Le malheur du bas de Inès Bayard

Le malheur du bas, voici un titre explicite pour dire la souffrance engendrée par le viol de Marie, jeune femme mariée issue de la bourgeoisie aisée parisienne. Le viol, en voilà un vrai sujet, peu traité en littérature, parfois évoqué mais rarement décrit (mais je ne connais pas tout hein), mis à part chez Virginie Despentes.  Roman pour tous ceux qui pensent  (en leur fort intérieur bien sûr) qu’elles l’ont bien cherché, toutes des salopes… ce livre est fait pour vous.  D’entrée le premier chapitre donne le ton, commence par la fin, et décrit sans nous épargner et avec les détails qu’il faut les conséquences ultimes de ce viol dissimulé à tous, à savoir un massacre familial par empoisonnement. Seul le père encore vivant se traîne en vomissant du sang dans la cuisine, alors que le petit garçon et la mère sont déjà raides. Tout le récit sera donc tendu vers cette scène effroyable, se déployant à la façon d’une tragédie inéluctable. On ne peut évidemment s’empêcher de penser à Chanson douce de Leila Slimani qui utilise le même procédé narratif absolument efficace, même si le point de vue adopté concernant le personnage principal s’avère très différent.

Inès Bayard -et cela est très réussi-  choisit ici de placer la caméra au plus près de Marie, dans sa tête et dans son corps, puisque tout part d’un corps violé, humilié, violenté… Du meurtre à l’amour, du sperme au sang, du désir à la mort, c’est bien la chair qui l’emporte.  Sensations, douleurs et souffrances, dégoûts, sont explorés afin de faire ressentir au lecteur ce qui est vécu dans la chair du personnage. Les scènes clés –  la scène de viol extrêmement concrète, la révolte du corps, le dégoût de la sexualité qui en découle- sont extrêmement directes, détaillées, sans fioritures. Et comme Marie choisit de ne rien dire, cache à son entourage ce viol, les mécanismes psychologiques internes menant à la dissimulation et au déni, qui peuvent paraître incompréhensibles vus de l’extérieur, deviennent un des enjeux du roman.  La clarté de l’écriture, la rareté des images ou métaphores -qui  n’en sont que plus marquantes-, le parti-pris du dépouillement, pouvant être confondus  à tort avec une certaine pauvreté stylistique, servent en fait un récit tendu et efficace,  mettent en valeur le calvaire de Marie et son cheminement vers la folie.

Outre l’autopsie méticuleuse des conséquences d’un viol, ce roman s’avère aussi une vision fine de tout un milieu social bourgeois et aisé parisien, d’un petit monde protégé bcbg composé d’avocats et de cadres de banques, où le couple et la famille constituent le socle d’une existence rangée. Ici comme ailleurs, en costard-cravate comme en jean, cadre sup ou chômeur, bon père de famille ou sdf, les hommes sont capables de coincer une femme dans une voiture pour la l’humilier force 10 000 et la violer.  Et à travers le regard de la jeune femme, voici que tout vole en éclat, c’est tout un système fondé sur les faux-semblants et l’hypocrisie qui va craquer peu à peu. Ne pas faire de vague, maintenir l’ordre et les apparences, Marie est la première victime de son éducation, devient son propre bourreau, et s’enferme dans un schéma inculqué depuis l’enfance en choisissant de ne pas parler.

Analyse de l’abominable, immersion dans l’intimité du couple, enquête dans le milieu parisien bourgeois, Le malheur du bas est un roman glaçant et réussi sur la honte et le silence, ces malheurs du viol.

Ed. Albin Michel, 2018.

La vraie vie de Adeline Dieudonné

La vraie vie, c’est celle qu’on se choisit.

