Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines est un récit très efficace qui saisit l’air du temps. C’est aussi un roman sur ce qui constitue tout simplement le cours d’une vie humaine : ses doutes et ses choix, ses passions liés au sexe ou à l’amour, et ses drames, ses erreurs et ses répétitions…
Claire et Jean forment un couple d’intellectuels parisiens. L’une est une essayiste dans la quarantaine, l’autre un journaliste de radio bien plus âgé qu’elle, animateur d’ une émission politique à fort audimat. Ils ont un fils qui a tout réussi jusque-là: Alexandre, jeune homme biberonné à l’injonction de la réussite et destiné à un brillant avenir. Claire est en train de refaire sa vie comme on dit avec Adam, un professeur d’origine juive, lorsque tout bascule : Alexandre est accusé d’avoir violé Mila, la fille d’Adam, dans des conditions sordides.

La première partie du roman, je l’ai lue comme une peinture sans concession, chirurgicale, d’un certain milieu parisien où se côtoient intellectuels, politiques et journalistes. Catherine Tuil sait transmettre grâce au style indirect libre ce qui traverse ses personnages, ce qui leur est singulier mais aussi ce qui les constitue en tant qu’être déterminé par leur origine et leur éducation. Elle parvient à capter leurs failles, leur complexité, leur densité. Seul le personnage de Jean Varel semble un brin caricatural, on va même jusqu’à sourire devant tant de suffisance et d’arrogance… quel être détestable, autocentré, obnubilé par son image et sa carrière, addict à twitter, à son petit pouvoir, et à son audimat… mais après tout ce genre de con doit sans doute exister. Et on verra par la suite que lui aussi possède ses zones d’ombre.
Et puis au-delà de ces personnages très contemporains, ce sont leurs -nos?- comportements qui sont épinglés, notamment à travers l’utilisation des réseaux sociaux et des dérives auxquels ils conduisent : culte de l’image, popularité, égocentrisme, lynchage médiatique et déchaînement de haine…C’est risible et triste, grotesque et pathétique.

La seconde moitié du roman, consacrée au procès d’Alexandre, est vraiment passionnante, haletante certes car tendue vers la sentence finale, mais aussi parce que chaque étape de l’événement apporte son lot de surprises. Le talent de la romancière, c’est d’orchestrer avec un vrai sens du rythme les scènes et les prises de parole de chaque acteur du procès : au fil de la narration, elle choisit d’être concise ou de rapporter les divers propos ou discours dans leur intégralité -le point culminant étant la défense de l’avocat d’Alexandre. Avec brio, la romancière balade le lecteur, comme peut l’être un membre du jury qui tente de se positionner entre les discours de l’accusation et de la défense, entre les témoignages des témoins et des proches, entre les pleurs de la victime et les paroles qui sonnent sincères de l’accusé. Toute la difficulté de juger, de trancher, est mise au jour. Qui a tort, qui a raison? Qui dit vrai, qui dit faux? Personne peut-être, et à la fin du roman nous voici tourneboulés, dans l’indécision et sans repères fix

Autour du sujet très discuté et rediscuté du viol, dans la mouvance de l’affaire Weinstein et des mouvements #Metoo et #Balancetonporc, Karine Tuil tisse un roman intelligent et magistral, un roman où rien n’est noir ou blanc, et où sont mis en valeur tous les points de vue : celui de l’accusé et celui de la victime, celui du père inconditionnellement du côté du fils, celui de Claire, mère et féministe à la fois, écartelée entre son amour filial et le doute quant à la culpabilité de ce dernier. Un roman qui laisse admiratif mais sans illusion et désenchanté quant à la nature humaine.

Ed Gallimard, 2019

Cora dans la spirale de Vincent Message

Voici un roman extrêmement intelligent, brillant, un roman de 450 pages qui se lit d’un trait, tendu jusqu’aux derniers chapitres.
Intelligent car Vincent Message réussit à porter, via le point de vue de son mystérieux narrateur, à la manière d’une enquête, un regard assumé de sociologue sur le fonctionnement d’une grande organisation et sur ses mutations -ici un groupe d’assurance et de mutuelles appelé Borélia- tout en montrant l’impact de ces changements sur les destins individuels -ici sur le personnage si attachant de Cora. Une des grandes forces du roman est en effet de créer une véritable empathie de la part du lecteur pour Cora, une jeune femme qui reprend son activité professionnelle après son congé maternité, et qui subit de plein fouet la violence des transformations de l’entreprise qui l’emploie.

