Le coeur synthétique de Chloé Delaume

Adélaïde croyait exister hors du regard des hommes, s’être construite au-delà de leur désir. Aujourd’hui qu’elle devient un produit obsolète, la régression la guette, elle est assujettie. Elle préfèrerait tant être lesbienne, ses goûts sexuels, elle les maudit. Adélaïde ressent une forme de colère, elle aimerait être capable de se passer du couple. Elle se veut autonome, parfaitement accomplie. Pour autant ce manque l’accable. Ce soir la solitude lui pèse comme un sac plein de chatons qu’on mène à la rivière. Personne ne pense à elle et elle ne pense à personne. Elle est de son vivant, pour le monde, un souvenir. Rien n’est plus humiliant que de se sentir faible à cause de cette absence, juste le vide d’amour. Dépasser ce vertige, Adélaïde éprouve toutes les formes de la honte. Ca fait naître dans sa gorge l’embryon d’un sanglot.

Le coeur synthétique, conte réaliste, tragi-comédie, ou les tribulations d’Adélaïde en  pays du célibat.

Adélaïde, 46 ans,  est parisienne, attachée de presse dans l’édition, sans enfant, sans famille. Au début du roman, Adélaïde tombe en célibat comme d’autres  plonge dans un moteur alors qu’ils n’ont jamais mis le pied sur un embrayage.  Et pour son malheur, elle souffre d’un mal curieux mais fort répandu : l’ « épousite aiguë »,  qui pousse à subir le célibat comme un  terrible chemin de croix, une torture insupportable. Adélaïde ne voit qu’une seule alternative au malheur d’être seul : vivre en couple, c’est une obsession, une aliénation idéologique, le but de sa pauvre existence.

Ce roman délicieux  oscille entre le pathos le plus pathétique et la drôlerie drôlissime. Juste entre le rire et les larmes, exactement au bon endroit. Un délice au style ciselé, un vrai travail d’orfèvre, minutieux. Chaque phrase, chaque image tombe à pic : Adélaïde traîne son chagrin comme « un sac de chatons trop lourd que l’on va noyer ». A ce sens du détail stylistique s’ajoute une maîtrise des points de vue narratifs et de leur variation : on est à la fois avec Adélaïde, on éprouve son chagrin et son désarroi, en empathie totale, on se retrouve et se reconnaît, mais aussi à côté d’elle, en surplomb, en posture d’analyste, et on sourit tendrement ou méchamment, selon votre degré de férocité, devant tant de naïveté sentimentale bêbête.

 Cerise sur le gâteau, l’histoire de la quête amoureuse d’Adélaïde se double d’une irrésistible satire sociale du milieu éditorial parisien, jeux de mots à l’appui, – le prix du Chlore!-, tout le monde dans ce petit monde en prend pour son grade, auteurs, éditeurs, attachées de presse… L’ironie étant que Chloé Delaume ait été récompensé par le prix Médicis 2020 pour ce livre!

Pour finir, la question se pose : comment vivre et vieillir quand on est une femme sans homme?  La solution passe peut-être par une communauté de femmes, l’ amitié, la proximité géographique et la sororité. Tout un programme.

Editions du Seuil, 2020.

Chavirée de Lola Lafon

Un roman qui t’a touchée au coeur.
Sans doute parce que toi aussi tu aurais pu être Cloé, cette collégienne de 13 ans qui grandit dans les années 80, issue de ce qu’on appelle la classe moyenne. Toi aussi tu aurais aimé, si seulement tu avais eu l’occasion, être cette danseuse de modern jazz dans une MJC, cette ado qui rêve de paillettes, biberonnée à Champs-Elysées et aux émissions de variétés du samedi soir. Toi aussi tu y aurais cru, aux beaux discours de Cathy, recruteuse élégante et parfumée de haut vol pour une fondation fantôme, qui t’aurait choisie, recrutée, t’aurait distinguée parmi les autres, t’aurait sélectionnée pour intégrer Galatée, une stucture prestigieuse te faisant miroiter que toi aussi tu peux saisir ta chance, la chance de réussir, de percer, d’être admirée. Ta chance à certaines conditions : accepter le piège sexuel, se taire, et même donner des noms d’autres ados susceptibles d’être recrutées? Et toi aussi, une fois refusée et jetée, tu aurais eu honte, la honte d’être devenue à la fois victime et bourreau, et tu aurais soigneusement dissimulée ce qu’il s’est passé dans les grands appartements, le déroulement de ces curieuses et douloureuses auditions particulières.
  