La vraie vie…. voici un roman étonnant, légèrement déjanté, où le sordide et la cruauté se mêlent à une légèreté assumée. Un récit sur l’enfance confrontée à la méchanceté crasse des adultes, sur la violence ordinaire des familles, mais aussi sur le peps de la jeunesse et son étonnant pouvoir de résilience.
La jeune narratrice présente d’entrée sa famille qui n’a rien à voir avec la famille Ricoré. Dans la tribu des fous je demande la mère,  « amibe effarouchée », terrorisée par son mari, obsédée par le jardinage et l’élevage des chèvres miniatures…. Je demande aussi le père, chasseur et collectionneur de trophées entassées dans les « chambres des cadavres », abruti sans nom qui tabasse à l’occasion sa femme. Je demande aussi le fils, le petit frère Gilles, protégé et adoré par sa grande soeur, qui va hélas se transformer en ado bête et méchant, suite à un tour du destin.
Car un jour la mort s’invite dans la vie des deux enfants, à l’occasion d’un accident qui ferait rire s’il n’était pas meurtrier, je vous laisse le soin de le découvrir, il fallait y penser. Dès lors Gilles n’est plus le même, la mort est entrée en lui, personnifiée par la hyène empaillée qui trône dans la chambre des cadavres, il devient de plus en plus taciturne, torture son hamster puis les animaux du quartier. Tout l’enjeu de cette histoire sera de savoir comment la jeune soeur  réussira à extirper la mort de la maison et du cerveau de Gilles, s’il le faut aux forceps ou à coup de barre à mine.

Voici un roman singulier qui plonge tout à la fois dans un univers complètement familier, celui d’un lotissement moche, avec ses villas moches, et dans un monde fantasmagorique où les adultes sont des ogres ou des sorcières menteurs et dangereux. La narratrice est une Gretel ou un petit chaperon rouge en mode enfant de la middle class des lotissements Bouygues, mais une super héroïne, courageuse, volontaire, enfant précoce passionnée de physique quantique. Le père est un barbe bleue en mode harceleur, sadique, as de la violence conjugale. Le prince charmant est là aussi, en mode champion de karaté tatoué beau comme un dieu et hésitant à tromper sa femme. La vraie vie se lit comme un conte initiatique, parsemé d’épreuves à surmonter, et telle l’héroïne des Oies sauvages de Andersen, la jeune soeur est prête s’il le faut à cueillir à mains nues des orties pour sauver son frère.
Adeline Dieudonné ose le pari du roman à suspens avec toutes les ficelles du page turner, ménageant des effets de surprise vraiment imaginatifs. Elle ose aussi le décalage et la drôlerie, dans un univers d’une violence inouïe. Les adultes ne sortent vraiment pas grandis de ce livre qui met en valeur l’énergie et le courage de la jeunesse  cherchant à s’extirper des déterminismes familiaux et sociaux. Un premier roman étonnant de la première à la dernière page.

Ed l’iconoclaste, 2018

 

Ca raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

Ca raconte Sarah, Sarah conte Sarah ou le roman de la perte de soi.

C’est d’abord et avant tout une histoire d’amour fou. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman d’amour, un vrai, d’une telle intensité, et avec l’écriture qui scotche. C’est l’histoire d’une rencontre, puis d’une relation passionnelle entre deux femmes, Sarah et la narratrice, qui laisse entrer dans sa vie un peu terne une tornade : Il n’y avait rien, du silence, des rires affectés, des mines cérémonieuses, et, tout d’un coup, il n’y a qu’elle. La courte phrase Elle est vivante scande d’ailleurs la première partie du roman, rappelant combien Sarah incarne la vie, est la vie, la respiration, l’élan, le souffle qui permet de se sentir vivante.
Mais ce texte raconte aussi la fusion, la perte de soi dans l’autre. Le titre, écoutez le bien, c’est aussi Sarah conte Sarah  : la narratrice qui n’a pas de prénom devient Sarah, se fond dans son univers mental et culturel, n’écoute plus que la musique jouée par Sarah, ne vit qu’à travers son emploi du temps. Un couple, c’est rarement un équilibre, et l’un influence souvent fortement l’autre, l’immerge dans son monde, façonne ses goûts. C’est l’histoire d’une obsession, où l’autre est sans doute idéalisée, vue sous un angle singulier – , celui de l’amoureuse -où est la  vraie Sarah d’ailleurs?- , et où la plupart des phrases commencent par Elle. C’est l’histoire d’un effacement, d’une dilution de soi dans la passion.
Sarah, Il n’y a qu’elle en effet, et ce livre raconte alors l’histoire d’un épuisement ou même d’une lente vampirisation : Sarah charme et séduit d’abord, puis, par son caractère volcanique, ses colères et ses emportements, ôte toute sérénité à son amoureuse, la passion devient au sens étymologique une grande souffrance, une maladie. C’est trop, trop fort, trop épuisant. La vie ordinaire n’a plus de place dans ce tourbillon.  Entre les deux femmes, sous le signe de Truffaut souvent évoqué dans le livre, c’est Ni avec toi ni sans toi.