Cora dans la spirale se lit comme un thriller social et économique, extrêmement bien documenté. Bienvenus dans le monde mondialisé de la compétitivité, du management manipulateur où « on objective, et où un salarié est jugé sur sa création de valeur ». Borélia est en pleine mutation lorsque Cora revient, le groupe change de direction, finie l’entreprise à papa, vive le temps où les salariés vont prendre la porte s’ils résistent au changement et aux pressions et même d’ailleurs s’ils ne résistent pas car une partie du personnel doit de toute façon partir de gré ou de force. En véritable écrivain, Vincent Message montre que le langage de ce monde le révèle, il introduit dans son écriture le langage spécialisé des managers, le vocabulaire des chefs de service, un galimatia truffés d’anglicismes et de litotes qui en dit long sur la violence des méthodes de management qui avancent masquées : « L’objectif officieux va plutôt être d’identifier les salariés qui sous-performent et de les inciter à démissionner, ou de leur mettre la pression et de faire un maximum de licenciements pour motifs personnels ».
Il s’agit là d’un roman dans la meilleure veine réaliste, où l’attention minutieuse aux détails et aux conditions concrètes de travail -configuration des bureaux devenant des open-space, bruits incessants des conversations et des coups de fils, jeux de regards et surveillance mutuelles, trajets quotidiens épuisants, perte de temps dans les queues d’ascenseur pour aller déjeuner- s’accompagne d’un suspens anxiogène. Un roman qui n’oublie pas de tenir son lecteur en haleine, qui brouille les pistes jusqu’à la toute fin, qui laisse jusqu’à la fin ses zones d’ombre et qui ménage ses effets-qui est le narrateur Mathias? Quel est ce drame vers lequel on chemine inéluctablement? Pourquoi un procès est-il évoqué au fil du récit? Que s’est -il passé ce vendredi 8 juin vers lequel on s’achemine avec une curiosité mêlée d’effroi?

Et puis n’oublions pas Cora, ce personnage si vibrant, que l’on aimerait porter, accompagner, soutenir… cette jeune femme qui se perd dans la spirale sans fin et sans sens du travail qu’on exige d’elle, qui tourne et retourne inlassablement dans sa tête la rengaine de la com faites de phrases creuses qu’elle doit rédiger pour le nouveau site de Borélia, et qui ne se rend même plus compte que son supérieur la harcèle délibérément en lui imposant des tâches rébarbatives, lui téléphonant même le week-end, la perdant dans des ordres et des contre-ordres. Ce récit illustre cette énigme : comment en arrive-t-on à à oublier la beauté de sa vie, comment Cora en arrive-t-elle à oublier son compagnon, à ne plus profiter de sa petite fille, et à ne plus trouver le temps de se consacrer à sa passion pour la photographie? En échappées poétiques et nostalgiques vers le passé de Cora, via les extraits de son journal aussi, les flash-back sur les épisodes phares de sa vie, tout un hors-champs loin du lieu et du temps dédié au travail, Vincent Message montre pourtant combien Cora était faite pour le bonheur et la vie…

Cora dans la spirale ou la chronique des ravages que peut faire le travail lorsqu’il devient une aliénation absurde. Cora dans la spirale ou le massacre de nos désirs. Un roman formidable, contemporain et intemporel, et qui interroge: pourquoi vous levez-vous tous les jours et qu’avez-vous fait de vos rêves?

Ed du Seuil, 2019

Par les routes de Sylvain Prudhomme

Quel beau roman, fin, subtil et sensible! Un roman dont les personnages deviennent des amis, des compagnons qu’une fois quittés on a l’impression d’avoir côtoyés en vrai, et tellement tristes de les laisser : Sacha, le narrateur, écrivain qui vient s’installer dans une ville du Sud, où il retrouve son ancien ami de jeunesse qui ne sera jamais nommé par son prénom, mais juste par ce mot un brin désuet « l’auto-stoppeur », ou encore Marie, la lumineuse compagne de ce dernier et leur jeune fils Agustin.
Par petites touches, au fil du texte, on apprend quel a été le passé commun de Sacha et de son copain, pas grand chose, mais assez pour saisir la profondeur de leur amitié ainsi que ses difficultés. Car cet auto-stoppeur n’est pas homme facile, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, on le devine aussi attachant et fascinant qu’égoïste et tourmenté. Il illustre à merveille la belle phrase à double sens de Cendrars : Quand tu aimes il faut partir. L’auto-stoppeur tente de concilier ses désirs contraires -et qui n’a pas ressenti cela?- : le besoin de se fixer, de vivre en sécurité auprès de l’être aimé, et l’envie irrépressible de bouger, de suivre son goût de l’aventure. Rester ou partir, rester ET partir plutôt, voici ce que l’auto-stoppeur tente de réaliser, en s’échappant par périodes sur les routes aux quatre coins de la France, puis en revenant auprès sa compagne et de son fils. Le magnifique chapitre central donne la parole à cet homme plutôt taiseux, donne certaines clés pour mieux comprendre sa soif de bougeotte contrariant son profond attachement aux êtres qu’il aime. En se confiant à son ami, de manière tacite, la suite de l’histoire se prépare… C’est comme une subtile passation de pouvoir dont il aura été question dans Par les routes, l’auto-stoppeur préparant sa disparition progressive, tandis que Sacha est autorisé à prendre de plus en plus de place auprès de Marie et d’Agustin.

