette héroïne de la vie devient une héroïne de cinéma, à la faveur d’une rencontre inattendue. Ce roman célèbre ainsi l’importance de la chance, du destin, des rencontres qui bouleversent le cours tout tracé des choses. En ce sens le récit ressemble à un conte de fée, le réalisme est mis à mal certes, mais pourquoi ne pas rêver parfois et croire à sa chance?
La vérité sort de la bouche du cheval prend résolument le parti de l’optimisme et de la débrouillardise, et le parti de la femme aussi. On aimerait que le livre soit lu au Maroc.

Ed. Gallimard, 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux ou Une fin de siècle en France.

Peut-être est-ce Virginie Despentes qui envoie un souffle nouveau dans le jury du prix Goncourt?   Voici un très bon cru en tout cas. J’ai lu Leurs enfants après eux d’une traite, c’est un roman qui a tout ce qu’il faut  : une écriture, une histoire et de vrais personnages et un sujet.
Seul bémol, mais concernant les ventes, la couverture un brin racoleuse risque d’effrayer le petit neveu qui a pour habitude, à chaque noël, de ne pas se creuser la cervelle et d’offrir le Goncourt à son vieux tonton un peu vieille France.
Nicolas Mathieu entreprend de peindre la vie d’un coin paumé du nord-est français, une vallée en perte de vitesse économique après la fermeture des usines. Là vivotent des adolescents en quête d’expériences sexuelles et amoureuses, des adultes plus ou moins paumés, incarnant des milieux culturels et des classes sociales différentes. La grande force du livre est de faire vivre vraiment cette vallée, à la fois dans sa géographie très circonscrite – les diverses zones de résidence, les lieux  fréquentés,  les déplacements en moto, à pied ou en voiture entre un lieu et un autre- et dans la chronologie -puisque le temps du roman s’installe sur huit ans, et plus particulièrement sur quatre étés datés par l’émergence de Nirvana à la coupe du monde de 98- . Cette construction littéraire fonctionne hyper bien, permettant de voir grandir les personnages principaux, de les accompagner et de suivre l’évolution de leurs relations. C’est addictif comme une bonne série, on s’attache vraiment à ces jeunes, Anthony, Hacine, Stéphanie, parce qu’on a tous été un jour ces ados là.

Leurs enfants après eux est traversé par le désir et l’amour, un amour violent et absolu, comme on peut le ressentir adolescent, celui d’Anthony pour Stéphanie. 
Nicolas Mathieu sait écrire la force des premières découvertes, celles des émotions, des sentiments, du désir, mais aussi des frustrations et du chagrin. Il sait aussi écrire le sexe, il y a dans son roman les  scènes de cul les plus justes, visuelles, détaillées, et à fleur de sensations que j’ai jamais lues.

Mais la relation entre Anthony et Stéphanie c’est aussi un noeud de malentendus d’ empêchements.  Car les relations amoureuses, comme le reste, n’échappent pas aux déterminismes culturels, ou si peu… Stéphanie suivra son chemin, bac et études à Paris, Anthony, lui, représente celui qui partira et reviendra, incapable de s’arracher à cette « empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir ». On sent que l’auteur a  vécu cela dans sa chair oui, qu’il vient d’un milieu populaire que comme beaucoup d’entre nous il a chercher à quitter, avec la découverte des livres, d’une autre culture, et de la ville. Une force et une douleur qui restent en soi, un déchirement lorsqu’on est, comme le dit Nicolas Mathieu « orphelin volontaire » d’un monde,  celui des  » des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans ».

Une fin de siècle en France, une chronique de ces brûlantes années d’adolescence qui comptent tant dans une vie, la déchirure de la première souffrance amoureuse, et le sentiment très fort, qui est celui forcément de l’auteur, que l’endroit d’où on  vient, on le porte toujours en soi alors même qu’on a voulu ardemment le quitter.

Ed Actes Sud, 2017.

 

Le malheur du bas de Inès Bayard

Le malheur du bas, voici un titre explicite pour dire la souffrance engendrée par le viol de Marie, jeune femme mariée issue de la bourgeoisie aisée parisienne. Le viol, en voilà un vrai sujet, peu traité en littérature, parfois évoqué mais rarement décrit (mais je ne connais pas tout hein), mis à part chez Virginie Despentes.  Roman pour tous ceux qui pensent  (en leur fort intérieur bien sûr) qu’elles l’ont bien cherché, toutes des salopes… ce livre est fait pour vous.  D’entrée le premier chapitre donne le ton, commence par la fin, et décrit sans nous épargner et avec les détails qu’il faut les conséquences ultimes de ce viol dissimulé à tous, à savoir un massacre familial par empoisonnement. Seul le père encore vivant se traîne en vomissant du sang dans la cuisine, alors que le petit garçon et la mère sont déjà raides. Tout le récit sera donc tendu vers cette scène effroyable, se déployant à la façon d’une tragédie inéluctable. On ne peut évidemment s’empêcher de penser à Chanson douce de Leila Slimani qui utilise le même procédé narratif absolument efficace, même si le point de vue adopté concernant le personnage principal s’avère très différent.

