Le nord du monde de Nathalie Yot

Le nord du monde de Nathalie Yot, ou  comment retrouver le nord perdu grâce à l’écriture.

L’amour se coupe à la machette, d’un coup sec, alors les bords sont lisses. On dit faire les choses proprement, comme pour un meurtre. Propre, c’est toujours mieux. Faut réfléchir avant et pas regretter après. Quand c’est fait, c’est fait. Même si c’est dommage. Avec l’homme chien, on avait décidé que jamais la machette ne nous tomberait dessus. C’était se croire plus forts.

Un homme quitte une femme. C’est violent. Seule solution, la fuite. Fuite vers le nord, la Belgique, les Pays-Bas, et pourquoi pas plus au nord encore. Eprouver sa résistance physique et mentale, retrouver l’envie des gens grâce aux rencontres faites en chemin.  Et retrouver le goût de vivre grâce à la rencontre inattendue et bouleversante avec un enfant de dix ans, Isaac.
Road movie physique et mental tendu vers une fin qu’on pressent terrible sans véritablement la deviner,  le premier roman de Nathalie Yot est aussi le récit d’une résilience, celle d’une femme folle de chagrin qui résiste à sa manière, qui entre en résistance. Quand on a perdu le nord, quand on a perdu la boussole, il faut avancer. Car le risque est de s’allonger, de stagner, de tout laisser tomber, tentée par la dépression. Alors il faut fuir, bouger, explorer les limites, le retrouver ce nord… pour se perdre peut être plus encore. En vraie poète, prenant au pied de la lettre cette belle expression perdre le nord, Nathalie Yot, propose un roman osé et stylisé, légèrement surréaliste dans l’écriture, porté par les thèmes de la disparition et de l’ellipse.
Voici un texte qui ne peut être catalogué.  Long poème en prose? Conte moderne? Parabole sur le long chemin vers l’amour retrouvé mais aussi vers le dépassement des limites? En tout cas, l’auteure n’a pas peur de tenter et d’oser, d’explorer son goût pour le border line, que ce soit dans l’histoire proposée que dans le style. Les sujets abordés -rencontres sexuelles éphémères, passion charnelle et dévorante pour un enfant-peuvent déranger ou choquer mais toujours dans le registre de la violence retenue et de l’implicite. Cette retenue permet d’ailleurs à l’imagination de se déployer, notamment dans les scènes amoureuses ou érotiques.

Côté style, l’auteure introduit avec assurance  la poésie au coeur même de la narration –  dans l’aspect visuel de la page par exemple, ou dans la manière d’appréhender le sens propre et figuré des mots-. Elle a aussi l’art de la phrase abrupte qui tue au détour d’un paragraphe, sachant balancer en peu de mots et sans détour des vérités tranchantes … Les hommes ne se substituent pas les uns aux autres/ J’ignore ce que j’ai fait pour qu’il ne m’aime plus/ Il se passe ce qu’il se passe dans un regard de mère et fille à l’âge adulte, cette distance instaurée pour que les sentiments ne viennent pas. L’originalité de ce court roman tient vraiment à cette écriture très personnelle, abrupte, saccadée, déroutante parfois dans la force des images, mais qui sort des sentiers battus toujours.

Dès les premières lignes,  il faut donc baisser les armes et  se laisser porter par ce texte singulier teinté de surréalisme, Plonger et se fondre dans cette atmosphère parfois glacée, parfois incandescente -le feu sous la glace. Car n’est-ce pas le vrai talent et la qualité première d’un auteur de prendre le parti du style?

Ed La contre allée, 2018.

