La seule histoire de Julian Barnes

Comme la plupart des jeunes hommes, surtout ceux qui sont amoureux pour la première fois, il avait considéré la vie -et l’amour- en termes de gagnants et de perdants… Susan l’avait détrompé. Elle avait fait remarquer que chacun a son histoire d’amour. Même si elle a été un fiasco, même si elle a tourné court, ou n’a même pas commencé, a été entièrement dans la tête : cela ne la rendait pas moins réelle. Et c’était la seule histoire.
Grosse claque de lecture, voici un roman bouleversant, extrêmement sensible et élégant, superbement construit, comme on aimerait en dénicher plus souvent. La seule histoire suit la relation de Paul et de Susan, dans les années 70 en Angleterre. Paul a 19 ans, Susan 48, et pourtant leur amour naît comme une évidence. Susan quitte son mari violent, sans pouvoir toutefois divorcer, et part vivre avec Paul. Mais peu à peu les démons de Susan la rattrapent -l’alcoolisme et la dépression- et au bout d’une dizaine d’années, viennent à bout de cette belle histoire. Au fil de trois parties, le roman se présente comme une longue interrogation sur l’amour, sa nature et sa définition… pour en arriver à la conclusion qu’en matière d’amour on ne sait rien, sauf qu’on peut seulement le vivre.

C’est Paul qui raconte dans la première partie, il se souvient du temps où tout a commencé. Le point de vue est celui du jeune homme, celui qui a 20 ans, l’âge où on adhère à ce que l’on vit, sans distance. Dans l’égoïsme et l’étonnement du premier amour, Paul ne se préoccupe que de lui-même, tout à son enthousiasme, à sa passion, à ses découvertes du sexe et du plaisir d’aimer. Il est le roi du monde, vivant pleinement une relation hors de toutes les convenances avec une femme certes mûre et mariée mais sans grande expérience, qui se lance dans l’aventure avec fraîcheur et innocence. C’est le temps du bonheur, de la légèreté et de l’insouciance, et un humour très anglais, pince sans rire, ponctue le récit, épingle les travers des personnages et de leur milieu social, rend le tout super agréable à lire.
La seconde partie dépeint la réalité de l’amour : Paul apprend à connaître Susan plus intimement, il comprend alors qu’elle est alcoolique et très fragile. Le glissement des pronoms personnels du Je au Vous souligne que le narrateur fait un pas de côté, modifie le point de vue du récit, se décentre, pour tenter de se comprendre mais aussi d’accompagner et d’aider Susan. Paul éprouve à la fois la force et l’impuissance du vrai amour : de toutes les façons, en passant par toutes les étapes, qui vont du déni à la colère, il tente de soigner Susan, pour finalement s’avouer vaincu. L’amour à lui seul ne peut sauver l’être aimé, et s’épuise, se délite, à mesure que Susan se détruit. Cette partie est terriblement éprouvante, au double sens du terme : non seulement la situation du couple est bouleversante, mais on ressent les choses avec Paul, on se demande ce que l’on ferait dans sa situation, amoureux d’un être qui va au casse pipe. Partir, rester? Sauver sa peau ou accompagner jusqu’au bout?
Dans la troisième partie, Paul est devenu plus âgé, après Susan, il a mené sa vie sans engagement amoureux, bien à l’abri du séisme des sentiments. Julian Barnes opte pour la troisième personne alors qu’il s’agit du  temps de la réflexion et de l’introspection. Ce choix est très malin : la distance n’est-elle pas nécessaire pour revenir sur ce que l’on a été, sur ses choix de vie, ne faut-il pas se considérer un peu comme un autre pour essayer de se comprendre? Les affirmations, les croyances énoncées au début du livre -par exemple l’idée selon laquelle l’époque et le milieu social n’étaient pas importants – sont revisitées, redéployées, nuancées, soulignant de manière vertigineuse combien rien ne s’avère juste ou faux en matière d’amour.
Il se dégage de ce livre immense une tristesse et un désenchantement infinis, mêlés à beaucoup de douceur et de finesse. Par touches successives, sans jamais être lourd et barbant, Julian Barnes questionne sans fin ce sentiment de l’amour qui nous rend si vivants et si fragiles, à l’instar de Paul et de la magnifique Susan.

Mercure de France, 2018.