Inès Bayard -et cela est très réussi-  choisit ici de placer la caméra au plus près de Marie, dans sa tête et dans son corps, puisque tout part d’un corps violé, humilié, violenté… Du meurtre à l’amour, du sperme au sang, du désir à la mort, c’est bien la chair qui l’emporte.  Sensations, douleurs et souffrances, dégoûts, sont explorés afin de faire ressentir au lecteur ce qui est vécu dans la chair du personnage. Les scènes clés –  la scène de viol extrêmement concrète, la révolte du corps, le dégoût de la sexualité qui en découle- sont extrêmement directes, détaillées, sans fioritures. Et comme Marie choisit de ne rien dire, cache à son entourage ce viol, les mécanismes psychologiques internes menant à la dissimulation et au déni, qui peuvent paraître incompréhensibles vus de l’extérieur, deviennent un des enjeux du roman.  La clarté de l’écriture, la rareté des images ou métaphores -qui  n’en sont que plus marquantes-, le parti-pris du dépouillement, pouvant être confondus  à tort avec une certaine pauvreté stylistique, servent en fait un récit tendu et efficace,  mettent en valeur le calvaire de Marie et son cheminement vers la folie.

Outre l’autopsie méticuleuse des conséquences d’un viol, ce roman s’avère aussi une vision fine de tout un milieu social bourgeois et aisé parisien, d’un petit monde protégé bcbg composé d’avocats et de cadres de banques, où le couple et la famille constituent le socle d’une existence rangée. Ici comme ailleurs, en costard-cravate comme en jean, cadre sup ou chômeur, bon père de famille ou sdf, les hommes sont capables de coincer une femme dans une voiture pour la l’humilier force 10 000 et la violer.  Et à travers le regard de la jeune femme, voici que tout vole en éclat, c’est tout un système fondé sur les faux-semblants et l’hypocrisie qui va craquer peu à peu. Ne pas faire de vague, maintenir l’ordre et les apparences, Marie est la première victime de son éducation, devient son propre bourreau, et s’enferme dans un schéma inculqué depuis l’enfance en choisissant de ne pas parler.

Analyse de l’abominable, immersion dans l’intimité du couple, enquête dans le milieu parisien bourgeois, Le malheur du bas est un roman glaçant et réussi sur la honte et le silence, ces malheurs du viol.

Ed. Albin Michel, 2018.

La vraie vie de Adeline Dieudonné

La vraie vie, c’est celle qu’on se choisit.

La vraie vie…. voici un roman étonnant, légèrement déjanté, où le sordide et la cruauté se mêlent à une légèreté assumée. Un récit sur l’enfance confrontée à la méchanceté crasse des adultes, sur la violence ordinaire des familles, mais aussi sur le peps de la jeunesse et son étonnant pouvoir de résilience.
La jeune narratrice présente d’entrée sa famille qui n’a rien à voir avec la famille Ricoré. Dans la tribu des fous je demande la mère,  « amibe effarouchée », terrorisée par son mari, obsédée par le jardinage et l’élevage des chèvres miniatures…. Je demande aussi le père, chasseur et collectionneur de trophées entassées dans les « chambres des cadavres », abruti sans nom qui tabasse à l’occasion sa femme. Je demande aussi le fils, le petit frère Gilles, protégé et adoré par sa grande soeur, qui va hélas se transformer en ado bête et méchant, suite à un tour du destin.
Car un jour la mort s’invite dans la vie des deux enfants, à l’occasion d’un accident qui ferait rire s’il n’était pas meurtrier, je vous laisse le soin de le découvrir, il fallait y penser. Dès lors Gilles n’est plus le même, la mort est entrée en lui, personnifiée par la hyène empaillée qui trône dans la chambre des cadavres, il devient de plus en plus taciturne, torture son hamster puis les animaux du quartier. Tout l’enjeu de cette histoire sera de savoir comment la jeune soeur  réussira à extirper la mort de la maison et du cerveau de Gilles, s’il le faut aux forceps ou à coup de barre à mine.