Chavirée est  un roman traversé par le souvenir vibrant et extrêmement présent de l’adolescence. Souvenir du corps adolescent, des sensations, des émotions. Lola Lafon continue, comme dans tous ses livres, à explorer cette période de la vie, cette ligne de faille, ligne de partage, ligne de crête,  où l’on se cherche, où l’on s’identifie à des modèles, où l’on cherche une direction à donner à son existence. Cette période où l’on se construit  à travers le regard des autres, où l’on rêve de quitter parents et maison pour vivre autre chose, ailleurs, de plus intense, de plus excitant. L’adolescence forte et fragile, énergique, increvable, et si secrète. L’adolescence comme terrain de chasse pour des réseaux organisés, des hommes qui exploitent et profitent de très jeunes femmes qui ne savent pas dire non, pour qui la frontière entre le permis et l’inadmissible est bien flou, et où la découverte de la sexualité, ce territoire inconnu, terrifiant et désirable à la fois, devient un cauchemar indicible.

Chavirée est aussi  un roman traversé par une conscience très juste des classes sociales…  Qu’est-ce que cela veut dire être une fille issue de la classe populaire, d’un milieu modeste? Quels sont les rêves que l’on s’autorise, que l’on cache, quand on a des « parents qui n’ont ni le temps ni l’argent de s’enquérir de ses rêves? ».  Qu’est-ce que cela veut dire baigner dans la culture populaire, celle de la télé, des chansons de variété, de Champs-Elysées, de Goldman et de Mylène Farmer? Etre danseuse pour Champs-Elysées, est-ce méprisable, est-ce enviable, sans doute cela dépend de quel côté on se place.

Edition Actes Sud, 2020

Vanda de Marion Brunet


Vanda c’est un prénom qui claque comme le mistral, pour un vrai et beau personnage féminin, une héroïne de roman et de la vie, fière, solitaire, à fleur de peau, un peu brutale. Une jeune femme habituée à se démerder seule, depuis l’enfance, à se battre et à ne pas faire confiance, à ne pas se donner entièrement, et surtout pas aux hommes. Une femme jalouse de sa liberté, qui préfère vivre dans un cabanon pourri sur une plage de Marseille plutôt que de louer un appartement plus confortable. Une femme à la limite de la marginalité mais qui fait des concessions aussi, il faut bien, lorsque tu travailles comme femme de ménage remplaçante dans un hôpital psy pour assurer le quotidien. Une femme et une mère aussi, dont la solitude s’arrête exactement là où commence l’amour pour Noë, son fils de 6 ans. Un amour dévorant, exclusif, infini. J’ai pensé à La route de Cormac Mac Carthy, à ce lien si fort entre le père et le fils dans un monde d’apocalypse, à cet homme qui n’a qu’une idée en tête : protéger son enfant jusqu’au bout.

Vanda c’est une écriture : concise, sans fioriture inutile, mais charnelle, visuelle, sensorielle. Une écriture où l’art du détail permet de te plonger dans une ambiance, un lieu, une réalité sociale. Qui donne à voir et à sentir, en quelques mots, un corps, un visage et qui permet de se retrouver dans l’intimité des personnages, dans leur corps et leur esprit, grâce à un subtil usage du discours indirect libre.
Une écriture qui ne cesse de surprendre, qui te met devant le fait accompli. Et ça commence dès le premier chapitre, dans le blanc entre la phrase qui finit un paragraphe et celle qui démarre le suivant, quand tu découvres dans le duvet à l’arrière de la voiture, le petit garçon de Vanda, qui dort là lorsqu’elle sort la nuit. Stupeur mêlée d’un zeste de jugement : te voilà face à la manière de vivre de Vanda, dans sa vie.

Roman noir, roman social, Vanda, comme L’été circulaire, évite le piège de la lourdeur, ce texte ne donne pas de leçon. En suivant Vanda, c’est le monde de la galère et de la débrouille, le Marseille d’un milieu social à la frange que tu côtoies : celui des artistes qui n’ont pas réussi ou bien des employés non-titulaires, abonnés aux contrats précaires. On sent que Marion Brunet sait de quoi elle parle, elle connait ces gens, ceux qui sont partis, et ceux qui sont restés, parfois en colère, parfois désabusés, aux illusions derrière eux.

Vanda est un roman tendu, à la trajectoire incertaine, qui te tient jusqu’au bout dans l’attente d’une tragédie annoncée dont on ne devine pas le dénouement et à laquelle on ne veut pas croire, avec Vanda. Rien d’attendu. On imagine plusieurs fins, plusieurs scénarios, on espère. Oui, jusqu’au bout j’ai espéré avec Vanda, je croyais à la chance et au bonheur avec elle.

Albin Michel, 2020.

Love me tender de Constance Debré

C’est leur affaire à tous ceux qui veulent croire à cette histoire que les femmes ont un lien avec la Lune, avec la nature, avec l’instinct, qui leur commande de s’en tenir à la matière et de renoncer à être. Moi ça ne m’intéresse pas. Mère ça n’existe pas. Mère comme statut, comme identité, comme pouvoir ou non-pouvoir, comme position, de dominé et de dominant, comme victime et comme bourreau, ça n’existe pas. Ca n’existe jamais ces choses-là. Il y a l’amour et c’est tout autre chose.

