Qui a tué mon père de Edouard Louis

Pendant toute mon enfance, j’ai espéré ton absence. Je rentrais de l’école en fin d’après-midi aux alentours de cinq heures. Je savais qu’au moment où je m’approchais de chez nous, si ta voiture n’était pas garée devant notre maison, cela voulait dire que tu étais parti au café où chez ton frère et que tu rentrerais tard, peut-être au début de la nuit. (…) Tous les jours, quand je m’approchais de notre rue, je pensais à ta voiture et je priais dans ma tête : faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là.

J’ai oublié presque tout ce que je t’ai dit quand je suis venu te voir, la dernière fois, mais je me souviens de tout ce que je ne t’ai pas dit. D’une manière générale, quand je repense au passé et à notre vie commune, je me souviens avant tout de ce que je ne t’ai pas dit, mes souvenirs sont ceux de ce qui n’a pas eu lieu.

Je débute sur ces phrases bouleversantes, mais avis mitigé sur ce court texte. Les deux précédents livres d’ Edouard Louis m’avaient cueillie, des uppercut littéraires. Là cela me semble un peu court quand même. Pas en ce concerne le nombre de pages -la lectrice de Annie Ernaux que je suis n’oserais pas-, mais court  au sens de … paresseux? Pas sûr, car Edouard Louis n’a rien d’un glandeur. Mais faut dire qu’avec toutes ces chroniques et ces interviews dithyrambiques lues ou entendues avant lecture du texte je m’attendais à mieux. Le gars est brillant, jeune, beau, atypique vu son parcours, mais cessons un temps de s’attarder sur le sujet ou la thèse avancés par le livre -auxquels j’adhère complètement-, et parlons du texte lui-même.
Je m’explique. A travers quelques souvenirs bien choisis et datés, l’auteur revient sur sa relation avec son père, personnage violent, intolérant et antipathique dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Il explique aussi comment  son père, le corps détruit par un accident de travail, a subi sa vie, englué dans un milieu social qui ne lui a pas permis de s’épanouir.  Le récit est  efficace, la démonstration est claire. Toutefois je trouve que ce texte a un air de déjà vu -ou plutôt lu-. Et j’en reviens à Annie Ernaux. L’écriture « blanche », débarrassée de tout artifices littéraires m’a rappelé La place, Une femme, La honte… La composition fragmentée aussi, faite de petits détails précis, de souvenirs datés, de  paroles prononcées. Edouard Louis fait référence au magnifique texte de Peter Handke Le malheur indifférent, il pourrait citer aussi Annie Ernaux, je lui en veux un peu de ne pas faire… Bref rien de novateur dans son texte, dans l’écriture en tout cas. C’est -volontairement- un peu plat, c’est -volontairement- un peu trop bref.
Mais, mais, le tout s’avère indéniablement poignant, et juste, et je l’ai dit, efficace. Le fils s’adresse au père, parce que justement ils ne se sont presque jamais parlés. Voici que l’enfance est revisitée,  et ce père naguère haï n’est plus le gros beauf de Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Il est davantage humain, touchant, sous le regard du fils devenu adulte, qui a cherché à le comprendre avec le temps . Le père c’est aussi ce corps martyrisé, handicapé à 50 ans, détruit par la politique, puisque même après son accident de travail il a été obligé, le RMI ayant été remplacé par le RSA, de travailler quand même en balayant les rues, de se baisser toute la journée, de courber l’échine quoi. La politique, et l’auteur le montre magistralement, a une influence directe sur la vie des gens modestes. Les dominants eux s’en battent les c…… Mais pour qui touche à peine de quoi finir son mois, 5 euros de moins sur une aide sociale, cela fait 3 paquets de pâtes en moins pour manger. Ou pour prendre un exemple plus réjouissant, je pense à ce passage du livre sur la prime de rentrée scolaire augmentée de 100 euros une année- la fête!-  qui a permis au père d’offrir une journée à la mer à toute la famille.
Le dernier chapitre du livre m’a vraiment plu, développe le titre sans détour : les hommes politiques -dont les noms sont donnés- et leurs décisions politiques et économiques successives ont tué son père. C’est frontal et réussi, efficace, cash.  Comme le texte est fait pour être dit sur scène, il prendra je pense sa pleine dimension, sa portée révoltée et accusatrice sur les planches.
A la fois texte de réconciliation et de dénonciation, à la frontière entre l’intime et le collectif, entre la littérature et la sociologie, Qui a tué mon père mérite d’être lu et entendu. Au coeur du livre cette phrase : Il me semble souvent que je t’aime. Et le récit s’achève sur le mot « révolution ».

Ed du Seuil, 2018

Tout homme est une nuit, Lydie Salvayre


Tout homme est une nuit
 est un roman très drôle et très inquiétant, à la manière de Lydie Salvayre. C’est aussi un roman résolument ancré dans la société actuelle, en phase sur notre époque. Il donne une vision sombre et désespérée de la société française, de sa bêtise crasse, de sa xénophobie, de ses clivages intellectuels et politiques … bref tout le long de sa lecture, avec Lydie Salvayre, je me suis posée cette question : tout est-il déjà foutu ou reste-il encore de quoi espérer?
Il ne s’agit pas seulement d’une question théorique car ce livre se lit comme un thriller, son scénario ressemble à une chasse à l’homme, au fil duquel la vie d’un homme traqué est en jeu. La haine et la connerie  vont-elle mener au drame?  Est-ce que le sang va couler?