Voici un roman singulier qui plonge tout à la fois dans un univers complètement familier, celui d’un lotissement moche, avec ses villas moches, et dans un monde fantasmagorique où les adultes sont des ogres ou des sorcières menteurs et dangereux. La narratrice est une Gretel ou un petit chaperon rouge en mode enfant de la middle class des lotissements Bouygues, mais une super héroïne, courageuse, volontaire, enfant précoce passionnée de physique quantique. Le père est un barbe bleue en mode harceleur, sadique, as de la violence conjugale. Le prince charmant est là aussi, en mode champion de karaté tatoué beau comme un dieu et hésitant à tromper sa femme. La vraie vie se lit comme un conte initiatique, parsemé d’épreuves à surmonter, et telle l’héroïne des Oies sauvages de Andersen, la jeune soeur est prête s’il le faut à cueillir à mains nues des orties pour sauver son frère.
Adeline Dieudonné ose le pari du roman à suspens avec toutes les ficelles du page turner, ménageant des effets de surprise vraiment imaginatifs. Elle ose aussi le décalage et la drôlerie, dans un univers d’une violence inouïe. Les adultes ne sortent vraiment pas grandis de ce livre qui met en valeur l’énergie et le courage de la jeunesse  cherchant à s’extirper des déterminismes familiaux et sociaux. Un premier roman étonnant de la première à la dernière page.

Ed l’iconoclaste, 2018

 

Ca raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

Ca raconte Sarah, Sarah conte Sarah ou le roman de la perte de soi.

C’est d’abord et avant tout une histoire d’amour fou. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman d’amour, un vrai, d’une telle intensité, et avec l’écriture qui scotche. C’est l’histoire d’une rencontre, puis d’une relation passionnelle entre deux femmes, Sarah et la narratrice, qui laisse entrer dans sa vie un peu terne une tornade : Il n’y avait rien, du silence, des rires affectés, des mines cérémonieuses, et, tout d’un coup, il n’y a qu’elle. La courte phrase Elle est vivante scande d’ailleurs la première partie du roman, rappelant combien Sarah incarne la vie, est la vie, la respiration, l’élan, le souffle qui permet de se sentir vivante.
Mais ce texte raconte aussi la fusion, la perte de soi dans l’autre. Le titre, écoutez le bien, c’est aussi Sarah conte Sarah  : la narratrice qui n’a pas de prénom devient Sarah, se fond dans son univers mental et culturel, n’écoute plus que la musique jouée par Sarah, ne vit qu’à travers son emploi du temps. Un couple, c’est rarement un équilibre, et l’un influence souvent fortement l’autre, l’immerge dans son monde, façonne ses goûts. C’est l’histoire d’une obsession, où l’autre est sans doute idéalisée, vue sous un angle singulier – , celui de l’amoureuse -où est la  vraie Sarah d’ailleurs?- , et où la plupart des phrases commencent par Elle. C’est l’histoire d’un effacement, d’une dilution de soi dans la passion.
Sarah, Il n’y a qu’elle en effet, et ce livre raconte alors l’histoire d’un épuisement ou même d’une lente vampirisation : Sarah charme et séduit d’abord, puis, par son caractère volcanique, ses colères et ses emportements, ôte toute sérénité à son amoureuse, la passion devient au sens étymologique une grande souffrance, une maladie. C’est trop, trop fort, trop épuisant. La vie ordinaire n’a plus de place dans ce tourbillon.  Entre les deux femmes, sous le signe de Truffaut souvent évoqué dans le livre, c’est Ni avec toi ni sans toi.

Ce livre ne serait rien, il pourrait même s’avérer ridicule, ampoulé, gavant, si l’écriture de l’auteure ne transmutait pas tout. Ce texte est avant tout musique, certaines phrases –Elle est vivante- ou paragraphes clés -pour décrire le visage de Sarah-  sont repris et répétés tels des leitmotivs ou des refrains. Ce texte est très poétique mais d’une poésie charnelle, fiévreuse, pour dire l’amour révélé avec une femme, pour dire le désir et le plaisir. Ce texte sent la justesse dans l’excès, comment dire, on y croit, on y est. Ce texte résonnera j’espère en vous comme il a résonné en moi, nous rappelle que oui aimer et être aimé c’est ce qui vaut le coup et que l’on cherche tous secrètement. Tant pis j’assume, Ca raconte Sarah, est le livre parfait, celui qu’il faut lorsqu’on a un tant soi peu un caractère passionné.

Ca raconte Sarah, ce livre si charnel, si vivant, si présent, est tout entier sous le signe de la littérature et sous l’égide de Marguerite Duras, qui en matière d’amour fou et impossible en connaissait un rayon. L’amour, le vrai, celui qui vaut le coup, qui embrase, chez Duras, ne peut être qu’impossible. Pire l’amour et la mort sont intrinsèquement liés, comme dans Hiroshima mon amour. Pauline Delabroy-Allard rend ici un très bel hommage à Duras, hommage complètement assumé,  : Ca raconte ça, ça raconte Sarah, qui déambule, entre les lignes de Marguerite.