Constance Dubré, côté style, c’est Marguerite Duras qui aurait enfilé un vieux cuir sur son gilet marron sans manche, qui porterait sa jupe de mémé mi-mollet avec des converses, qui aurait échangé ses lunettes à gros foyer carrées contre un anneau à l’oreille droite et qui se serait fait tatouer Fils de pute sur le ventre sous son pull col roulé. Qui se serait fait couper les cheveux très courts à la garçonne. Et qui irait à la piscine tous les matins nager ses deux kilomètres plutôt que de s’envoyer ses deux litres de vin rouge.
Oui, il y a indéniablement quelque chose de durassien dans l’écriture sèche, épurée mais musicale et rythmée de Love me tender, dans ce phrasé entêtant et définitif. Quelque chose du meilleur de Christine Angot aussi, dans ce besoin de prendre le lecteur au collet, de provoquer, pour le plaisir, mais surtout pour masquer la douleur, pour faire front, quitte à heurter ou à irriter.
Les comparaisons s’arrêteront là. Car dans Love me tender, vous ne trouverez aucun auto-apitoiement, pas d’amour maternel éternel dévorant et étouffant, encore moins de négation de soi dans le gouffre noir de la passion durassienne jusqu’au boutiste.

Love me tender c’est le récit poignant mais retenu d’une femme qui vit le détachement volontaire et progressif de tout. Plus de boulot, plus d’appartement, plus de biens matériels, plus de lien amoureux qui durent. Aller au minimum, au plus près de soi. Constance Dubré possède deux sacs maximum d’affaires, un ordinateur et un vélo. Ses seuls besoins : écrire -seule activité intellectuelle et créatrice nécessaire-, nager -ceux qui fréquentent les piscines comprendront combien la natation aide le corps et le mental, c’est « une question de vie ou de mort »-, faire des rencontres sans grand lendemain avec des filles -pour le désir, l’excitation et l’élan vital-. Dans ce livre, beaucoup de passages sont à tomber, l’émotion exprimée en est d’autant plus forte qu’elle est dissimulée souvent par un sens bravache de la provoc, et contenue – et je repense là à la magnifique lettre centrale écrite à son fils, qui ne sera pas envoyée-. Constance Dubré a beau adopter un air de petit caïd qui la ramène, il se dégage de son livre toute la peine du monde .
Car dans ce mouvement d’épure, dans ce grand ménage existentiel, dans cette métamorphose de soi, Constance Dubré se confronte à ce qui résiste lorsqu’on a tout envoyé balader : l’amour pour son enfant.
Love me tender c’est l’histoire d’un lent éloignement et du délitement progressif du lien entre une mère et son fils. Paul a 8 ans lorsque Constance Dubré plaque mari et boulot -elle est avocate- pour une autre vie. Son livre pose des questions qui vont faire hurler certains mais qui sont fondamentales : est-ce que l’amour maternel justifie tout? Est-ce qu’il faut supporter la douleur au nom d’un sacro-saint lien filial à préserver coûte que coûte?
Après la guerre d’usure menée par le père à la mère, la mauvaise foi, les rendez-vous prévus puis ratés, après la douleur de ne plus voir le petit Paul -durant un an et demi quand même-, puis de se voir peu -une heure par quinzaine dans une structure- , après les lenteurs de la justice et l’enlisement dans des procédures qui épuisent et n’avancent pas, lorsqu’on octroie finalement la possibilité à la mère de passer un week-end sur deux avec Paul, rien n’est encore fini : le père fait souvent pression sur son fils, et bien souvent Constance ne peut emmener ce dernier avec elle, elle ne peut rien prévoir à l’avance. Et lorsqu’elle passe du temps avec Paul, une fois rentrée chez elle le week-end fini, la solitude et l’absence deviennent insupportables. Paul a 8 puis 10, puis 11 ans : trois ans d’enfance passés et volés à la mère, pour aboutir à la capitulation.
Echec, défaite, abandon vraiment? A moins que ce soit au contraire, lorsque le chagrin s’estompe avec le temps, d’acceptation, de libération et de disponibilité à l’amour qu’il s’agisse au final dans Love me tender : « J’ai pensé que j’avais fait le deuil de mon fils ».

Editions Flammarion, 2019.