Le bruit du monde de Stéphanie Chaillou

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Un texte épuré, à l’écriture limpide, au scalpel, pour dire une enfance contrainte par la pauvreté  dans une ferme qui bat de l’aile, les parents pas faciles perdus dans les soucis matériels, une scolarité chaotique malgré le goût d’emblée joyeux pour les études, le manque de confiance en soi dû aux valises que l’on traine, la tentative de se ranger dans un métier et un mariage qui ne conviennent pas.  Bref l’histoire que l’on sait par coeur des enfants qui ne sont pas nés dans un milieu épanouissant comme on dit, et qui trouvent, ou pas, leur chemin, leur voie et leur voix en tâtonnant. On pense évidemment à Annie Ernaux, Edouard Louis, Didier Eribon, Pierre Souchon… Un beau livre pour dire  combien l’écriture permet de passer de la passivité à la création, d’accomplir un geste, aussi modeste soit-il, et de trouver sa place, de quitter la position de témoin silencieux et de participer, de comprendre et de créer.

Quoi de plus dans Le bruit du monde? Et bien évidemment, un ton, une écriture singulière. Stéphanie Chaillou choisi de suivre de manière chronologique le parcours de Marilène, notant les faits marquants, les paroles dont on se souvient, s’autorisant aussi à analyser de manière fine ce qui se passait de manière souterraine dans le coeur et l’esprit de l’enfant puis de la jeune femme. J’ai beaucoup aimé la première partie, on sent que l’auteur sait de quoi elle parle, la ferme et le travail du père, l’enfermement dans un milieu villageois dont on ne sort pas, pas de vacances, pas de sorties, pas d’activités, et le regard des autres qui met la honte quand la faillite approche et qu’il faut vendre la ferme.  Et j’ai infiniment aimé que la poésie ait sa place au sein de cette écriture, pour pour dire la beauté qui est là malgré la rudesse de la vie, la beauté de la nature, du silence, et des bêtes. La beauté que perçoit l’enfant sans se le formuler bien sûr  mais à laquelle elle est sensible très tôt.
L’enfance de Marilène se passe. Elle se dilue en jours et en nuits. En visions et en repas. En silences et en saisons. Il fait jour, puis nuit. La nuit est bleue. Dans les champs les vaches paissent. L’enfance de Marilène passe. Le soleil touche les prés. Le sol est gras et lourd. Le corps de Marilène pousse au milieu des herbes, des prairies, des barbelés. Au milieu des faisans, des puits, des ceps de vigne. L’enfance de Marilène se passe. Ses paysages sont lents.
Lisez lentement ce passage, chaque mot est pesé et choisi, résonne. Ce sont les phrases et les mots d’une poète, attentif aux sons et aux images. C’est beau.

Un livre comme j’aime, vous commencez à me connaitre. Dépouillé mais poétique. Intime mais social. Personnel mais universel. Qui parle au coeur et à la révolte.

Ed. Notabilia, 2018

Dans la forêt de Jean Hegland

 Dans la forêt est un roman captivant et passionnant qui sonne comme une profession de foi. La vision de l’existence de l’auteure,  ses valeurs, sont concentrées ici, mais sans aucune lourdeur pédagogique ni leçons de morale, grâce à la magie de la fiction. Entre conte, récit réaliste et roman d’anticipation, le livre raconte comment deux soeurs, Nell et Eva, 17 et 18 ans, tentent de s’adapter dans un monde où la civilisation et la société de consommation actuelles sont en train de couler…   Plus d’électricité, de magasins, de transports, ça sent la catastrophe… Seules dans la maison au sein des bois qu’elles ont toujours habitée, comment Nell et Eva vont-elles trouver les ressources nécessaires pour se débrouiller?

Un des intérêts romanesque du texte est de ménager un habile suspens, une tension addictive, dus au destin incertain des deux héroïnes et aux périls qu’elles affrontent.  Dus aussi à l’empathie croissante ressentie pour ces jeunes filles, et particulièrement pour la narratrice Nell, qui se confie à nous au fil d’habiles aller-retour entre le présent et le passé. Le roman se lit ainsi comme un thriller, j’ai imaginé le pire pour ces deux jeunes filles, et j’ai frémi pour elles… je me suis projetée sans peine dans leur situation qui n’a rien d’irréaliste, mais qui dessine au contraire la possibilité du déclin des pays riches dans un proche avenir.