Je pose le décor. Un petit village provençal, une épicerie qui végète tenue par Etiennette, et un café des sports, où Marcellin, gros beauf, règne en maître. Là viennent s’abreuver à la fois d’anisette et de conversations de comptoir Gérard, Emile, Etienne et Dédé. Tous ces personnages jouent leur rôle, du petit plaisantin au bon gars, du con de la farce au figurant. Survient dans ce petit monde Anas, un homme de 35 ans, qui va tenir le rôle de l’étranger, celui qui dérange, on ne sait pourquoi, et qui va cristalliser les peurs, les haines et les frustrations des villageois. Frustrations qui sont nombreuses….-tout homme est une nuit-… qu’elles soient sentimentales, sexuelles, professionnelles, familiales, et j’en passe.
Pourtant cet étranger n’a rien de dangereux, il est plutôt fragile, car il est gravement malade, il a un cancer, et suit une chimiothérapie dans la ville d’à côté. Lydie Salvayre explore d’ailleurs avec finesse le continent noir de la maladie et de manière extrêmement touchante montre combien la peur de la mort ne grandit pas forcément l’homme, et détruit même sa capacité à aimer…des ravages de la maladie sur l’esprit.
Le dispositif romanesque choisi par l’auteur souligne en lui-même le clivage complètement imperméable entre deux parties de la population française, puisqu’il se fonde sur l’alternance de deux voix. D’un côté, celle de Anas, représentant ceux qui se croient l’élite intellectuelle et tolérante de la France, et de l’autre, celles des habitués du café des sports, ceux que les hommes politiques appellent communément « le peuple »,  qui se range volontiers du côté du racisme et des idées simplistes.
Deux voix pour deux langues donc, car comme toujours chez Lydie Salvayre, la manière dont s’exprime les personnages, le travail sur leur langage sont des matériaux privilégiés.  Anas s’exprime dans un registre de langue recherché et littéraire, manie les imparfaits du subjonctifs en veux-tu en voilà, et Lydie Salvayre dissimule même malicieusement des alexandrins ici ou là au fil des paragraphes le concernant. Ceux du café des sports utilisent eux la langue de tous les jours, qui sonne souvent vulgaire et triviale, avec ses poncifs et ses clichés, ses mauvaises blagues racistes… véhiculés par les discours politiques des extrêmes, le sale populisme des hommes politiques voulant nous faire croire qu’il existe des solutions simples à des problèmes complexes.

Une histoire de haine et de fureur donc, au cours de laquelle on rit aussi pas mal … je ne « spoile » pas la fin du roman, ne vous dis pas comment il s’achève et qui va l’emporter, de la connerie ou de l’intelligence, de la bêtise ou de la sensibilité, des liens obligés ou des affinités électives…

Ed du Seuil, 2017

Je suis le genre de fille, Nathalie Kuperman

Nous, peu importe l’autre qui faisait que nous étions « nous », étions attablés au restaurant. Les restaurants le soir, avec un homme, une bouteille de vin et des cigarettes en fin de repas, me manquent tellement qu’à évoquer une scène dans ces lieux que je ne fréquente plus, mon coeur se serre.
Dans le genre littéraire spécialisé sur « les femmes séparées célibataires de 30/40 ans ayant leurs enfants  en garde alternée », Je suis le genre de fille est le genre de livre que l’on lit sourire aux lèvres, ravie des pirouettes stylistiques pleine d’esprit de l’auteure et de son art consommé de l’autodérision…que l’on lit avec un sourire un peu crispé aussi, entre amusement et apitoiement sur soi-même. Car oui moi aussi Je suis le genre de fille qui n’envisage pas que sa fille puisse se représenter sa vie sexuelle et sentimentale au niveau zéro, Je suis aussi le genre de fille qui envoie des SMS ou des e-mails tard le soir, Je suis également le genre de fille qui se plaint beaucoup, Je suis surtout le genre de fille à s’être comportée de façon ignoble vis-à-vis de l’être qui lui était le plus cher, Je suis enfin le genre de fille à lire l’unique livre de Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble.
Composé de 33 chapitres dont 32 commencent par cette formule Je suis le genre de fille –le dernier chapitre je vous laisse le plaisir de le découvrir– ce livre propose au final l’ autoportrait d’une femme d’aujourd’hui, Juliette, divorcée, mère d’une ado. Nathalie Kuperman adopte, avec talent et résolument le ton de l’humour et de la légèreté. Ok nous sommes le genre de fille à flipper complètement à la pensée de finir abandonnées de tous, sans amour et sans affection, ok nous sommes le genre de fille entourée d’amis tous en couple et tous plus heureux les uns que les autres, ok nous sommes le genre de filles à passer un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires seules et du coup sans aucune envie d’aller randonner, faire la touriste ou s’éclater je ne sais où. Mais tout cela n’est pas une raison pour s’abandonner au désespoir, haut les coeurs que diable, et faisons bonne mine. Le soir, seule dans son lit, c’est une autre affaire…

Un livre délicieux donc, la plume de Nathalie Kuperman, que je connaissais déjà pour Les raisons de mon crime (chronique ici) s’avère encore ici vraiment alerte et agréable. Parfois même désopilante… Juliette étant par exemple le genre de fille à se lancer des défis…Je resterai seule le soir du 31 décembre.
La mauvaise foi côtoie la tendresse, l’apitoiement sur soi succède au courage d’être soi (ben oui Juliette est une fille dans le genre qui aime repasser en regardant des séries tv le vendredi), le rire suit les larmes. Le rire permet de contenir les larmes plutôt… Un très joli livre oui, plus profond qu’il n’en a l’air, dédiée à la mère absente, morte trop tôt. Et en creux, toujours et encore la solitude.

Ed Flammarion, 2018