A la ligne de Joseph Ponthus

« J’écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J’écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne »

Immersion dans l’univers oh combien sexy du travail en usine agroalimentaire, et du travail précaire de surcroît, celui des intérimaires, A la ligne est un curieux objet littéraire entre journal intime et littérature ouvrière, un texte à la fois réflexif et très concret, un livre hyper référencé mais accessible à tous, un texte désespérant mais drôle aussi, un texte qui ne donne pas de leçons, mais qui laisse songeur…

Au fil de courts chapitres successifs appelés feuillets, Joseph Ponthus place le lecteur exactement à ses côtés, sur cette ligne de  production -pour parler dans la novlangue de l’entreprise d’aujourd’hui-  qu’on appelait tout bonnement hier la chaîne : nous voici dans une conserverie de poissons où l’on trie les crevettes, les maquereaux et les éperlans, où  l’on dépote des caisses de merlans et de grenadiers, où l’on déroule des moules en plastique qu’une machine remplit de sauce, où l’on enfourne la pelle dans le four des tonnes de bulots, où l’on égoutte aussi du tofu. Invitation à l’embauche à 4h du matin à 15h  ou encore mieux de 21h à 5h du matin, vous ne sortirez pas de ce livre le même ni indemne.
Pour varier les plaisirs, en seconde partie, c’est à la ligne ou plutôt à la chaîne de découpe de l’abattoir que l’on retrouve Joseph. Découverte du » nec plus ultra, du top de l’industrie agroalimentaire » où l’on nettoie les locaux du sang, de la merde, de la pisse, des lambeaux de chair qui traînent, des groins, des pieds, des mâchoires de boeuf, des cornes, des oreilles, des mamelles et où l’on déplace et pousse huit heures durant les carcasses suspendues en haut des rails.
On sort de chaque feuillet de ce livre épuisé, éreinté, rincé. Écoeuré aussi par les conditions de travail de ces ouvriers. Joseph Ponthus parvient à faire ressentir combien bosser dans ces endroits est dur, difficile, pénible physiquement et  psychiquement, combien tenir huit heures et parfois davantage sur la ligne relève de l’exploit. C’est inhumain.  Tenir, supporter, passer l’épreuve de l’usine :  Joseph Ponthus vit ce dont il ne se savait pas capable de traverser, triste héros des temps modernes.

La réussite du livre tient bien sûr à son écriture. A l’image de la ligne de production qui ne s’arrête jamais, dans ce long poème en prose, il n’y aura  jamais de point à la ligne. Coquetterie d’écrivain qui se targue d’écrire en vers libres? Non, mais plutôt une forme qui s’est imposée, une forme qui correspond consubstantiellement au fond. En effet lorsqu’on travaille à la chaîne, tout dépend d’une seule chose: la cadence imposée. Si vous avez une minute pour effectuer un geste, vous n’avez pas une seconde de plus ou de moins. Si tout va bien, si personne ne vous met en retard sur la ligne, si vous êtes en forme et expérimenté, si les machines fonctionnent, si personne n’est absent, vous réussissez à vous dégagez du temps sur cette  minute :  autant de gagné pour vous reposer, pour rêvasser ou pour penser. Joseph Ponthus, lui, écrit dans sa tête. Evidemment, pas le temps de faire de grandes phrases, il faut penser et rédiger vite et court. Rentré à la maison l’ouvrier intérimaire écrit ses phrases du jour, sensations, émotions, flashs volées à la cadence. A la ligne se présente donc visuellement comme un long poème en prose où les retours à la ligne, la longueur variable des lignes mettent en valeur  un mot parfois isolé, une expression, une phrase, mais aussi  les silences et les blancs de la page. Et cela fonctionne. Le temps de la lecture on épouse le temps de la cadence. Un rythme, une pulsation, une envie de lire à voix haute s’installent au fur et à mesure de la lecture.

A la ligne est un livre sincère, vrai et juste. Joseph Ponthus ne verse pas dans l’affreuse démagogie, il ne cherche pas à faire populaire, il est tout entier dans son texte, ancien étudiant en lettres, lettré et grand lecteur, ancien éducateur social, intérimaire en abattoir breton, amoureux,  maître du chien adoré Pok Pok. Les références littéraires  côtoient les détails prosaïques. La poésie flirte avec la réalité brute. Le sublime avec le sordide. La joie avec la souffrance. L’intime avec le social.
Le rire avec les larmes. La colère avec la douceur. La révolte avec le découragement. La force avec la fragilité. Un livre total.

Editions La Table Ronde, 2019.

Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines est un récit très efficace qui saisit l’air du temps. C’est aussi un roman sur ce qui constitue tout simplement le cours d’une vie humaine : ses doutes et ses choix, ses passions liés au sexe ou à l’amour, et ses drames, ses erreurs et ses répétitions…
Claire et Jean forment un couple d’intellectuels parisiens. L’une est une essayiste dans la quarantaine, l’autre un journaliste de radio bien plus âgé qu’elle, animateur d’ une émission politique à fort audimat. Ils ont un fils qui a tout réussi jusque-là: Alexandre, jeune homme biberonné à l’injonction de la réussite et destiné à un brillant avenir. Claire est en train de refaire sa vie comme on dit avec Adam, un professeur d’origine juive, lorsque tout bascule : Alexandre est accusé d’avoir violé Mila, la fille d’Adam, dans des conditions sordides.