Le coeur blanc de Catherine Poulain

Les travailleurs qui font les saisons, routards et travailleurs à la marge, voici les héros du second roman de Catherine Poulain. Le sujet du coeur blanc  m’attirait, il est peu présent dans la littérature française… je suis entrée donc dans ce livre pleine de curiosité… Souvenirs passionnés de ma lecture adolescente des Raisins de la colère sans doute. Hélas, je sors de ma lecture ni emportée ni convaincue.
A quoi tient cette déception? Pour faire court, je me suis sentie à distance de ce petit monde : relations entre les personnages mal définies, souci de point de vue?  Les gars sont des prédateurs, les filles des victimes, de potentielles proies sexuelles éprises de liberté, oui bon c’est un peu court… Il manque comment dire une trame, une histoire forte dans ce roman qui part un peu dans tous les sens.
Et faisons simple l’écriture a un je ne sais quoi de maniéré et d’éthéré qui n’adhère pas au sujet, à ces gens brut de décoffrage, marginaux en tout genre, alcooliques, drogués, routards, immigrés souvent exploités -le roman se déroule je pense dans les années 70-…
Tout n’est pas raté pourtant loin de là. J’avais envie d’un roman social et rural, d’une écriture au plus près des corps pour dire les journées harassantes dans les champs et le soulagement du soir qui vient. Le coeur blanc ne déçoit pas à ce niveau, on sent dans l’écriture précise et sensorielle que l’auteure connait ce dont elle parle : la récolte des fruits sous la chaleur écrasante, les paysages provençaux  de l’arrière pays méditerranéen entre Gap et Montélimar, et surtout le monde des saisonnier où les femmes sont minoritaires. Catherine Poulain choisit de suivre ici Rosalinde et Mounia, qui incarnent chacune à leur façon ces nanas autonomes et courageuses au sein d’un univers très masculin. La liberté c’est ce qu’elles recherchent avant tout, liberté géographique, liberté amoureuse… mais leur vie itinérante s’avère très risquée, surtout lorsque viennent la nuit, et ses soirées alcoolisées au café du coin. On ne peut s’empêcher de penser à Mona, incarnée par Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda…   
Autre point réussi du livre (ouh là j’ai l’impression de faire une dissertation en trois parties là) : l’évocation de la nature, l’attention aux sensations -le soleil qui assomme, la fraîcheur de l’eau de la rivière, les variations du climat, les couleurs changeantes du ciel de l’aube au crépuscule-.
Il me reste donc à lire Le grand marin pour me réconcilier avec Catherine Poulain, au demeurant écrivaine atypique, au parcours si singulier.

Ed de l’Olivier, 2018

La vérité sort de la bouche du cheval de Meryem Alaoui

Moi, quand un homme me suit et que je suis bien concentrée sur comment je bouge, je pourrais sentir la pression de sa trique sur mes fesses. Les mecs, en général, je leur montre que j’en ai envie parce qu’ils aiment ça. Et nous, on aime quand ils sont contents parce qu’ils paient sans faire d’histoires. Et je sais de quoi je parle. Ca fait quinze ans que je pratique ce métier. Aujourd’hui je suis d’humeur à parler. Mais en général, je ne rentre pas dans les détails. Je dis juste que je m’appelle Jmiaa, que j’ai trente-quatre ans, et que pour vivre, je me sers de ce que j’ai.

La femme qui se confie ici n’a pas les mots dans sa poche, Jmiaa est une pute de caractère officiant dans un quartier populaire de Casablanca, elle vit seule avec sa fille, et bosse pour Houcine, son protecteur et maquereau. Autour d’elle c’est tout un petit monde haut en couleur que l’auteure met en scène, les copines, les gens du quartier, les clients -sa classification des hommes selon leur manière de coucher est d’ailleurs édifiante-. Le tout dresse un tableau des dessous de la société marocaine pas piqué des hannetons. C’est ma foi drôle, enlevé, plaisant, même si j’aurais aimé une écriture carrément plus novatrice, moins attendue, une reconstruction littéraire moins « littéraire » ou classique pour rendre la manière de s’exprimer et la langue de ce petit monde.
Ce registre disons très gouailleur et truculent, la verve et le caractère bien trempé du personnage permettent de mettre à distance le caractère absolument sordide des conditions de vie de ces prostituées, sans le masquer toutefois. Ce qui permet de tenir, l’addiction à l’alcool, aux cachets, aux joints, et la violence, sont souvent évoquées, mais l’air de rien, sans misérabilisme, cela fait partie du lot quotidien c’est tout. Le point de vue de Jmiaa tient en une phrase, non sans une certaine fierté et affirmation féministe : « il faut des couilles pour pouvoir faire ce travail. Et tout le monde ne les a pas ».