L’autre réussite du livre est d’allier le genre du récit d’anticipation -nous voici après un cataclysme ayant provoqué l’effondrement de notre civilisation- et celui du récit du retour vers les origines. Certes d’autres auteurs ont imaginé le scénario catastrophe de la fin de notre civilisation -et non des moindres, comme Cormac McCarthy dans La route– mais Jean Hegland s’y prend d’une  manière toute personnelle. Dans La route, la ligne du roman suit les déplacements et  le trajet du père et de son fils vers la mer, alors qu’ici l’auteur mise sur la sédentarité et l’isolement, les deux jeunes filles restant cloîtrées dans leur maison natale. Le lecteur en est réduit à imaginer ce qu’il se passe au-delà de la forêt, seuls de vagues échos et rumeurs effrayantes parviennent aux oreilles de Nell et d’Eva.  Me mettant à la place des deux soeurs, je me suis projetée dans une situation qui pourrait bien nous pendre au nez, un monde où peu à peu tout ce que nous pensons être la normalité et le confort vient à manquer. Réchauffement climatique, catastrophe écologique ou nucléaire, épuisement des ressources… nous côtoyons ces mots tous les jours, nous nous en gargarisons sans y croire vraiment, avant de prendre notre voiture et d’aller faire nos courses au Carrefour du coin. Jean Hegland effectue juste un petit pas de côté, sans scénario catastrophe effarant, sans peindre l’apocalypse,  imaginant de manière très réaliste et concrète le sort de ces deux soeurs forcées de s’adapter à une nouvelle situation et découvrant peu à peu ce qu’elles avaient tous les jours sous les yeux.
Découvrant peu à peu l’immense richesse de la nature qui les entoure, Dans la forêt devient alors un véritable manuel de débrouillardise en mode « comment survivre en autarcie » qui ferait rêver plus d’un altermondialiste. Juste un petit exemple tout simple : Nell et Eva se mettent à économiser leurs sachets de thé, pour peu à peu boire ce qui ressemblerait vaguement à de l’eau chaude aromatisée, jusqu’à ce qu’elles découvrent que la nature leur offre à foison feuilles de menthe ou de verveine pouvant être infusées. Moi qui ai un rapport disons compliqué et proche de la nullité avec la réalité matérielle – la seule idée de bricoler me dégoûte, l’idée de planter une courgette me fatigue, et j’ai le sens pratique d’une méduse abandonnée sur la plage- je me suis mise à rêver à mon tour de jardinage et d’une existence rythmée par les saisons au fin fond de la forêt canadienne.
Ode à la nature et aux capacités d’adaptation de l’homme -ou plutôt de la femme-, conte du retour vers les origines primitives, Dans la forêt est un roman puissant et inspiré comme on aimerait en lire tous les jours.

Ed Gallmeister, 1996

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman

Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation d la maternité, et au bouleversement affectif, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner et de trouver en retour. Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait pas finir, qui survivait à tout, flambait plus haut que tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle put.