La première partie du roman, je l’ai lue comme une peinture sans concession, chirurgicale, d’un certain milieu parisien où se côtoient intellectuels, politiques et journalistes. Catherine Tuil sait transmettre grâce au style indirect libre ce qui traverse ses personnages, ce qui leur est singulier mais aussi ce qui les constitue en tant qu’être déterminé par leur origine et leur éducation. Elle parvient à capter leurs failles, leur complexité, leur densité. Seul le personnage de Jean Varel semble un brin caricatural, on va même jusqu’à sourire devant tant de suffisance et d’arrogance… quel être détestable, autocentré, obnubilé par son image et sa carrière, addict à twitter, à son petit pouvoir, et à son audimat… mais après tout ce genre de con doit sans doute exister. Et on verra par la suite que lui aussi possède ses zones d’ombre.
Et puis au-delà de ces personnages très contemporains, ce sont leurs -nos?- comportements qui sont épinglés, notamment à travers l’utilisation des réseaux sociaux et des dérives auxquels ils conduisent : culte de l’image, popularité, égocentrisme, lynchage médiatique et déchaînement de haine…C’est risible et triste, grotesque et pathétique.

La seconde moitié du roman, consacrée au procès d’Alexandre, est vraiment passionnante, haletante certes car tendue vers la sentence finale, mais aussi parce que chaque étape de l’événement apporte son lot de surprises. Le talent de la romancière, c’est d’orchestrer avec un vrai sens du rythme les scènes et les prises de parole de chaque acteur du procès : au fil de la narration, elle choisit d’être concise ou de rapporter les divers propos ou discours dans leur intégralité -le point culminant étant la défense de l’avocat d’Alexandre. Avec brio, la romancière balade le lecteur, comme peut l’être un membre du jury qui tente de se positionner entre les discours de l’accusation et de la défense, entre les témoignages des témoins et des proches, entre les pleurs de la victime et les paroles qui sonnent sincères de l’accusé. Toute la difficulté de juger, de trancher, est mise au jour. Qui a tort, qui a raison? Qui dit vrai, qui dit faux? Personne peut-être, et à la fin du roman nous voici tourneboulés, dans l’indécision et sans repères fix

Autour du sujet très discuté et rediscuté du viol, dans la mouvance de l’affaire Weinstein et des mouvements #Metoo et #Balancetonporc, Karine Tuil tisse un roman intelligent et magistral, un roman où rien n’est noir ou blanc, et où sont mis en valeur tous les points de vue : celui de l’accusé et celui de la victime, celui du père inconditionnellement du côté du fils, celui de Claire, mère et féministe à la fois, écartelée entre son amour filial et le doute quant à la culpabilité de ce dernier. Un roman qui laisse admiratif mais sans illusion et désenchanté quant à la nature humaine.

Ed Gallimard, 2019

Cora dans la spirale de Vincent Message

Voici un roman extrêmement intelligent, brillant, un roman de 450 pages qui se lit d’un trait, tendu jusqu’aux derniers chapitres.
Intelligent car Vincent Message réussit à porter, via le point de vue de son mystérieux narrateur, à la manière d’une enquête, un regard assumé de sociologue sur le fonctionnement d’une grande organisation et sur ses mutations -ici un groupe d’assurance et de mutuelles appelé Borélia- tout en montrant l’impact de ces changements sur les destins individuels -ici sur le personnage si attachant de Cora. Une des grandes forces du roman est en effet de créer une véritable empathie de la part du lecteur pour Cora, une jeune femme qui reprend son activité professionnelle après son congé maternité, et qui subit de plein fouet la violence des transformations de l’entreprise qui l’emploie.