Le récit prend un virage à 90° lorsque cette héroïne de la vie devient une héroïne de cinéma, à la faveur d’une rencontre inattendue. Ce roman célèbre ainsi l’importance de la chance, du destin, des rencontres qui bouleversent le cours tout tracé des choses. En ce sens le récit ressemble à un conte de fée, le réalisme est mis à mal certes, mais pourquoi ne pas rêver parfois et croire à sa chance?
La vérité sort de la bouche du cheval prend résolument le parti de l’optimisme et de la débrouillardise, et le parti de la femme aussi. On aimerait que le livre soit lu au Maroc.

Ed. Gallimard, 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux ou Une fin de siècle en France.

Peut-être est-ce Virginie Despentes qui envoie un souffle nouveau dans le jury du prix Goncourt?   Voici un très bon cru en tout cas. J’ai lu Leurs enfants après eux d’une traite, c’est un roman qui a tout ce qu’il faut  : une écriture, une histoire et de vrais personnages et un sujet.
Seul bémol, mais concernant les ventes, la couverture un brin racoleuse risque d’effrayer le petit neveu qui a pour habitude, à chaque noël, de ne pas se creuser la cervelle et d’offrir le Goncourt à son vieux tonton un peu vieille France.
Nicolas Mathieu entreprend de peindre la vie d’un coin paumé du nord-est français, une vallée en perte de vitesse économique après la fermeture des usines. Là vivotent des adolescents en quête d’expériences sexuelles et amoureuses, des adultes plus ou moins paumés, incarnant des milieux culturels et des classes sociales différentes. La grande force du livre est de faire vivre vraiment cette vallée, à la fois dans sa géographie très circonscrite – les diverses zones de résidence, les lieux  fréquentés,  les déplacements en moto, à pied ou en voiture entre un lieu et un autre- et dans la chronologie -puisque le temps du roman s’installe sur huit ans, et plus particulièrement sur quatre étés datés par l’émergence de Nirvana à la coupe du monde de 98- . Cette construction littéraire fonctionne hyper bien, permettant de voir grandir les personnages principaux, de les accompagner et de suivre l’évolution de leurs relations. C’est addictif comme une bonne série, on s’attache vraiment à ces jeunes, Anthony, Hacine, Stéphanie, parce qu’on a tous été un jour ces ados là.

Leurs enfants après eux est traversé par le désir et l’amour, un amour violent et absolu, comme on peut le ressentir adolescent, celui d’Anthony pour Stéphanie. 
Nicolas Mathieu sait écrire la force des premières découvertes, celles des émotions, des sentiments, du désir, mais aussi des frustrations et du chagrin. Il sait aussi écrire le sexe, il y a dans son roman les  scènes de cul les plus justes, visuelles, détaillées, et à fleur de sensations que j’ai jamais lues.

Mais la relation entre Anthony et Stéphanie c’est aussi un noeud de malentendus d’ empêchements.  Car les relations amoureuses, comme le reste, n’échappent pas aux déterminismes culturels, ou si peu… Stéphanie suivra son chemin, bac et études à Paris, Anthony, lui, représente celui qui partira et reviendra, incapable de s’arracher à cette « empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir ». On sent que l’auteur a  vécu cela dans sa chair oui, qu’il vient d’un milieu populaire que comme beaucoup d’entre nous il a chercher à quitter, avec la découverte des livres, d’une autre culture, et de la ville. Une force et une douleur qui restent en soi, un déchirement lorsqu’on est, comme le dit Nicolas Mathieu « orphelin volontaire » d’un monde,  celui des  » des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans ».

Une fin de siècle en France, une chronique de ces brûlantes années d’adolescence qui comptent tant dans une vie, la déchirure de la première souffrance amoureuse, et le sentiment très fort, qui est celui forcément de l’auteur, que l’endroit d’où on  vient, on le porte toujours en soi alors même qu’on a voulu ardemment le quitter.

Ed Actes Sud, 2017.