Et hors champ que se passe-t-il, ailleurs, lorsque l’auto-stoppeur est en voyage? Qui rencontre-t-il? Que fait-il? Où va-t-il? Nous ne le savons que par bribes, grâce aux photos qu’il envoie, à ses cartes postales rigolotes, et aux indications de lieux. La toponymie française, les noms de villes et de villages jouent leur rôle essentiel dans ce livre, dans des listes souvent poétiques, qui surfent sur les sens et les sonorités, et on s’amuse à reconnaître les endroits que l’on connait, où l’on vit peut-être, et on se surprend à rêver et à imaginer les autres, autant de lieux où l’on pourrait vivre.

L’écriture de Sylvain Prudhomme est super agréable, aérée, faussement simple car tous les mots sont pesés. Les silences et les retour à la ligne favorisent avec bonheur la réflexion, la méditation et l’imagination du lecteur. A lui de se poser à nouveau les questions essentielles : que faire de sa vie? Comment concilier ses aspirations profondes et personnelles sans blesser et en protégeant ceux qui partagent notre vie?

Ed Gallimard, collection l’Arbalète, 2019.

La tentation de Luc Lang

Dans La tentation, il est question de cerf et de chasse, d’instinct de mort et de vie. Il est question de transmission familiale ratée et peut-être impossible entre François, chirurgien reconnu, et ses enfants Matthieu et Mathilde, qui le trahissent chacun à leur manière, mus par l’appât du gain ou par la passion amoureuse. Il est question enfin d’un monde ancien qui se perd dans la toute puissance et la violence de la finance et des faiseurs de fric. Un monde qui est le nôtre…
Luc Lang réussit là un roman extrêmement prenant, haletant et intense, un roman noir qui aurait pour cadre le milieu de la grande bourgeoisie, doublé d’ une tragédie familiale mûrie par l’incompréhension ordinaire entre un père et ses enfants, ainsi qu’entre un mari et sa femme foldingue et illuminée. Le vol de ce récit, tend, on le préssent, vers la catastrophe, vers cette longue scène finale extrêmement cinématographique en guise d’explosion apocalyptique de la violence contenue tout au long du roman.

Et puis, comment parler de ce texte sans vous en dévoiler ce qui fait la singularité de son architecture narrative?… il ne faut surtout pas que je vous gâche l’effet de surprise, la légère panique de lecture et l’impression déstabilisante mais délicieuse de se trouver complètement largué et dérouté lorsqu’on attaque la deuxième partie. Je vous dirai juste qu’au fil de ses quatre parties La tentation force à s’interroger sur l’essence même du roman et de ses possibles, ainsi que sur ce qu’est la réalité ou même la vérité.

Côté écriture on retrouve l’exigence stylistique qui signe les romans de Luc Lang. La précision géographique des lieux, l’attention portée aux activités humaines, aux gestes liés à la chasse ou à la chirurgie, donnent son côté matériel et sa dimension concrète à ce récit posant des questions existentielles et même métaphysiques. Le déroulé des longues phrases ressemble à ces vagues sur et dans lesquelles il faut s’immerger sans résistance et se laisser porter, et les dialogues empêchés par les silences font sentir toute la densité épaisse et lourde des relations familiales. Et j’adore enfin ces phrases en suspens, ces pensées se terminant par des points de suspension que le lecteur s’approprie et finit, s’immergeant dans le flux de conscience du personnage principal.

Avec La tentation on retrouve les sujets chers à Luc Lang – comment être époux, père, fils, face à des êtres familiers qui nous sont parfois les êtres les plus étrangers et les plus énigmatiques- ainsi que ce style travaillé qui fuit la facilité, mais renouvelés dans un écrin romanesque inédit qui surprend et saisit une nouvelle fois… C’est la force et le talent des grands écrivains.