Cora dans la spirale se lit comme un thriller social et économique, extrêmement bien documenté. Bienvenus dans le monde mondialisé de la compétitivité, du management manipulateur où « on objective, et où un salarié est jugé sur sa création de valeur ». Borélia est en pleine mutation lorsque Cora revient, le groupe change de direction, finie l’entreprise à papa, vive le temps où les salariés vont prendre la porte s’ils résistent au changement et aux pressions et même d’ailleurs s’ils ne résistent pas car une partie du personnel doit de toute façon partir de gré ou de force. En véritable écrivain, Vincent Message montre que le langage de ce monde le révèle, il introduit dans son écriture le langage spécialisé des managers, le vocabulaire des chefs de service, un galimatia truffés d’anglicismes et de litotes qui en dit long sur la violence des méthodes de management qui avancent masquées : « L’objectif officieux va plutôt être d’identifier les salariés qui sous-performent et de les inciter à démissionner, ou de leur mettre la pression et de faire un maximum de licenciements pour motifs personnels ».
Il s’agit là d’un roman dans la meilleure veine réaliste, où l’attention minutieuse aux détails et aux conditions concrètes de travail -configuration des bureaux devenant des open-space, bruits incessants des conversations et des coups de fils, jeux de regards et surveillance mutuelles, trajets quotidiens épuisants, perte de temps dans les queues d’ascenseur pour aller déjeuner- s’accompagne d’un suspens anxiogène. Un roman qui n’oublie pas de tenir son lecteur en haleine, qui brouille les pistes jusqu’à la toute fin, qui laisse jusqu’à la fin ses zones d’ombre et qui ménage ses effets-qui est le narrateur Mathias? Quel est ce drame vers lequel on chemine inéluctablement? Pourquoi un procès est-il évoqué au fil du récit? Que s’est -il passé ce vendredi 8 juin vers lequel on s’achemine avec une curiosité mêlée d’effroi?

Et puis n’oublions pas Cora, ce personnage si vibrant, que l’on aimerait porter, accompagner, soutenir… cette jeune femme qui se perd dans la spirale sans fin et sans sens du travail qu’on exige d’elle, qui tourne et retourne inlassablement dans sa tête la rengaine de la com faites de phrases creuses qu’elle doit rédiger pour le nouveau site de Borélia, et qui ne se rend même plus compte que son supérieur la harcèle délibérément en lui imposant des tâches rébarbatives, lui téléphonant même le week-end, la perdant dans des ordres et des contre-ordres. Ce récit illustre cette énigme : comment en arrive-t-on à à oublier la beauté de sa vie, comment Cora en arrive-t-elle à oublier son compagnon, à ne plus profiter de sa petite fille, et à ne plus trouver le temps de se consacrer à sa passion pour la photographie? En échappées poétiques et nostalgiques vers le passé de Cora, via les extraits de son journal aussi, les flash-back sur les épisodes phares de sa vie, tout un hors-champs loin du lieu et du temps dédié au travail, Vincent Message montre pourtant combien Cora était faite pour le bonheur et la vie…

Cora dans la spirale ou la chronique des ravages que peut faire le travail lorsqu’il devient une aliénation absurde. Cora dans la spirale ou le massacre de nos désirs. Un roman formidable, contemporain et intemporel, et qui interroge: pourquoi vous levez-vous tous les jours et qu’avez-vous fait de vos rêves?

Ed du Seuil, 2019

Par les routes de Sylvain Prudhomme

Quel beau roman, fin, subtil et sensible! Un roman dont les personnages deviennent des amis, des compagnons qu’une fois quittés on a l’impression d’avoir côtoyés en vrai, et tellement tristes de les laisser : Sacha, le narrateur, écrivain qui vient s’installer dans une ville du Sud, où il retrouve son ancien ami de jeunesse qui ne sera jamais nommé par son prénom, mais juste par ce mot un brin désuet « l’auto-stoppeur », ou encore Marie, la lumineuse compagne de ce dernier et leur jeune fils Agustin.
Par petites touches, au fil du texte, on apprend quel a été le passé commun de Sacha et de son copain, pas grand chose, mais assez pour saisir la profondeur de leur amitié ainsi que ses difficultés. Car cet auto-stoppeur n’est pas homme facile, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, on le devine aussi attachant et fascinant qu’égoïste et tourmenté. Il illustre à merveille la belle phrase à double sens de Cendrars : Quand tu aimes il faut partir. L’auto-stoppeur tente de concilier ses désirs contraires -et qui n’a pas ressenti cela?- : le besoin de se fixer, de vivre en sécurité auprès de l’être aimé, et l’envie irrépressible de bouger, de suivre son goût de l’aventure. Rester ou partir, rester ET partir plutôt, voici ce que l’auto-stoppeur tente de réaliser, en s’échappant par périodes sur les routes aux quatre coins de la France, puis en revenant auprès sa compagne et de son fils. Le magnifique chapitre central donne la parole à cet homme plutôt taiseux, donne certaines clés pour mieux comprendre sa soif de bougeotte contrariant son profond attachement aux êtres qu’il aime. En se confiant à son ami, de manière tacite, la suite de l’histoire se prépare… C’est comme une subtile passation de pouvoir dont il aura été question dans Par les routes, l’auto-stoppeur préparant sa disparition progressive, tandis que Sacha est autorisé à prendre de plus en plus de place auprès de Marie et d’Agustin.