Ce livre m’a tenue au bord du désespoir et du désir de vivre, il m’a fauchée, je l’ai lu quasi d’une traite, la gorge serrée. Elégie pour une mère, hommage à une femme qui a brûlé sa vie par les deux bouts, incapable de mesure que ce soit dans le bonheur ou dans le désespoir, ne prenant pas la peine de se ménager et de se protéger, tour à tour à fond dans le tourbillon de la vie ou au fond du trou de la dépression, quel beau livre!
L’architecture du récit est extrêmement bien pensée, chacune des trois parties éclairant les autres, et produisant son petit effet de surprise. La première, dans un style lyrique et flamboyant épousant superbement l’instabilité dans laquelle vivent les deux soeurs, explore le lien complexe et viscéral, fait d’amour fou mais aussi de douleur, entre la mère et ses deux petites filles : souvenirs d’enfance, incompréhension des fillettes face au silence des adultes sur la « maladie » de leur mère, passages à la fois drôle et violents reprenant le langage fleuri et pas piqué des hannetons de cette dernière pour s’adresser à ses gamines. Plongée dans le passé et la mémoire, le registre est celui de l’émotion pure, de la drôlerie même parfois, et le texte se focalise avec empathie sur des moments charnières, traumatisants ou euphorisants de l’enfance, à travers le point de vue de l’enfant qui ne comprend pas tout : l’internement de la mère, ses périodes de faste, ses amours, ses emballements et ses désespoirs.
La deuxième partie reprend tout à zéro, Violaine Huisman reconstitue le parcours de vie de sa mère de manière chronologique, on passe au point de vue de l’adulte, l’auteur prend un peu de distance pour saisir les moments clés de cette existence chaotique, allant chercher aussi du côté du passé plus ancien, pointe du côté des grands-parents, et des secrets de famille. L’écriture se fait plus sage, il faut se calmer et reprendre le fil des choses pour tenter de comprendre.
La dernière partie débute par le suicide de la mère, évoque sa vie sans ses  grandes filles parties mener leur chemin, et la douleur du deuil s’accompagne de la volonté de lui  rendre hommage à la fois dans un bel enterrement digne de sa folie, de son courage et de sa beauté, mais aussi dans ce un tombeau littéraire qu’est le livre et ce magnifique final.
Fugitive parce que reine est un texte baroque, superbement écrit et construit. L’écriture de Violaine Huisman emporte, secoue et chamboule,  questionne ce vertige déstabilisant d’être mère et femme à la fois. C’est un texte bouleversant pour montrer combien les enfants, même très jeunes, prennent soin des parents et les aident à vivre, par leur empathie, leur force vitale juvénile, leur confiance indéfectible et leur amour inconditionnel.
La mère de Violaine Huisman fait partie de ces mères, follement aimées, inoubliables et border line de la littérature, et Fugitive parce que reine peut rejoindre sans rougir des livres tels que que La promesse de l’aube de Gary, Mother de Luc Lang,   Le livre de ma mère de Cohen ou encore Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu -des jours décrétés comme nuls. Des jours non vécus (et à chacune de ces voix si différentes, je sais par coeur lequel de ses deux visages correspond).

En 50 courts chapitres, Chantal Thomas déroule telles des vagues successives les souvenirs liés à l’existence de sa mère, souvenirs aquatiques aux bords de mer et aux baignades. Il sera question ici de natation, mais pas du sport pratiqué en piscine, non, pas de longueurs fastidieusement comptabilisées dans une eau chlorée, mais un plaisir maritime au goût de sel et de liberté, en prise avec les éléments.  Du bassin d’Arcachon où elle vit jusqu’à la mort de son mari, jusqu’aux plages de la Méditerranée vers Menton, Jackie, née en 1919, ne cessera toute sa vie de nager en mer.  Comme je comprends son « air de satisfaction, de repos » lorsqu’elle a parcouru la distance qu’elle s’est fixée! Moi aussi je suis une droguée de la nage, je suis accroc à cet état d’apesanteur et d’apaisement ressenti après avoir barboté sportivement. L’effet des endomorphines…
Une vie file ainsi au fil de ces chapitres, une vie de femme que tente de décrypter sa fille. Arcachon c’est la vie de famille, le climat changeant accordé à l’humeur en dent de scie de Jackie, les nuages annonciateurs d’ennui et de dépression. Menton correspond à un renouveau lumineux, à l’envie de plaire et séduire à nouveau… avant que l’insatisfaction ne revienne. Chantal Thomas souligne en creux le vide d’une existence, une désespérance sourde, un certain désoeuvrement féminin, auxquels seule la natation peut s’opposer véritablement. Nager comme remède à la mélancolie, un acte vital, essentiel, une manière de se sentir vraiment vivre et de se colleter à la réalité de son corps et du monde, une façon d’affirmer sa liberté.
Souvenirs de la marée basse est un beau livre, texte à la fois hommage mais aussi méditation sur le lien parfois distendu et ténu que l’on peut entretenir avec sa mère, cette mère nous dit Chantal Thomas, qui « reste une étrangère, une étrangère très particulière, dont la présence est coextensive à la mienne, et dont les humeurs , bien que souvent incompréhensibles, ne me laissent jamais froide. Une étrangère très particulière qui m’ est devenue une sorte d’amie ». 