Ed Stock, 2019.

Marcher jusqu’au soir de Lydie Salvayre

Stock propose une nouvelle collection sur un principe simple : un écrivain est invité à passer une nuit dans un musée. De cette « expérience d’enfermement dans un lieu où des oeuvres d’art sont conservées » il « écrit un texte ». Ici c’est notre chère Lydie Salvayre qui se prête au jeu et à la plume, en passant une nuit au musée Picasso en présence de l’exposition Picasso-Giacometti.
Le résultat est un livre drôle et profond, s’autorisant souvent le ton de la confession, un curieux objet littéraire plein de liberté au niveau formel, qui avance par sauts de puces ou de kangourous, un monologue s’autorisant digressions et propos du coq à l’âne, très jouissif à lire.

Imaginez. Voici notre écrivaine qui, après moultes hésitations et tergiversations liées à sa méfiance de ces panthéons de la graaaande culture que sont les musées, se retrouve toute seule pour une nuit, dans un silence d’église, avec pour seule compagnie son lit de camp, son petit ordinateur, la photo de sa chienne Nana qu’elle sort de son portefeuille pour se réconforter, et les oeuvres de deux des plus grands génies du 20ème siècle : Picasso et Giacometti. C’est d’ailleurs davantage pour ce dernier que pour Picasso que Lydie Salvayre relève le défi, nourrissant depuis toujours nous dit-elle une fascination sans borne pour L’homme qui marche.
Or voici que l’épiphanie tant attendue, l’illumination espérée due à la présence en fer et en métal de cet Homme qui marche ne viennent pas. Sidération. Désespérance. Page blanche. Lydie Salvayre n’éprouve RIEN, ne ressent rien, si ce n’est qu’ « une impatience inquiète sur un fond d’inexplicable tristesse et de vide cérébral ». En d’autres termes, comme elle l’écrit elle -même « à ce moment précis de la nuit, elle se fout de l’art« . Cette nuit sensée révéler à elle-même je ne sais quel secret sur sa relation à L’homme qui marche s’avère un vrai fiasco. Un échec total vraiment?

… Evidemment non – puisque le livre est là, sous nos yeux, en pages et en couverture-. Et le talent de Lydie Salvayre est de tirer de cet échec et de cette expérience du ratage un livre sur le thème du ratage. Et de surcroît un texte réussi et brillant. Drôle et enlevé, caustique parfois, plein d’auto-dérision, mais aussi profond, personnel et intime. Marcher jusqu’au soir s’avère quoi qu’en dise l’auteure tout à la fois une réflexion malicieuse et enlevée sur l’art et les musées évoquées comme des mausolées ennuyeux au possible et un bel hommage personnel à l’art. Un bel hommage à Giacometti, à l’homme et à l’artiste. Sont soulignées ainsi sa belle personnalité, sa « modestie » – le terme tient une place de choix dans le livre- modestie vécue comme un sens du perfectionnisme épuisant et jusqu’au boutiste, et qui s’opposent à la facilité de créer et à la confiance en soi d’un Picasso par exemple. Lydie Salvayre rappelle aussi combien cette sculpture de L’homme qui marche est une figure existentielle et métaphysique de sa propre obstination à avancer, toujours et encore, et donc à «  cheminer dans la vie jusqu’au soir  » ainsi que l’écrit Baudelaire.
Ce texte est d’ailleurs une jolie occasion, puisque la trame du livre suit un mode digressif très plaisant, de convoquer ses auteurs chéris : Baudelaire donc mais aussi Beckett – sur le thème du ratage il en connaît un rayon- , Virginia Woolf ou encore Rabelais.
Le talent de Lydie Salvayre c’est ensuite de tirer de ce soit disant échec un texte qui vire très vite à la confession personnelle, ce qui n’est pas, loin s’en faut, une habitude chez elle. De cette nuit passée à fulminer contre son incapacité à ressentir la beauté de l’art et à ruminer, va surgir chez la romancière son dégoût de la maladie et de l’approche de la mort. La peur de la fin est au centre du texte, un de ses fils directeurs, abordés avec franchise et sincérité. Vont surgir aussi de manière nette les événements biographiques qui font le lien entre la vie et l’oeuvre de l’auteure, « vérités essentielles liées à mon histoire et déterminantes au point de se refléter dans mes livres » : la gêne à se sentir vraiment à l’aise dans l’entre-soi des auteurs parisiens, l’humiliation ressentie à cause de ses origines sociales, la haine du père. Elle qui passe d’ordinaire tout à la moulinette de la fiction et n’a pas l’habitude de s’épancher dans ses livres se surprend ici à s’autoanalyser -elle qui a été psychiatre !- et « presqu’au terme d’une vie, regarder sa vie en face ».
Au détour d’un page, une phrase m’a sautée particulièrement aux yeux et à la gueule, une simple phrase qui pour moi, avec le terme « abjection » sonne comme une confession essentielle :  » Il me faudrait toute la vie pour pardonner à mon père une abjection que je taisais farouchement depuis des lustres ». Qu’y a-t-il derrière ce mot violent d’abjection, à nous de le deviner. En tout cas quelques pages méditées dans les toilettes du musée où notre prisonnière s’enferme donne un aperçu éloquent du climat de terreur dans lequel elle a grandi à cause de ce père dictateur, paranoïaque et violent.