Ce livre ne serait rien, il pourrait même s’avérer ridicule, ampoulé, gavant, si l’écriture de l’auteure ne transmutait pas tout. Ce texte est avant tout musique, certaines phrases –Elle est vivante- ou paragraphes clés -pour décrire le visage de Sarah-  sont repris et répétés tels des leitmotivs ou des refrains. Ce texte est très poétique mais d’une poésie charnelle, fiévreuse, pour dire l’amour révélé avec une femme, pour dire le désir et le plaisir. Ce texte sent la justesse dans l’excès, comment dire, on y croit, on y est. Ce texte résonnera j’espère en vous comme il a résonné en moi, nous rappelle que oui aimer et être aimé c’est ce qui vaut le coup et que l’on cherche tous secrètement. Tant pis j’assume, Ca raconte Sarah, est le livre parfait, celui qu’il faut lorsqu’on a un tant soi peu un caractère passionné.

Ca raconte Sarah, ce livre si charnel, si vivant, si présent, est tout entier sous le signe de la littérature et sous l’égide de Marguerite Duras, qui en matière d’amour fou et impossible en connaissait un rayon. L’amour, le vrai, celui qui vaut le coup, qui embrase, chez Duras, ne peut être qu’impossible. Pire l’amour et la mort sont intrinsèquement liés, comme dans Hiroshima mon amour. Pauline Delabroy-Allard rend ici un très bel hommage à Duras, hommage complètement assumé,  : Ca raconte ça, ça raconte Sarah, qui déambule, entre les lignes de Marguerite.

Seuls moments de calme, de pause, dans ce texte sous le signe de la folie amoureuse -mais la folie n’est-elle pas du côté de ceux qui refusent de perdre les pédales?- , les renvois à des films ou des livres, passages plus ou moins développés et volontairement informatifs qui calment le jeu, permettent de rappeler que nous sommes dans le monde de la littérature et de la fiction, que tout a été déjà été dit, que seule la manière de le dire compte. Que la littérature a pour rôle de nous immerger dans la beauté mais aussi de nous tenir à distance, de nous permettre parfois ce pas de côté salvateur par rapport à notre existence et à nos expériences. Mettre des mots ou des images sur la vie, l’art qui devient alors la vraie vie, la vie enfin éclaircie.

Entrez dans la passion, vous n’en sortirez pas indemne. Et si vous croyez en sortir, en quittant l’être aimé(e), vous continuerez à vous consumer. Pauline Delabroy-Allard nous le rappelle avec une incroyable maîtrise, et entre en littérature de manière magistrale avec Ca raconte Sarah.

 

 

Le nord du monde de Nathalie Yot

Le nord du monde de Nathalie Yot, ou  comment retrouver le nord perdu grâce à l’écriture.

L’amour se coupe à la machette, d’un coup sec, alors les bords sont lisses. On dit faire les choses proprement, comme pour un meurtre. Propre, c’est toujours mieux. Faut réfléchir avant et pas regretter après. Quand c’est fait, c’est fait. Même si c’est dommage. Avec l’homme chien, on avait décidé que jamais la machette ne nous tomberait dessus. C’était se croire plus forts.