Ed. Seuil, 2018

 

 

Journal d’Irlande de Benoîte Groult

J’adore les journaux d’écrivains, on a l’impression d’entrer dans leur intimité, je suis du genre lectrice un peu voyeuse. Bon souvent les journaux sont destinés à être publiés, l’auteur y prend donc parfois la pause, trie ce qu’il livre au lecteur, la sincérité n’est pas forcément totale… peu importe, un portrait  en creux  se dégage toujours de ces journaux, mettant en valeur la regard de l’auteur sur l’existence, via mille détails souvent très concrets du quotidien.  Sous titré Carnets de pêche et d’amour 1977-2003, Benoîte Groult a tenu ce journal durant 23 étés, de 57 à 80 ans. Autant dire qu’elle n’était pas une jeunette quand elle a commencé, mais elle a vécu jusqu’à 96 ans quand même…

Il se dégage d’abord de ces carnets une vitalité folle. Benoîte et Paul son mari vont en Irlande avant tout pour pêcher, en bateau, à pied, par tous les temps. C’est sportif, on se lève tôt, on se gèle, on se mouille, on sent le poisson et les crustacés. La pêche de chaque jour est mentionnée au fil des pages, le nombre de poissons, de homards, leur poids …etc….et j’ai dû chercher dans un dictionnaire ce qu’étaient par exemple les bouquets -une sorte de crevettes-, moi qui pratique la pêche comme Marcel Proust pratiquait le saut en hauteur. Ce qui lie Benoîte et Paul  jusqu’au bout c’est bien cette activité en commun, leur complémentarité lorsqu’il s’agit de naviguer, de poser les paniers…. bien plus que le désir ou l’amour. Cela fait réfléchir sur ce qui fait tenir un couple… Car en dehors de la pêche, Paul et ses défaillances – sa tendance à l’ivrognerie par exemple- en prennent   délicieusement pour leur grade.
D’amour il est question aussi avec Kurt, le second homme de la vie de Benoïte Groult, celui qu’elle appelle Gauvin dans Les vaisseaux du coeur. Un amant avant tout, un chevalier servant inconditionnel et adorable, dont elle profite peu mais à fond lorsqu’ils peuvent se retrouver -il vit aux Etats-Unis-.  Mais les doutes et les atermoiements du début, les hésitations concernant une séparation éventuelle avec Paul, ne durent pas. La belle passion, qui aura duré quand même 45 ans- s’étiole vers la fin du journal,  le manque d’entente intellectuelle,  la débandade du corps – Kurt a dix ans de plus que Benoîte -ne résistent pas au temps. Messieurs réfléchissez avant de vous jeter sur la première jeunette qui vous emballe-…

Ce journal est particulièrement passionnant car en un seul livre,  427 pages exactement, il balaye 26 ans de vie. On suit ainsi l’évolution d’une passion en accéléré. On assiste également vitesse grand V, au passage de l’âge mûr à la vieillesse ennemie qui pointe son nez. Benoîte Groult aime plaire, se pomponner, être désirée, elle lutte contre les dégradations de l’âge, ne cache pas ses deux liftings. Elle possède une énergie à toute épreuve, reçoit ses amis et sa famille, pêche, bricole, cuisine, écrit, jardine, lit. Mais d’été en été, au fil de ces petits carnets, le temps semble filer à une allure vertigineuse. Et Benoîte Groult n’est pas de celles qui valorise la vieillesse, l’auréolant de vertus telles la sagesse, l’expérience ou la distance. Pour elle, vieillir s’accompagne hélas d’abandons successifs, adieu le désir, adieu la forme physique, adieu la vitalité et les étés en Irlande lorsqu’on ne peut plus pêcher. Bien des passages du dernier tiers de ce livre foutent le cafard… mais haut les coeurs, quand on commence ces carnets, l’auteur a quasi 50 ans, alors il reste de la marge.

Un joli moment à passer donc en compagnie de Benoîte Groult, tour à tour drôle et touchante. Une femme gâtée par la vie certes, mais une femme dont l’énergie de dingue laisse rêveuse.