N’en déduisez pas que Marcher jusqu’au soir est un texte plombant et mélancolique qui encourage le lecteur à ruminer des idées noires. C’est tout le contraire. Et, en guise de pirouette finale – Lydie Salvayre est une grande équilibriste du style et de la surprise-, lors d’une visite du musée Picasso de jour cette fois, la joie et le désir de vivre, la curiosité et l’enthousiasme envers l’art resurgissent avec force. Voici vraiment un livre qui fait du bien.

Ed du Seuil, 2019

La seule histoire de Julian Barnes

Comme la plupart des jeunes hommes, surtout ceux qui sont amoureux pour la première fois, il avait considéré la vie -et l’amour- en termes de gagnants et de perdants… Susan l’avait détrompé. Elle avait fait remarquer que chacun a son histoire d’amour. Même si elle a été un fiasco, même si elle a tourné court, ou n’a même pas commencé, a été entièrement dans la tête : cela ne la rendait pas moins réelle. Et c’était la seule histoire.
Grosse claque de lecture, voici un roman bouleversant, extrêmement sensible et élégant, superbement construit, comme on aimerait en dénicher plus souvent. La seule histoire suit la relation de Paul et de Susan, dans les années 70 en Angleterre. Paul a 19 ans, Susan 48, et pourtant leur amour naît comme une évidence. Susan quitte son mari violent, sans pouvoir toutefois divorcer, et part vivre avec Paul. Mais peu à peu les démons de Susan la rattrapent -l’alcoolisme et la dépression- et au bout d’une dizaine d’années, viennent à bout de cette belle histoire. Au fil de trois parties, le roman se présente comme une longue interrogation sur l’amour, sa nature et sa définition… pour en arriver à la conclusion qu’en matière d’amour on ne sait rien, sauf qu’on peut seulement le vivre.

C’est Paul qui raconte dans la première partie, il se souvient du temps où tout a commencé. Le point de vue est celui du jeune homme, celui qui a 20 ans, l’âge où on adhère à ce que l’on vit, sans distance. Dans l’égoïsme et l’étonnement du premier amour, Paul ne se préoccupe que de lui-même, tout à son enthousiasme, à sa passion, à ses découvertes du sexe et du plaisir d’aimer. Il est le roi du monde, vivant pleinement une relation hors de toutes les convenances avec une femme certes mûre et mariée mais sans grande expérience, qui se lance dans l’aventure avec fraîcheur et innocence. C’est le temps du bonheur, de la légèreté et de l’insouciance, et un humour très anglais, pince sans rire, ponctue le récit, épingle les travers des personnages et de leur milieu social, rend le tout super agréable à lire.
La seconde partie dépeint la réalité de l’amour : Paul apprend à connaître Susan plus intimement, il comprend alors qu’elle est alcoolique et très fragile. Le glissement des pronoms personnels du Je au Vous souligne que le narrateur fait un pas de côté, modifie le point de vue du récit, se décentre, pour tenter de se comprendre mais aussi d’accompagner et d’aider Susan. Paul éprouve à la fois la force et l’impuissance du vrai amour : de toutes les façons, en passant par toutes les étapes, qui vont du déni à la colère, il tente de soigner Susan, pour finalement s’avouer vaincu. L’amour à lui seul ne peut sauver l’être aimé, et s’épuise, se délite, à mesure que Susan se détruit. Cette partie est terriblement éprouvante, au double sens du terme : non seulement la situation du couple est bouleversante, mais on ressent les choses avec Paul, on se demande ce que l’on ferait dans sa situation, amoureux d’un être qui va au casse pipe. Partir, rester? Sauver sa peau ou accompagner jusqu’au bout?
Dans la troisième partie, Paul est devenu plus âgé, après Susan, il a mené sa vie sans engagement amoureux, bien à l’abri du séisme des sentiments. Julian Barnes opte pour la troisième personne alors qu’il s’agit du  temps de la réflexion et de l’introspection. Ce choix est très malin : la distance n’est-elle pas nécessaire pour revenir sur ce que l’on a été, sur ses choix de vie, ne faut-il pas se considérer un peu comme un autre pour essayer de se comprendre? Les affirmations, les croyances énoncées au début du livre -par exemple l’idée selon laquelle l’époque et le milieu social n’étaient pas importants – sont revisitées, redéployées, nuancées, soulignant de manière vertigineuse combien rien ne s’avère juste ou faux en matière d’amour.
Il se dégage de ce livre immense une tristesse et un désenchantement infinis, mêlés à beaucoup de douceur et de finesse. Par touches successives, sans jamais être lourd et barbant, Julian Barnes questionne sans fin ce sentiment de l’amour qui nous rend si vivants et si fragiles, à l’instar de Paul et de la magnifique Susan.