Un homme quitte une femme. C’est violent. Seule solution, la fuite. Fuite vers le nord, la Belgique, les Pays-Bas, et pourquoi pas plus au nord encore. Eprouver sa résistance physique et mentale, retrouver l’envie des gens grâce aux rencontres faites en chemin.  Et retrouver le goût de vivre grâce à la rencontre inattendue et bouleversante avec un enfant de dix ans, Isaac.
Road movie physique et mental tendu vers une fin qu’on pressent terrible sans véritablement la deviner,  le premier roman de Nathalie Yot est aussi le récit d’une résilience, celle d’une femme folle de chagrin qui résiste à sa manière, qui entre en résistance. Quand on a perdu le nord, quand on a perdu la boussole, il faut avancer. Car le risque est de s’allonger, de stagner, de tout laisser tomber, tentée par la dépression. Alors il faut fuir, bouger, explorer les limites, le retrouver ce nord… pour se perdre peut être plus encore. En vraie poète, prenant au pied de la lettre cette belle expression perdre le nord, Nathalie Yot, propose un roman osé et stylisé, légèrement surréaliste dans l’écriture, porté par les thèmes de la disparition et de l’ellipse.
Voici un texte qui ne peut être catalogué.  Long poème en prose? Conte moderne? Parabole sur le long chemin vers l’amour retrouvé mais aussi vers le dépassement des limites? En tout cas, l’auteure n’a pas peur de tenter et d’oser, d’explorer son goût pour le border line, que ce soit dans l’histoire proposée que dans le style. Les sujets abordés -rencontres sexuelles éphémères, passion charnelle et dévorante pour un enfant-peuvent déranger ou choquer mais toujours dans le registre de la violence retenue et de l’implicite. Cette retenue permet d’ailleurs à l’imagination de se déployer, notamment dans les scènes amoureuses ou érotiques.

Côté style, l’auteure introduit avec assurance  la poésie au coeur même de la narration –  dans l’aspect visuel de la page par exemple, ou dans la manière d’appréhender le sens propre et figuré des mots-. Elle a aussi l’art de la phrase abrupte qui tue au détour d’un paragraphe, sachant balancer en peu de mots et sans détour des vérités tranchantes … Les hommes ne se substituent pas les uns aux autres/ J’ignore ce que j’ai fait pour qu’il ne m’aime plus/ Il se passe ce qu’il se passe dans un regard de mère et fille à l’âge adulte, cette distance instaurée pour que les sentiments ne viennent pas. L’originalité de ce court roman tient vraiment à cette écriture très personnelle, abrupte, saccadée, déroutante parfois dans la force des images, mais qui sort des sentiers battus toujours.

Dès les premières lignes,  il faut donc baisser les armes et  se laisser porter par ce texte singulier teinté de surréalisme, Plonger et se fondre dans cette atmosphère parfois glacée, parfois incandescente -le feu sous la glace. Car n’est-ce pas le vrai talent et la qualité première d’un auteur de prendre le parti du style?

Ed La contre allée, 2018.

Le bruit du monde de Stéphanie Chaillou

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Un texte épuré, à l’écriture limpide, au scalpel, pour dire une enfance contrainte par la pauvreté  dans une ferme qui bat de l’aile, les parents pas faciles perdus dans les soucis matériels, une scolarité chaotique malgré le goût d’emblée joyeux pour les études, le manque de confiance en soi dû aux valises que l’on traine, la tentative de se ranger dans un métier et un mariage qui ne conviennent pas.  Bref l’histoire que l’on sait par coeur des enfants qui ne sont pas nés dans un milieu épanouissant comme on dit, et qui trouvent, ou pas, leur chemin, leur voie et leur voix en tâtonnant. On pense évidemment à Annie Ernaux, Edouard Louis, Didier Eribon, Pierre Souchon… Un beau livre pour dire  combien l’écriture permet de passer de la passivité à la création, d’accomplir un geste, aussi modeste soit-il, et de trouver sa place, de quitter la position de témoin silencieux et de participer, de comprendre et de créer.