Ed Grasset, 2018

 

Les rêveurs de Isabelle Carré

Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

Encore une actrice ou autre célébrité qui se sent obligée de nous balancer ses souvenirs de famille impérissables? Je suis entrée dans ce livre avec un peu de réticence, mais avec curiosité…
Assez bonne surprise finalement. Le récit peint par petites touches sensibles l’évolution d’un couple et d’une famille made in 70, après mai 68 donc, période où les cadres sociaux bougent -la mère est enceinte d’un autre homme avant de se marier avec son amoureux-, période où certains interdits et  tabous commencent à tomber. Un homme et une femme de milieux sociaux  qui ne se font pas faits pour se rencontrer se rencontrent quand même, s’aiment, ont des enfants, jouent au  couple bohème chic parisien dont ils ont rêvé … jusqu’à que le vernis craque, et que la vitre vole en éclat. Car tous les deux sont de grands enfants, imaginent davantage leur vie qu’ils ne la vivent vraiment.  Le chemin est long jusqu’à la véritable émancipation, et vers la liberté. Après le divorce, le père ose enfin vivre son homosexualité au grand jour, et la mère, de dépressions en période d’anorexie, tente de retrouver goût à l’existence.
A partir de cette enfance entre joie et insécurité, entre légèreté et faux-semblants, Isabelle Carré revient également sur sa vocation d’actrice. A quoi tient-elle? N’a-t-elle pas à voir justement avec les émotions qui débordent, et dont on ne sait que faire? Une hypothèse : on devient actrice pour être « cadrée » par la scène ou par la caméra, et s’autoriser, dans ce cadre, à exprimer ce qui embarrasse dans la vie courante – la folie, les pleurs, les vertiges et les rêves- .
En évitant d’en faire des tonnes, Isabelle Carré livre ici son roman familial non exempt de violence et de drames, avec délicatesse et légèreté. On lui en sait gré.

Ed. Grasset, 2018

Encore vivant de Pierre Souchon

Premier roman de Pierre Souchon, qui ceci dit a déjà sa petite réputation en tant que journaliste au Monde diplomatique et à l’Humanité. On l’a compris, le gars n’est pas de droite. Mais il ne s’agit pas de politique dans ce récit, encore que…  les sujets abordés dans Encore vivant -l’hôpital psy, le choc des classes sociales, la fin de la paysannerie, la transmission entre génération- ont a voir évidemment avec la politique. Et Pierre Souchon ne se prive pas pour le faire sentir -les piqûres de rappel ne font pas de mal- dans son livre.
Le narrateur , double déguisé ou à peine de l’auteur, est interné dans un service psychiatrique pour une crise maniaque. Il n’a pas dormi de trois jours,  et la police l’embarque au petit matin, vu qu’il est en train de gueuler à cheval sur les épaules de la statue de Jaurès. Va se dérouler à partir de cet événement le fil de sa jeune vie  … marquée par un tangage épuisant entre dépressions et  pétages de plomb. Marquée aussi par le grand écart entre l’attachement au milieu paysan cévenol d’où il vient et le côtoiement de la grande bourgeoisie à laquelle appartient la femme qu’il aime. Marquée par un héritage familial fort, dont les figures tutélaires, grand-mères et grand-pères, vont être convoquées, et leurs vies revisitées.
Pas d’inquiétude, vous ne trouverez aucun apitoiement sur soi-même dans ce texte, pas de face à face frontal et manichéen non plus entre le gentil cévenol pauvre qui a réussi et la jolie fille riche née avec une cuillère d’argent dans la bouche. Car Pierre Souchon sait passer de l’émotion au rire, il sait toucher le lecteur mais également renverser la vapeur grâce à pas mal d’humour, beaucoup de verve,  et de drôlerie. Le narrateur manie avec talent l’auto-dérision, et possède l’art de croquer ses personnages … Lucas, un patient parano au dernier degré,  Victor, le père de sa chérie, catho réac, un poil raciste et nostalgique de la monarchie mais avec qu il blague beaucoup, et entretient une belle complicité qui dépasse son marxisme cévenol. Le père du narrateur revêt également une place privilégiée dans ce récit, personnage adorable, protecteur, présent.
Et puis, Pierre Souchon fait passer dans son texte une énergie folle. Oui c’est avant tout l’énergie et la liberté de son écriture qui m’ont frappée et emportée. Energie dans les dialogues, le rythme, énergie dans la narration, ça pète, ça fuse, ça embarque. Bref le tout est extrêmement vivant, avec son auteur, encore et toujours vivant.