Seuls moments de calme, de pause, dans ce texte sous le signe de la folie amoureuse -mais la folie n’est-elle pas du côté de ceux qui refusent de perdre les pédales?- , les renvois à des films ou des livres, passages plus ou moins développés et volontairement informatifs qui calment le jeu, permettent de rappeler que nous sommes dans le monde de la littérature et de la fiction, que tout a été déjà été dit, que seule la manière de le dire compte. Que la littérature a pour rôle de nous immerger dans la beauté mais aussi de nous tenir à distance, de nous permettre parfois ce pas de côté salvateur par rapport à notre existence et à nos expériences. Mettre des mots ou des images sur la vie, l’art qui devient alors la vraie vie, la vie enfin éclaircie.

Entrez dans la passion, vous n’en sortirez pas indemne. Et si vous croyez en sortir, en quittant l’être aimé(e), vous continuerez à vous consumer. Pauline Delabroy-Allard nous le rappelle avec une incroyable maîtrise, et entre en littérature de manière magistrale avec Ca raconte Sarah.

 

 

Le nord du monde de Nathalie Yot

Le nord du monde de Nathalie Yot, ou  comment retrouver le nord perdu grâce à l’écriture.

L’amour se coupe à la machette, d’un coup sec, alors les bords sont lisses. On dit faire les choses proprement, comme pour un meurtre. Propre, c’est toujours mieux. Faut réfléchir avant et pas regretter après. Quand c’est fait, c’est fait. Même si c’est dommage. Avec l’homme chien, on avait décidé que jamais la machette ne nous tomberait dessus. C’était se croire plus forts.

Un homme quitte une femme. C’est violent. Seule solution, la fuite. Fuite vers le nord, la Belgique, les Pays-Bas, et pourquoi pas plus au nord encore. Eprouver sa résistance physique et mentale, retrouver l’envie des gens grâce aux rencontres faites en chemin.  Et retrouver le goût de vivre grâce à la rencontre inattendue et bouleversante avec un enfant de dix ans, Isaac.
Road movie physique et mental tendu vers une fin qu’on pressent terrible sans véritablement la deviner,  le premier roman de Nathalie Yot est aussi le récit d’une résilience, celle d’une femme folle de chagrin qui résiste à sa manière, qui entre en résistance. Quand on a perdu le nord, quand on a perdu la boussole, il faut avancer. Car le risque est de s’allonger, de stagner, de tout laisser tomber, tentée par la dépression. Alors il faut fuir, bouger, explorer les limites, le retrouver ce nord… pour se perdre peut être plus encore. En vraie poète, prenant au pied de la lettre cette belle expression perdre le nord, Nathalie Yot, propose un roman osé et stylisé, légèrement surréaliste dans l’écriture, porté par les thèmes de la disparition et de l’ellipse.
Voici un texte qui ne peut être catalogué.  Long poème en prose? Conte moderne? Parabole sur le long chemin vers l’amour retrouvé mais aussi vers le dépassement des limites? En tout cas, l’auteure n’a pas peur de tenter et d’oser, d’explorer son goût pour le border line, que ce soit dans l’histoire proposée que dans le style. Les sujets abordés -rencontres sexuelles éphémères, passion charnelle et dévorante pour un enfant-peuvent déranger ou choquer mais toujours dans le registre de la violence retenue et de l’implicite. Cette retenue permet d’ailleurs à l’imagination de se déployer, notamment dans les scènes amoureuses ou érotiques.

Côté style, l’auteure introduit avec assurance  la poésie au coeur même de la narration –  dans l’aspect visuel de la page par exemple, ou dans la manière d’appréhender le sens propre et figuré des mots-. Elle a aussi l’art de la phrase abrupte qui tue au détour d’un paragraphe, sachant balancer en peu de mots et sans détour des vérités tranchantes … Les hommes ne se substituent pas les uns aux autres/ J’ignore ce que j’ai fait pour qu’il ne m’aime plus/ Il se passe ce qu’il se passe dans un regard de mère et fille à l’âge adulte, cette distance instaurée pour que les sentiments ne viennent pas. L’originalité de ce court roman tient vraiment à cette écriture très personnelle, abrupte, saccadée, déroutante parfois dans la force des images, mais qui sort des sentiers battus toujours.

Dès les premières lignes,  il faut donc baisser les armes et  se laisser porter par ce texte singulier teinté de surréalisme, Plonger et se fondre dans cette atmosphère parfois glacée, parfois incandescente -le feu sous la glace. Car n’est-ce pas le vrai talent et la qualité première d’un auteur de prendre le parti du style?

Ed La contre allée, 2018.