 

Le malheur du bas de Inès Bayard

Le malheur du bas, voici un titre explicite pour dire la souffrance engendrée par le viol de Marie, jeune femme mariée issue de la bourgeoisie aisée parisienne. Le viol, en voilà un vrai sujet, peu traité en littérature, parfois évoqué mais rarement décrit (mais je ne connais pas tout hein), mis à part chez Virginie Despentes.  Roman pour tous ceux qui pensent  (en leur fort intérieur bien sûr) qu’elles l’ont bien cherché, toutes des salopes… ce livre est fait pour vous.  D’entrée le premier chapitre donne le ton, commence par la fin, et décrit sans nous épargner et avec les détails qu’il faut les conséquences ultimes de ce viol dissimulé à tous, à savoir un massacre familial par empoisonnement. Seul le père encore vivant se traîne en vomissant du sang dans la cuisine, alors que le petit garçon et la mère sont déjà raides. Tout le récit sera donc tendu vers cette scène effroyable, se déployant à la façon d’une tragédie inéluctable. On ne peut évidemment s’empêcher de penser à Chanson douce de Leila Slimani qui utilise le même procédé narratif absolument efficace, même si le point de vue adopté concernant le personnage principal s’avère très différent.

Inès Bayard -et cela est très réussi-  choisit ici de placer la caméra au plus près de Marie, dans sa tête et dans son corps, puisque tout part d’un corps violé, humilié, violenté… Du meurtre à l’amour, du sperme au sang, du désir à la mort, c’est bien la chair qui l’emporte.  Sensations, douleurs et souffrances, dégoûts, sont explorés afin de faire ressentir au lecteur ce qui est vécu dans la chair du personnage. Les scènes clés –  la scène de viol extrêmement concrète, la révolte du corps, le dégoût de la sexualité qui en découle- sont extrêmement directes, détaillées, sans fioritures. Et comme Marie choisit de ne rien dire, cache à son entourage ce viol, les mécanismes psychologiques internes menant à la dissimulation et au déni, qui peuvent paraître incompréhensibles vus de l’extérieur, deviennent un des enjeux du roman.  La clarté de l’écriture, la rareté des images ou métaphores -qui  n’en sont que plus marquantes-, le parti-pris du dépouillement, pouvant être confondus  à tort avec une certaine pauvreté stylistique, servent en fait un récit tendu et efficace,  mettent en valeur le calvaire de Marie et son cheminement vers la folie.

Outre l’autopsie méticuleuse des conséquences d’un viol, ce roman s’avère aussi une vision fine de tout un milieu social bourgeois et aisé parisien, d’un petit monde protégé bcbg composé d’avocats et de cadres de banques, où le couple et la famille constituent le socle d’une existence rangée. Ici comme ailleurs, en costard-cravate comme en jean, cadre sup ou chômeur, bon père de famille ou sdf, les hommes sont capables de coincer une femme dans une voiture pour la l’humilier force 10 000 et la violer.  Et à travers le regard de la jeune femme, voici que tout vole en éclat, c’est tout un système fondé sur les faux-semblants et l’hypocrisie qui va craquer peu à peu. Ne pas faire de vague, maintenir l’ordre et les apparences, Marie est la première victime de son éducation, devient son propre bourreau, et s’enferme dans un schéma inculqué depuis l’enfance en choisissant de ne pas parler.

Analyse de l’abominable, immersion dans l’intimité du couple, enquête dans le milieu parisien bourgeois, Le malheur du bas est un roman glaçant et réussi sur la honte et le silence, ces malheurs du viol.

Ed. Albin Michel, 2018.

Ca raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

Ca raconte Sarah, Sarah conte Sarah ou le roman de la perte de soi.

C’est d’abord et avant tout une histoire d’amour fou. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman d’amour, un vrai, d’une telle intensité, et avec l’écriture qui scotche. C’est l’histoire d’une rencontre, puis d’une relation passionnelle entre deux femmes, Sarah et la narratrice, qui laisse entrer dans sa vie un peu terne une tornade : Il n’y avait rien, du silence, des rires affectés, des mines cérémonieuses, et, tout d’un coup, il n’y a qu’elle. La courte phrase Elle est vivante scande d’ailleurs la première partie du roman, rappelant combien Sarah incarne la vie, est la vie, la respiration, l’élan, le souffle qui permet de se sentir vivante.
Mais ce texte raconte aussi la fusion, la perte de soi dans l’autre. Le titre, écoutez le bien, c’est aussi Sarah conte Sarah  : la narratrice qui n’a pas de prénom devient Sarah, se fond dans son univers mental et culturel, n’écoute plus que la musique jouée par Sarah, ne vit qu’à travers son emploi du temps. Un couple, c’est rarement un équilibre, et l’un influence souvent fortement l’autre, l’immerge dans son monde, façonne ses goûts. C’est l’histoire d’une obsession, où l’autre est sans doute idéalisée, vue sous un angle singulier – , celui de l’amoureuse -où est la  vraie Sarah d’ailleurs?- , et où la plupart des phrases commencent par Elle. C’est l’histoire d’un effacement, d’une dilution de soi dans la passion.
Sarah, Il n’y a qu’elle en effet, et ce livre raconte alors l’histoire d’un épuisement ou même d’une lente vampirisation : Sarah charme et séduit d’abord, puis, par son caractère volcanique, ses colères et ses emportements, ôte toute sérénité à son amoureuse, la passion devient au sens étymologique une grande souffrance, une maladie. C’est trop, trop fort, trop épuisant. La vie ordinaire n’a plus de place dans ce tourbillon.  Entre les deux femmes, sous le signe de Truffaut souvent évoqué dans le livre, c’est Ni avec toi ni sans toi.