Ed Le Rouergue, 2018

Qui a tué mon père de Edouard Louis

Pendant toute mon enfance, j’ai espéré ton absence. Je rentrais de l’école en fin d’après-midi aux alentours de cinq heures. Je savais qu’au moment où je m’approchais de chez nous, si ta voiture n’était pas garée devant notre maison, cela voulait dire que tu étais parti au café où chez ton frère et que tu rentrerais tard, peut-être au début de la nuit. (…) Tous les jours, quand je m’approchais de notre rue, je pensais à ta voiture et je priais dans ma tête : faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là.

J’ai oublié presque tout ce que je t’ai dit quand je suis venu te voir, la dernière fois, mais je me souviens de tout ce que je ne t’ai pas dit. D’une manière générale, quand je repense au passé et à notre vie commune, je me souviens avant tout de ce que je ne t’ai pas dit, mes souvenirs sont ceux de ce qui n’a pas eu lieu.

Je débute sur ces phrases bouleversantes, mais avis mitigé sur ce court texte. Les deux précédents livres d’ Edouard Louis m’avaient cueillie, des uppercut littéraires. Là cela me semble un peu court quand même. Pas en ce concerne le nombre de pages -la lectrice de Annie Ernaux que je suis n’oserais pas-, mais court  au sens de … paresseux? Pas sûr, car Edouard Louis n’a rien d’un glandeur. Mais faut dire qu’avec toutes ces chroniques et ces interviews dithyrambiques lues ou entendues avant lecture du texte je m’attendais à mieux. Le gars est brillant, jeune, beau, atypique vu son parcours, mais cessons un temps de s’attarder sur le sujet ou la thèse avancés par le livre -auxquels j’adhère complètement-, et parlons du texte lui-même.
Je m’explique. A travers quelques souvenirs bien choisis et datés, l’auteur revient sur sa relation avec son père, personnage violent, intolérant et antipathique dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Il explique aussi comment  son père, le corps détruit par un accident de travail, a subi sa vie, englué dans un milieu social qui ne lui a pas permis de s’épanouir.  Le récit est  efficace, la démonstration est claire. Toutefois je trouve que ce texte a un air de déjà vu -ou plutôt lu-. Et j’en reviens à Annie Ernaux. L’écriture « blanche », débarrassée de tout artifices littéraires m’a rappelé La place, Une femme, La honte… La composition fragmentée aussi, faite de petits détails précis, de souvenirs datés, de  paroles prononcées. Edouard Louis fait référence au magnifique texte de Peter Handke Le malheur indifférent, il pourrait citer aussi Annie Ernaux, je lui en veux un peu de ne pas faire… Bref rien de novateur dans son texte, dans l’écriture en tout cas. C’est -volontairement- un peu plat, c’est -volontairement- un peu trop bref.
Mais, mais, le tout s’avère indéniablement poignant, et juste, et je l’ai dit, efficace. Le fils s’adresse au père, parce que justement ils ne se sont presque jamais parlés. Voici que l’enfance est revisitée,  et ce père naguère haï n’est plus le gros beauf de Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Il est davantage humain, touchant, sous le regard du fils devenu adulte, qui a cherché à le comprendre avec le temps . Le père c’est aussi ce corps martyrisé, handicapé à 50 ans, détruit par la politique, puisque même après son accident de travail il a été obligé, le RMI ayant été remplacé par le RSA, de travailler quand même en balayant les rues, de se baisser toute la journée, de courber l’échine quoi. La politique, et l’auteur le montre magistralement, a une influence directe sur la vie des gens modestes. Les dominants eux s’en battent les c…… Mais pour qui touche à peine de quoi finir son mois, 5 euros de moins sur une aide sociale, cela fait 3 paquets de pâtes en moins pour manger. Ou pour prendre un exemple plus réjouissant, je pense à ce passage du livre sur la prime de rentrée scolaire augmentée de 100 euros une année- la fête!-  qui a permis au père d’offrir une journée à la mer à toute la famille.
Le dernier chapitre du livre m’a vraiment plu, développe le titre sans détour : les hommes politiques -dont les noms sont donnés- et leurs décisions politiques et économiques successives ont tué son père. C’est frontal et réussi, efficace, cash.  Comme le texte est fait pour être dit sur scène, il prendra je pense sa pleine dimension, sa portée révoltée et accusatrice sur les planches.
A la fois texte de réconciliation et de dénonciation, à la frontière entre l’intime et le collectif, entre la littérature et la sociologie, Qui a tué mon père mérite d’être lu et entendu. Au coeur du livre cette phrase : Il me semble souvent que je t’aime. Et le récit s’achève sur le mot « révolution ».