Et hors champ que se passe-t-il, ailleurs, lorsque l’auto-stoppeur est en voyage? Qui rencontre-t-il? Que fait-il? Où va-t-il? Nous ne le savons que par bribes, grâce aux photos qu’il envoie, à ses cartes postales rigolotes, et aux indications de lieux. La toponymie française, les noms de villes et de villages jouent leur rôle essentiel dans ce livre, dans des listes souvent poétiques, qui surfent sur les sens et les sonorités, et on s’amuse à reconnaître les endroits que l’on connait, où l’on vit peut-être, et on se surprend à rêver et à imaginer les autres, autant de lieux où l’on pourrait vivre.

L’écriture de Sylvain Prudhomme est super agréable, aérée, faussement simple car tous les mots sont pesés. Les silences et les retour à la ligne favorisent avec bonheur la réflexion, la méditation et l’imagination du lecteur. A lui de se poser à nouveau les questions essentielles : que faire de sa vie? Comment concilier ses aspirations profondes et personnelles sans blesser et en protégeant ceux qui partagent notre vie?

Ed Gallimard, collection l’Arbalète, 2019.

La tentation de Luc Lang

Dans La tentation, il est question de cerf et de chasse, d’instinct de mort et de vie. Il est question de transmission familiale ratée et peut-être impossible entre François, chirurgien reconnu, et ses enfants Matthieu et Mathilde, qui le trahissent chacun à leur manière, mus par l’appât du gain ou par la passion amoureuse. Il est question enfin d’un monde ancien qui se perd dans la toute puissance et la violence de la finance et des faiseurs de fric. Un monde qui est le nôtre…
Luc Lang réussit là un roman extrêmement prenant, haletant et intense, un roman noir qui aurait pour cadre le milieu de la grande bourgeoisie, doublé d’ une tragédie familiale mûrie par l’incompréhension ordinaire entre un père et ses enfants, ainsi qu’entre un mari et sa femme foldingue et illuminée. Le vol de ce récit, tend, on le préssent, vers la catastrophe, vers cette longue scène finale extrêmement cinématographique en guise d’explosion apocalyptique de la violence contenue tout au long du roman.

Et puis, comment parler de ce texte sans vous en dévoiler ce qui fait la singularité de son architecture narrative?… il ne faut surtout pas que je vous gâche l’effet de surprise, la légère panique de lecture et l’impression déstabilisante mais délicieuse de se trouver complètement largué et dérouté lorsqu’on attaque la deuxième partie. Je vous dirai juste qu’au fil de ses quatre parties La tentation force à s’interroger sur l’essence même du roman et de ses possibles, ainsi que sur ce qu’est la réalité ou même la vérité.

Côté écriture on retrouve l’exigence stylistique qui signe les romans de Luc Lang. La précision géographique des lieux, l’attention portée aux activités humaines, aux gestes liés à la chasse ou à la chirurgie, donnent son côté matériel et sa dimension concrète à ce récit posant des questions existentielles et même métaphysiques. Le déroulé des longues phrases ressemble à ces vagues sur et dans lesquelles il faut s’immerger sans résistance et se laisser porter, et les dialogues empêchés par les silences font sentir toute la densité épaisse et lourde des relations familiales. Et j’adore enfin ces phrases en suspens, ces pensées se terminant par des points de suspension que le lecteur s’approprie et finit, s’immergeant dans le flux de conscience du personnage principal.

Avec La tentation on retrouve les sujets chers à Luc Lang – comment être époux, père, fils, face à des êtres familiers qui nous sont parfois les êtres les plus étrangers et les plus énigmatiques- ainsi que ce style travaillé qui fuit la facilité, mais renouvelés dans un écrin romanesque inédit qui surprend et saisit une nouvelle fois… C’est la force et le talent des grands écrivains.

Ed Stock, 2019.

Marcher jusqu’au soir de Lydie Salvayre

Stock propose une nouvelle collection sur un principe simple : un écrivain est invité à passer une nuit dans un musée. De cette « expérience d’enfermement dans un lieu où des oeuvres d’art sont conservées » il « écrit un texte ». Ici c’est notre chère Lydie Salvayre qui se prête au jeu et à la plume, en passant une nuit au musée Picasso en présence de l’exposition Picasso-Giacometti.
Le résultat est un livre drôle et profond, s’autorisant souvent le ton de la confession, un curieux objet littéraire plein de liberté au niveau formel, qui avance par sauts de puces ou de kangourous, un monologue s’autorisant digressions et propos du coq à l’âne, très jouissif à lire.