Mercure de France, 2018.

Les enténébrés de Sarah Chiche

Sarah Chiche est romancière, psychologue et psychanalyste, elle a publié trois essais Personne(s) d’après Le Livre de l’intranquilité de Pessoa, Ethique du mikado sur le cinéma de Michael Haneke, et Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui.  Bref on peut dire que Sarah Chiche est une intellectuelle, n’ayant pas peur de ce gros mot, nourrie de cinéma et de lecture. Une auteure qui nous parle aussi de ce qui prend au ventre, d’émotions fortes, d’amour fou. Une auteure dont le métier, et les écrits explorent la mélancolie, la dépression, des états d’âme qu’elle connaît sans doute bien, qu’elle a affrontés personnellement et qu’elle explore tous les jours en aidant ses patients.

Si intime et singulier qu’il soit,  Les enténébrés est loin d’être un récit autocentré ou égocentré, au contraire il empoigne la complexité et la vaste rumeur du monde actuel et passé. Il s’ouvre ainsi sur un magistral premier chapitre, débute en focale large pour suivre la marche du monde actuel qui va mal et dans lequel tout est lié :  de la canicule due au changement climatique aux récoltes désastreuses,  de l’effondrement du marché agricole à la disette et la famine, des  révoltes aux émeutes et guerres produisant leur lot de migrants désespérés sur les routes et les mers. Sarah apparaît alors : pour aller à la rencontre de ces réfugiés, en tant que psychologue, un 28 septembre 2015, elle prend le train pour la gare de Vienne. Et dans cette ville, elle tombe follement amoureuse de Richard.

Les enténébrés est un texte complexe. Plusieurs fils s’entremêlent, et tissent la trame dense du roman. Il y a donc la passion folle entre Sarah et Richard qui se rencontrent à Vienne, alors que Sarah se rend en Autriche pour écrire sur la situation des migrants et des réfugiés. Un amour fou vécu comme une forme d’insurrection, un amour qu’il faut vivre, qu’il faut traverser de part en par malgré l’autre vie dans laquelle on est installé. Car il y a aussi la vie familiale heureuse de Sarah avec son mari Paul et sa fille à Paris, vie à laquelle elle tient. Il y a le thème crucial de la transmission, ou plutôt de la malédiction de la transmission  de la folie, de la maltraitance, de la mélancolie qui a hanté  plusieurs générations de femmes du côté maternel de Sarah. Cécile l’arrière grand-mère qui a été internée en asile psy, Lyne la grand-mère paranoïaque , Eve la mère déjantée, et enfin Sarah qui lutte au bout de la chaîne et qui qui a elle-même une petite fille…. Cela fait beaucoup.

Récit complexe dans la forme aussi car il mêle plusieurs types d’écrits : l’autobiographie et la narration à la première personne, des lettres de certaines membres de la famille de Sarah,  de son amant ou d’elle à cela dernier, des phrases prononcées par sa mère et dont elle se souvient, une conférence de son mari Paul sur la fin programmée de la planète et de l’humanité, un récit  de Pierre le père de Sarah à un ami sur sa première rencontre avec Eve la mère de la narratrice.  L’agencement de ses textes divers ne suit pas la chronologie temporelle, mais s’articulent plutôt en circonvolutions, en cercles concentriques, en rappels analogiques, comme une composition musicale.