Ed du Seuil, 2018

Les fils conducteurs de Guillaume Poix

Plutôt que de jeter votre portable qui fonctionne encore pour acheter le dernier ephone machin, lisez Les fils conducteurs de Guillaume Poix . Cela vous coûtera beaucoup moins cher et en plus vous prendrez une grosse claque littéraire.
Car ce roman est un choc.
Choc du sujet d’abord. Nous voici au Ghana, près du port d’ Accra, dans l’immense décharge de l’obsolescence programmée où atterrissent nos téléphones, appareils électro-ménagers, écrans, ordinateurs, j’en passe. Ce lieu, c’est « la bosse », ou encore Agbogbloshie, nom digne d’une planète lointaine dans un roman d’anticipation. Là, s’agite sous une chaleur écrasante des mômes entre 10 et 15 ans, Isaac, Moïse, bientôt rejoints par Jacob, des gosses qui récupèrent pour quelques sous métaux et composants envoyés au recyclage….. et c’est reparti pour un tour, la filière est juteuse pour ceux qui en tirent les ficelles. Le souci c’est que ces gosses y laissent leur santé, leurs poumons et leurs peaux… pour extraire les métaux à revendre, il faut marcher dans la ferraille, s’entailler les mains et le corps, il faut brûler les gaines en plastique et inhaler les fumées toxiques, ou encore risquer l’électrocution. Quand tout cela ne finit pas par le racket et la prostitution imposés par les petits caïds du coin…Quand tout cela ne finit par aussi dans une exposition photo pour  une galerie huppée ou un festival, puisque le roman met aussi en scène, de manière très fine et ironique, Thomas, un photographe français subventionné par Total, incarnation de notre regard occidental, mêlé d’apitoiement, de culpabilité et d’horreur.
Choc de l’écriture aussi et surtout. Pour évoquer cet enfer, Guillaume Poix manie une langue extrêmement riche et inventive. Invention dans les scènes et les descriptions, dans le rythme interne des chapitres et des paragraphes, des phrases. Invention sidérante surtout dans les dialogues lorsqu’il s’agit de faire parler les personnages entre eux et donc de les entendre. Je ne sais pas si ce langage est celui qui est vraiment utilisé par les gens qui travaillent dans la décharge ou si Guillaume Poix, qui est auteur de théâtre -il a obtenu le prix Labou Tansi en 2016 pour sa pièce Straight-, s’en inspire afin de créer cette langue si singulière, originale, indescriptible. Comment dire? Il faut lire ces passages dialogués, mélange d’anglicismes, de néologismes, de trouvailles, d’expressions argotiques pour en saisir toute la saveur et l’invention, la drôlerie aussi. Une langue à part, pour un monde à part ; une langue métissée,  faite de mots et d’expressions disparates pour un lieu tout aussi composite, fait d’objets électroniques hétéroclites.
Un premier roman époustouflant donc, d’une grande beauté stylistique, écrit dans une prose poétique superbe, pour servir un sujet et une histoire laissant au bord du dégoût et des larmes.

Editions Verticales, 2018