Quoi de plus dans Le bruit du monde? Et bien évidemment, un ton, une écriture singulière. Stéphanie Chaillou choisi de suivre de manière chronologique le parcours de Marilène, notant les faits marquants, les paroles dont on se souvient, s’autorisant aussi à analyser de manière fine ce qui se passait de manière souterraine dans le coeur et l’esprit de l’enfant puis de la jeune femme. J’ai beaucoup aimé la première partie, on sent que l’auteur sait de quoi elle parle, la ferme et le travail du père, l’enfermement dans un milieu villageois dont on ne sort pas, pas de vacances, pas de sorties, pas d’activités, et le regard des autres qui met la honte quand la faillite approche et qu’il faut vendre la ferme.  Et j’ai infiniment aimé que la poésie ait sa place au sein de cette écriture, pour pour dire la beauté qui est là malgré la rudesse de la vie, la beauté de la nature, du silence, et des bêtes. La beauté que perçoit l’enfant sans se le formuler bien sûr  mais à laquelle elle est sensible très tôt.
L’enfance de Marilène se passe. Elle se dilue en jours et en nuits. En visions et en repas. En silences et en saisons. Il fait jour, puis nuit. La nuit est bleue. Dans les champs les vaches paissent. L’enfance de Marilène passe. Le soleil touche les prés. Le sol est gras et lourd. Le corps de Marilène pousse au milieu des herbes, des prairies, des barbelés. Au milieu des faisans, des puits, des ceps de vigne. L’enfance de Marilène se passe. Ses paysages sont lents.
Lisez lentement ce passage, chaque mot est pesé et choisi, résonne. Ce sont les phrases et les mots d’une poète, attentif aux sons et aux images. C’est beau.

Un livre comme j’aime, vous commencez à me connaitre. Dépouillé mais poétique. Intime mais social. Personnel mais universel. Qui parle au coeur et à la révolte.

Ed. Notabilia, 2018

Dans la forêt de Jean Hegland

 Dans la forêt est un roman captivant et passionnant qui sonne comme une profession de foi. La vision de l’existence de l’auteure,  ses valeurs, sont concentrées ici, mais sans aucune lourdeur pédagogique ni leçons de morale, grâce à la magie de la fiction. Entre conte, récit réaliste et roman d’anticipation, le livre raconte comment deux soeurs, Nell et Eva, 17 et 18 ans, tentent de s’adapter dans un monde où la civilisation et la société de consommation actuelles sont en train de couler…   Plus d’électricité, de magasins, de transports, ça sent la catastrophe… Seules dans la maison au sein des bois qu’elles ont toujours habitée, comment Nell et Eva vont-elles trouver les ressources nécessaires pour se débrouiller?

Un des intérêts romanesque du texte est de ménager un habile suspens, une tension addictive, dus au destin incertain des deux héroïnes et aux périls qu’elles affrontent.  Dus aussi à l’empathie croissante ressentie pour ces jeunes filles, et particulièrement pour la narratrice Nell, qui se confie à nous au fil d’habiles aller-retour entre le présent et le passé. Le roman se lit ainsi comme un thriller, j’ai imaginé le pire pour ces deux jeunes filles, et j’ai frémi pour elles… je me suis projetée sans peine dans leur situation qui n’a rien d’irréaliste, mais qui dessine au contraire la possibilité du déclin des pays riches dans un proche avenir.

L’autre réussite du livre est d’allier le genre du récit d’anticipation -nous voici après un cataclysme ayant provoqué l’effondrement de notre civilisation- et celui du récit du retour vers les origines. Certes d’autres auteurs ont imaginé le scénario catastrophe de la fin de notre civilisation -et non des moindres, comme Cormac McCarthy dans La route– mais Jean Hegland s’y prend d’une  manière toute personnelle. Dans La route, la ligne du roman suit les déplacements et  le trajet du père et de son fils vers la mer, alors qu’ici l’auteur mise sur la sédentarité et l’isolement, les deux jeunes filles restant cloîtrées dans leur maison natale. Le lecteur en est réduit à imaginer ce qu’il se passe au-delà de la forêt, seuls de vagues échos et rumeurs effrayantes parviennent aux oreilles de Nell et d’Eva.  Me mettant à la place des deux soeurs, je me suis projetée dans une situation qui pourrait bien nous pendre au nez, un monde où peu à peu tout ce que nous pensons être la normalité et le confort vient à manquer. Réchauffement climatique, catastrophe écologique ou nucléaire, épuisement des ressources… nous côtoyons ces mots tous les jours, nous nous en gargarisons sans y croire vraiment, avant de prendre notre voiture et d’aller faire nos courses au Carrefour du coin. Jean Hegland effectue juste un petit pas de côté, sans scénario catastrophe effarant, sans peindre l’apocalypse,  imaginant de manière très réaliste et concrète le sort de ces deux soeurs forcées de s’adapter à une nouvelle situation et découvrant peu à peu ce qu’elles avaient tous les jours sous les yeux.
Découvrant peu à peu l’immense richesse de la nature qui les entoure, Dans la forêt devient alors un véritable manuel de débrouillardise en mode « comment survivre en autarcie » qui ferait rêver plus d’un altermondialiste. Juste un petit exemple tout simple : Nell et Eva se mettent à économiser leurs sachets de thé, pour peu à peu boire ce qui ressemblerait vaguement à de l’eau chaude aromatisée, jusqu’à ce qu’elles découvrent que la nature leur offre à foison feuilles de menthe ou de verveine pouvant être infusées. Moi qui ai un rapport disons compliqué et proche de la nullité avec la réalité matérielle – la seule idée de bricoler me dégoûte, l’idée de planter une courgette me fatigue, et j’ai le sens pratique d’une méduse abandonnée sur la plage- je me suis mise à rêver à mon tour de jardinage et d’une existence rythmée par les saisons au fin fond de la forêt canadienne.
Ode à la nature et aux capacités d’adaptation de l’homme -ou plutôt de la femme-, conte du retour vers les origines primitives, Dans la forêt est un roman puissant et inspiré comme on aimerait en lire tous les jours.