Imaginez. Voici notre écrivaine qui, après moultes hésitations et tergiversations liées à sa méfiance de ces panthéons de la graaaande culture que sont les musées, se retrouve toute seule pour une nuit, dans un silence d’église, avec pour seule compagnie son lit de camp, son petit ordinateur, la photo de sa chienne Nana qu’elle sort de son portefeuille pour se réconforter, et les oeuvres de deux des plus grands génies du 20ème siècle : Picasso et Giacometti. C’est d’ailleurs davantage pour ce dernier que pour Picasso que Lydie Salvayre relève le défi, nourrissant depuis toujours nous dit-elle une fascination sans borne pour L’homme qui marche.
Or voici que l’épiphanie tant attendue, l’illumination espérée due à la présence en fer et en métal de cet Homme qui marche ne viennent pas. Sidération. Désespérance. Page blanche. Lydie Salvayre n’éprouve RIEN, ne ressent rien, si ce n’est qu’ « une impatience inquiète sur un fond d’inexplicable tristesse et de vide cérébral ». En d’autres termes, comme elle l’écrit elle -même « à ce moment précis de la nuit, elle se fout de l’art« . Cette nuit sensée révéler à elle-même je ne sais quel secret sur sa relation à L’homme qui marche s’avère un vrai fiasco. Un échec total vraiment?

… Evidemment non – puisque le livre est là, sous nos yeux, en pages et en couverture-. Et le talent de Lydie Salvayre est de tirer de cet échec et de cette expérience du ratage un livre sur le thème du ratage. Et de surcroît un texte réussi et brillant. Drôle et enlevé, caustique parfois, plein d’auto-dérision, mais aussi profond, personnel et intime. Marcher jusqu’au soir s’avère quoi qu’en dise l’auteure tout à la fois une réflexion malicieuse et enlevée sur l’art et les musées évoquées comme des mausolées ennuyeux au possible et un bel hommage personnel à l’art. Un bel hommage à Giacometti, à l’homme et à l’artiste. Sont soulignées ainsi sa belle personnalité, sa « modestie » – le terme tient une place de choix dans le livre- modestie vécue comme un sens du perfectionnisme épuisant et jusqu’au boutiste, et qui s’opposent à la facilité de créer et à la confiance en soi d’un Picasso par exemple. Lydie Salvayre rappelle aussi combien cette sculpture de L’homme qui marche est une figure existentielle et métaphysique de sa propre obstination à avancer, toujours et encore, et donc à «  cheminer dans la vie jusqu’au soir  » ainsi que l’écrit Baudelaire.
Ce texte est d’ailleurs une jolie occasion, puisque la trame du livre suit un mode digressif très plaisant, de convoquer ses auteurs chéris : Baudelaire donc mais aussi Beckett – sur le thème du ratage il en connaît un rayon- , Virginia Woolf ou encore Rabelais.
Le talent de Lydie Salvayre c’est ensuite de tirer de ce soit disant échec un texte qui vire très vite à la confession personnelle, ce qui n’est pas, loin s’en faut, une habitude chez elle. De cette nuit passée à fulminer contre son incapacité à ressentir la beauté de l’art et à ruminer, va surgir chez la romancière son dégoût de la maladie et de l’approche de la mort. La peur de la fin est au centre du texte, un de ses fils directeurs, abordés avec franchise et sincérité. Vont surgir aussi de manière nette les événements biographiques qui font le lien entre la vie et l’oeuvre de l’auteure, « vérités essentielles liées à mon histoire et déterminantes au point de se refléter dans mes livres » : la gêne à se sentir vraiment à l’aise dans l’entre-soi des auteurs parisiens, l’humiliation ressentie à cause de ses origines sociales, la haine du père. Elle qui passe d’ordinaire tout à la moulinette de la fiction et n’a pas l’habitude de s’épancher dans ses livres se surprend ici à s’autoanalyser -elle qui a été psychiatre !- et « presqu’au terme d’une vie, regarder sa vie en face ».
Au détour d’un page, une phrase m’a sautée particulièrement aux yeux et à la gueule, une simple phrase qui pour moi, avec le terme « abjection » sonne comme une confession essentielle :  » Il me faudrait toute la vie pour pardonner à mon père une abjection que je taisais farouchement depuis des lustres ». Qu’y a-t-il derrière ce mot violent d’abjection, à nous de le deviner. En tout cas quelques pages méditées dans les toilettes du musée où notre prisonnière s’enferme donne un aperçu éloquent du climat de terreur dans lequel elle a grandi à cause de ce père dictateur, paranoïaque et violent.

N’en déduisez pas que Marcher jusqu’au soir est un texte plombant et mélancolique qui encourage le lecteur à ruminer des idées noires. C’est tout le contraire. Et, en guise de pirouette finale – Lydie Salvayre est une grande équilibriste du style et de la surprise-, lors d’une visite du musée Picasso de jour cette fois, la joie et le désir de vivre, la curiosité et l’enthousiasme envers l’art resurgissent avec force. Voici vraiment un livre qui fait du bien.

Ed du Seuil, 2019