Les enténébrés, c’est la force du vécu passé au filtre de la littérature et de la fiction, qui seule peut dire ce réel justement. De l’auteur au lecteur, la littérature met au jour, éclaire, dévoile ce qui empêche ou englue, ouvre la voie vers la liberté, et en cela c’est une arme de guerre.

Seuil, 2019

Le coeur blanc de Catherine Poulain

Les travailleurs qui font les saisons, routards et travailleurs à la marge, voici les héros du second roman de Catherine Poulain. Le sujet du coeur blanc  m’attirait, il est peu présent dans la littérature française… je suis entrée donc dans ce livre pleine de curiosité… Souvenirs passionnés de ma lecture adolescente des Raisins de la colère sans doute. Hélas, je sors de ma lecture ni emportée ni convaincue.
A quoi tient cette déception? Pour faire court, je me suis sentie à distance de ce petit monde : relations entre les personnages mal définies, souci de point de vue?  Les gars sont des prédateurs, les filles des victimes, de potentielles proies sexuelles éprises de liberté, oui bon c’est un peu court… Il manque comment dire une trame, une histoire forte dans ce roman qui part un peu dans tous les sens.
Et faisons simple l’écriture a un je ne sais quoi de maniéré et d’éthéré qui n’adhère pas au sujet, à ces gens brut de décoffrage, marginaux en tout genre, alcooliques, drogués, routards, immigrés souvent exploités -le roman se déroule je pense dans les années 70-…
Tout n’est pas raté pourtant loin de là. J’avais envie d’un roman social et rural, d’une écriture au plus près des corps pour dire les journées harassantes dans les champs et le soulagement du soir qui vient. Le coeur blanc ne déçoit pas à ce niveau, on sent dans l’écriture précise et sensorielle que l’auteure connait ce dont elle parle : la récolte des fruits sous la chaleur écrasante, les paysages provençaux  de l’arrière pays méditerranéen entre Gap et Montélimar, et surtout le monde des saisonnier où les femmes sont minoritaires. Catherine Poulain choisit de suivre ici Rosalinde et Mounia, qui incarnent chacune à leur façon ces nanas autonomes et courageuses au sein d’un univers très masculin. La liberté c’est ce qu’elles recherchent avant tout, liberté géographique, liberté amoureuse… mais leur vie itinérante s’avère très risquée, surtout lorsque viennent la nuit, et ses soirées alcoolisées au café du coin. On ne peut s’empêcher de penser à Mona, incarnée par Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda…   
Autre point réussi du livre (ouh là j’ai l’impression de faire une dissertation en trois parties là) : l’évocation de la nature, l’attention aux sensations -le soleil qui assomme, la fraîcheur de l’eau de la rivière, les variations du climat, les couleurs changeantes du ciel de l’aube au crépuscule-.
Il me reste donc à lire Le grand marin pour me réconcilier avec Catherine Poulain, au demeurant écrivaine atypique, au parcours si singulier.

Ed de l’Olivier, 2018

La vérité sort de la bouche du cheval de Meryem Alaoui

Moi, quand un homme me suit et que je suis bien concentrée sur comment je bouge, je pourrais sentir la pression de sa trique sur mes fesses. Les mecs, en général, je leur montre que j’en ai envie parce qu’ils aiment ça. Et nous, on aime quand ils sont contents parce qu’ils paient sans faire d’histoires. Et je sais de quoi je parle. Ca fait quinze ans que je pratique ce métier. Aujourd’hui je suis d’humeur à parler. Mais en général, je ne rentre pas dans les détails. Je dis juste que je m’appelle Jmiaa, que j’ai trente-quatre ans, et que pour vivre, je me sers de ce que j’ai.

La femme qui se confie ici n’a pas les mots dans sa poche, Jmiaa est une pute de caractère officiant dans un quartier populaire de Casablanca, elle vit seule avec sa fille, et bosse pour Houcine, son protecteur et maquereau. Autour d’elle c’est tout un petit monde haut en couleur que l’auteure met en scène, les copines, les gens du quartier, les clients -sa classification des hommes selon leur manière de coucher est d’ailleurs édifiante-. Le tout dresse un tableau des dessous de la société marocaine pas piqué des hannetons. C’est ma foi drôle, enlevé, plaisant, même si j’aurais aimé une écriture carrément plus novatrice, moins attendue, une reconstruction littéraire moins « littéraire » ou classique pour rendre la manière de s’exprimer et la langue de ce petit monde.
Ce registre disons très gouailleur et truculent, la verve et le caractère bien trempé du personnage permettent de mettre à distance le caractère absolument sordide des conditions de vie de ces prostituées, sans le masquer toutefois. Ce qui permet de tenir, l’addiction à l’alcool, aux cachets, aux joints, et la violence, sont souvent évoquées, mais l’air de rien, sans misérabilisme, cela fait partie du lot quotidien c’est tout. Le point de vue de Jmiaa tient en une phrase, non sans une certaine fierté et affirmation féministe : « il faut des couilles pour pouvoir faire ce travail. Et tout le monde ne les a pas ».