Ed Gallmeister, 1996

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman

Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation d la maternité, et au bouleversement affectif, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner et de trouver en retour. Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait pas finir, qui survivait à tout, flambait plus haut que tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle put.

Ce livre m’a tenue au bord du désespoir et du désir de vivre, il m’a fauchée, je l’ai lu quasi d’une traite, la gorge serrée. Elégie pour une mère, hommage à une femme qui a brûlé sa vie par les deux bouts, incapable de mesure que ce soit dans le bonheur ou dans le désespoir, ne prenant pas la peine de se ménager et de se protéger, tour à tour à fond dans le tourbillon de la vie ou au fond du trou de la dépression, quel beau livre!
L’architecture du récit est extrêmement bien pensée, chacune des trois parties éclairant les autres, et produisant son petit effet de surprise. La première, dans un style lyrique et flamboyant épousant superbement l’instabilité dans laquelle vivent les deux soeurs, explore le lien complexe et viscéral, fait d’amour fou mais aussi de douleur, entre la mère et ses deux petites filles : souvenirs d’enfance, incompréhension des fillettes face au silence des adultes sur la « maladie » de leur mère, passages à la fois drôle et violents reprenant le langage fleuri et pas piqué des hannetons de cette dernière pour s’adresser à ses gamines. Plongée dans le passé et la mémoire, le registre est celui de l’émotion pure, de la drôlerie même parfois, et le texte se focalise avec empathie sur des moments charnières, traumatisants ou euphorisants de l’enfance, à travers le point de vue de l’enfant qui ne comprend pas tout : l’internement de la mère, ses périodes de faste, ses amours, ses emballements et ses désespoirs.
La deuxième partie reprend tout à zéro, Violaine Huisman reconstitue le parcours de vie de sa mère de manière chronologique, on passe au point de vue de l’adulte, l’auteur prend un peu de distance pour saisir les moments clés de cette existence chaotique, allant chercher aussi du côté du passé plus ancien, pointe du côté des grands-parents, et des secrets de famille. L’écriture se fait plus sage, il faut se calmer et reprendre le fil des choses pour tenter de comprendre.
La dernière partie débute par le suicide de la mère, évoque sa vie sans ses  grandes filles parties mener leur chemin, et la douleur du deuil s’accompagne de la volonté de lui  rendre hommage à la fois dans un bel enterrement digne de sa folie, de son courage et de sa beauté, mais aussi dans ce un tombeau littéraire qu’est le livre et ce magnifique final.
Fugitive parce que reine est un texte baroque, superbement écrit et construit. L’écriture de Violaine Huisman emporte, secoue et chamboule,  questionne ce vertige déstabilisant d’être mère et femme à la fois. C’est un texte bouleversant pour montrer combien les enfants, même très jeunes, prennent soin des parents et les aident à vivre, par leur empathie, leur force vitale juvénile, leur confiance indéfectible et leur amour inconditionnel.
La mère de Violaine Huisman fait partie de ces mères, follement aimées, inoubliables et border line de la littérature, et Fugitive parce que reine peut rejoindre sans rougir des livres tels que que La promesse de l’aube de Gary, Mother de Luc Lang,   Le livre de ma mère de Cohen ou encore Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu -des jours décrétés comme nuls. Des jours non vécus (et à chacune de ces voix si différentes, je sais par coeur lequel de ses deux visages correspond).

En 50 courts chapitres, Chantal Thomas déroule telles des vagues successives les souvenirs liés à l’existence de sa mère, souvenirs aquatiques aux bords de mer et aux baignades. Il sera question ici de natation, mais pas du sport pratiqué en piscine, non, pas de longueurs fastidieusement comptabilisées dans une eau chlorée, mais un plaisir maritime au goût de sel et de liberté, en prise avec les éléments.  Du bassin d’Arcachon où elle vit jusqu’à la mort de son mari, jusqu’aux plages de la Méditerranée vers Menton, Jackie, née en 1919, ne cessera toute sa vie de nager en mer.  Comme je comprends son « air de satisfaction, de repos » lorsqu’elle a parcouru la distance qu’elle s’est fixée! Moi aussi je suis une droguée de la nage, je suis accroc à cet état d’apesanteur et d’apaisement ressenti après avoir barboté sportivement. L’effet des endomorphines…
Une vie file ainsi au fil de ces chapitres, une vie de femme que tente de décrypter sa fille. Arcachon c’est la vie de famille, le climat changeant accordé à l’humeur en dent de scie de Jackie, les nuages annonciateurs d’ennui et de dépression. Menton correspond à un renouveau lumineux, à l’envie de plaire et séduire à nouveau… avant que l’insatisfaction ne revienne. Chantal Thomas souligne en creux le vide d’une existence, une désespérance sourde, un certain désoeuvrement féminin, auxquels seule la natation peut s’opposer véritablement. Nager comme remède à la mélancolie, un acte vital, essentiel, une manière de se sentir vraiment vivre et de se colleter à la réalité de son corps et du monde, une façon d’affirmer sa liberté.
Souvenirs de la marée basse est un beau livre, texte à la fois hommage mais aussi méditation sur le lien parfois distendu et ténu que l’on peut entretenir avec sa mère, cette mère nous dit Chantal Thomas, qui « reste une étrangère, une étrangère très particulière, dont la présence est coextensive à la mienne, et dont les humeurs , bien que souvent incompréhensibles, ne me laissent jamais froide. Une étrangère très particulière qui m’ est devenue une sorte d’amie ». 

Ed. Seuil, 2018

 

 

Journal d’Irlande de Benoîte Groult

J’adore les journaux d’écrivains, on a l’impression d’entrer dans leur intimité, je suis du genre lectrice un peu voyeuse. Bon souvent les journaux sont destinés à être publiés, l’auteur y prend donc parfois la pause, trie ce qu’il livre au lecteur, la sincérité n’est pas forcément totale… peu importe, un portrait  en creux  se dégage toujours de ces journaux, mettant en valeur la regard de l’auteur sur l’existence, via mille détails souvent très concrets du quotidien.  Sous titré Carnets de pêche et d’amour 1977-2003, Benoîte Groult a tenu ce journal durant 23 étés, de 57 à 80 ans. Autant dire qu’elle n’était pas une jeunette quand elle a commencé, mais elle a vécu jusqu’à 96 ans quand même…

Il se dégage d’abord de ces carnets une vitalité folle. Benoîte et Paul son mari vont en Irlande avant tout pour pêcher, en bateau, à pied, par tous les temps. C’est sportif, on se lève tôt, on se gèle, on se mouille, on sent le poisson et les crustacés. La pêche de chaque jour est mentionnée au fil des pages, le nombre de poissons, de homards, leur poids …etc….et j’ai dû chercher dans un dictionnaire ce qu’étaient par exemple les bouquets -une sorte de crevettes-, moi qui pratique la pêche comme Marcel Proust pratiquait le saut en hauteur. Ce qui lie Benoîte et Paul  jusqu’au bout c’est bien cette activité en commun, leur complémentarité lorsqu’il s’agit de naviguer, de poser les paniers…. bien plus que le désir ou l’amour. Cela fait réfléchir sur ce qui fait tenir un couple… Car en dehors de la pêche, Paul et ses défaillances – sa tendance à l’ivrognerie par exemple- en prennent   délicieusement pour leur grade.
D’amour il est question aussi avec Kurt, le second homme de la vie de Benoïte Groult, celui qu’elle appelle Gauvin dans Les vaisseaux du coeur. Un amant avant tout, un chevalier servant inconditionnel et adorable, dont elle profite peu mais à fond lorsqu’ils peuvent se retrouver -il vit aux Etats-Unis-.  Mais les doutes et les atermoiements du début, les hésitations concernant une séparation éventuelle avec Paul, ne durent pas. La belle passion, qui aura duré quand même 45 ans- s’étiole vers la fin du journal,  le manque d’entente intellectuelle,  la débandade du corps – Kurt a dix ans de plus que Benoîte -ne résistent pas au temps. Messieurs réfléchissez avant de vous jeter sur la première jeunette qui vous emballe-…