Le récit prend un virage à 90° lorsque cette héroïne de la vie devient une héroïne de cinéma, à la faveur d’une rencontre inattendue. Ce roman célèbre ainsi l’importance de la chance, du destin, des rencontres qui bouleversent le cours tout tracé des choses. En ce sens le récit ressemble à un conte de fée, le réalisme est mis à mal certes, mais pourquoi ne pas rêver parfois et croire à sa chance?
La vérité sort de la bouche du cheval prend résolument le parti de l’optimisme et de la débrouillardise, et le parti de la femme aussi. On aimerait que le livre soit lu au Maroc.

Ed. Gallimard, 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux ou Une fin de siècle en France.

Peut-être est-ce Virginie Despentes qui envoie un souffle nouveau dans le jury du prix Goncourt?   Voici un très bon cru en tout cas. J’ai lu Leurs enfants après eux d’une traite, c’est un roman qui a tout ce qu’il faut  : une écriture, une histoire et de vrais personnages et un sujet.
Seul bémol, mais concernant les ventes, la couverture un brin racoleuse risque d’effrayer le petit neveu qui a pour habitude, à chaque noël, de ne pas se creuser la cervelle et d’offrir le Goncourt à son vieux tonton un peu vieille France.
Nicolas Mathieu entreprend de peindre la vie d’un coin paumé du nord-est français, une vallée en perte de vitesse économique après la fermeture des usines. Là vivotent des adolescents en quête d’expériences sexuelles et amoureuses, des adultes plus ou moins paumés, incarnant des milieux culturels et des classes sociales différentes. La grande force du livre est de faire vivre vraiment cette vallée, à la fois dans sa géographie très circonscrite – les diverses zones de résidence, les lieux  fréquentés,  les déplacements en moto, à pied ou en voiture entre un lieu et un autre- et dans la chronologie -puisque le temps du roman s’installe sur huit ans, et plus particulièrement sur quatre étés datés par l’émergence de Nirvana à la coupe du monde de 98- . Cette construction littéraire fonctionne hyper bien, permettant de voir grandir les personnages principaux, de les accompagner et de suivre l’évolution de leurs relations. C’est addictif comme une bonne série, on s’attache vraiment à ces jeunes, Anthony, Hacine, Stéphanie, parce qu’on a tous été un jour ces ados là.

Leurs enfants après eux est traversé par le désir et l’amour, un amour violent et absolu, comme on peut le ressentir adolescent, celui d’Anthony pour Stéphanie. 
Nicolas Mathieu sait écrire la force des premières découvertes, celles des émotions, des sentiments, du désir, mais aussi des frustrations et du chagrin. Il sait aussi écrire le sexe, il y a dans son roman les  scènes de cul les plus justes, visuelles, détaillées, et à fleur de sensations que j’ai jamais lues.

Mais la relation entre Anthony et Stéphanie c’est aussi un noeud de malentendus d’ empêchements.  Car les relations amoureuses, comme le reste, n’échappent pas aux déterminismes culturels, ou si peu… Stéphanie suivra son chemin, bac et études à Paris, Anthony, lui, représente celui qui partira et reviendra, incapable de s’arracher à cette « empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir ». On sent que l’auteur a  vécu cela dans sa chair oui, qu’il vient d’un milieu populaire que comme beaucoup d’entre nous il a chercher à quitter, avec la découverte des livres, d’une autre culture, et de la ville. Une force et une douleur qui restent en soi, un déchirement lorsqu’on est, comme le dit Nicolas Mathieu « orphelin volontaire » d’un monde,  celui des  » des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans ».

Une fin de siècle en France, une chronique de ces brûlantes années d’adolescence qui comptent tant dans une vie, la déchirure de la première souffrance amoureuse, et le sentiment très fort, qui est celui forcément de l’auteur, que l’endroit d’où on  vient, on le porte toujours en soi alors même qu’on a voulu ardemment le quitter.

Ed Actes Sud, 2017.