Ce journal est particulièrement passionnant car en un seul livre,  427 pages exactement, il balaye 26 ans de vie. On suit ainsi l’évolution d’une passion en accéléré. On assiste également vitesse grand V, au passage de l’âge mûr à la vieillesse ennemie qui pointe son nez. Benoîte Groult aime plaire, se pomponner, être désirée, elle lutte contre les dégradations de l’âge, ne cache pas ses deux liftings. Elle possède une énergie à toute épreuve, reçoit ses amis et sa famille, pêche, bricole, cuisine, écrit, jardine, lit. Mais d’été en été, au fil de ces petits carnets, le temps semble filer à une allure vertigineuse. Et Benoîte Groult n’est pas de celles qui valorise la vieillesse, l’auréolant de vertus telles la sagesse, l’expérience ou la distance. Pour elle, vieillir s’accompagne hélas d’abandons successifs, adieu le désir, adieu la forme physique, adieu la vitalité et les étés en Irlande lorsqu’on ne peut plus pêcher. Bien des passages du dernier tiers de ce livre foutent le cafard… mais haut les coeurs, quand on commence ces carnets, l’auteur a quasi 50 ans, alors il reste de la marge.

Un joli moment à passer donc en compagnie de Benoîte Groult, tour à tour drôle et touchante. Une femme gâtée par la vie certes, mais une femme dont l’énergie de dingue laisse rêveuse.

Ed Grasset, 2018

 

Les rêveurs de Isabelle Carré

Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

Encore une actrice ou autre célébrité qui se sent obligée de nous balancer ses souvenirs de famille impérissables? Je suis entrée dans ce livre avec un peu de réticence, mais avec curiosité…
Assez bonne surprise finalement. Le récit peint par petites touches sensibles l’évolution d’un couple et d’une famille made in 70, après mai 68 donc, période où les cadres sociaux bougent -la mère est enceinte d’un autre homme avant de se marier avec son amoureux-, période où certains interdits et  tabous commencent à tomber. Un homme et une femme de milieux sociaux  qui ne se font pas faits pour se rencontrer se rencontrent quand même, s’aiment, ont des enfants, jouent au  couple bohème chic parisien dont ils ont rêvé … jusqu’à que le vernis craque, et que la vitre vole en éclat. Car tous les deux sont de grands enfants, imaginent davantage leur vie qu’ils ne la vivent vraiment.  Le chemin est long jusqu’à la véritable émancipation, et vers la liberté. Après le divorce, le père ose enfin vivre son homosexualité au grand jour, et la mère, de dépressions en période d’anorexie, tente de retrouver goût à l’existence.
A partir de cette enfance entre joie et insécurité, entre légèreté et faux-semblants, Isabelle Carré revient également sur sa vocation d’actrice. A quoi tient-elle? N’a-t-elle pas à voir justement avec les émotions qui débordent, et dont on ne sait que faire? Une hypothèse : on devient actrice pour être « cadrée » par la scène ou par la caméra, et s’autoriser, dans ce cadre, à exprimer ce qui embarrasse dans la vie courante – la folie, les pleurs, les vertiges et les rêves- .
En évitant d’en faire des tonnes, Isabelle Carré livre ici son roman familial non exempt de violence et de drames, avec délicatesse et légèreté. On lui en sait gré.

Ed. Grasset, 2018