Ce livre ne serait rien, il pourrait même s’avérer ridicule, ampoulé, gavant, si l’écriture de l’auteure ne transmutait pas tout. Ce texte est avant tout musique, certaines phrases –Elle est vivante- ou paragraphes clés -pour décrire le visage de Sarah-  sont repris et répétés tels des leitmotivs ou des refrains. Ce texte est très poétique mais d’une poésie charnelle, fiévreuse, pour dire l’amour révélé avec une femme, pour dire le désir et le plaisir. Ce texte sent la justesse dans l’excès, comment dire, on y croit, on y est. Ce texte résonnera j’espère en vous comme il a résonné en moi, nous rappelle que oui aimer et être aimé c’est ce qui vaut le coup et que l’on cherche tous secrètement. Tant pis j’assume, Ca raconte Sarah, est le livre parfait, celui qu’il faut lorsqu’on a un tant soi peu un caractère passionné.

Ca raconte Sarah, ce livre si charnel, si vivant, si présent, est tout entier sous le signe de la littérature et sous l’égide de Marguerite Duras, qui en matière d’amour fou et impossible en connaissait un rayon. L’amour, le vrai, celui qui vaut le coup, qui embrase, chez Duras, ne peut être qu’impossible. Pire l’amour et la mort sont intrinsèquement liés, comme dans Hiroshima mon amour. Pauline Delabroy-Allard rend ici un très bel hommage à Duras, hommage complètement assumé,  : Ca raconte ça, ça raconte Sarah, qui déambule, entre les lignes de Marguerite.

Seuls moments de calme, de pause, dans ce texte sous le signe de la folie amoureuse -mais la folie n’est-elle pas du côté de ceux qui refusent de perdre les pédales?- , les renvois à des films ou des livres, passages plus ou moins développés et volontairement informatifs qui calment le jeu, permettent de rappeler que nous sommes dans le monde de la littérature et de la fiction, que tout a été déjà été dit, que seule la manière de le dire compte. Que la littérature a pour rôle de nous immerger dans la beauté mais aussi de nous tenir à distance, de nous permettre parfois ce pas de côté salvateur par rapport à notre existence et à nos expériences. Mettre des mots ou des images sur la vie, l’art qui devient alors la vraie vie, la vie enfin éclaircie.

Entrez dans la passion, vous n’en sortirez pas indemne. Et si vous croyez en sortir, en quittant l’être aimé(e), vous continuerez à vous consumer. Pauline Delabroy-Allard nous le rappelle avec une incroyable maîtrise, et entre en littérature de manière magistrale avec Ca raconte Sarah.

 

 

Le nord du monde de Nathalie Yot

Le nord du monde de Nathalie Yot, ou  comment retrouver le nord perdu grâce à l’écriture.

L’amour se coupe à la machette, d’un coup sec, alors les bords sont lisses. On dit faire les choses proprement, comme pour un meurtre. Propre, c’est toujours mieux. Faut réfléchir avant et pas regretter après. Quand c’est fait, c’est fait. Même si c’est dommage. Avec l’homme chien, on avait décidé que jamais la machette ne nous tomberait dessus. C’était se croire plus forts.

Un homme quitte une femme. C’est violent. Seule solution, la fuite. Fuite vers le nord, la Belgique, les Pays-Bas, et pourquoi pas plus au nord encore. Eprouver sa résistance physique et mentale, retrouver l’envie des gens grâce aux rencontres faites en chemin.  Et retrouver le goût de vivre grâce à la rencontre inattendue et bouleversante avec un enfant de dix ans, Isaac.
Road movie physique et mental tendu vers une fin qu’on pressent terrible sans véritablement la deviner,  le premier roman de Nathalie Yot est aussi le récit d’une résilience, celle d’une femme folle de chagrin qui résiste à sa manière, qui entre en résistance. Quand on a perdu le nord, quand on a perdu la boussole, il faut avancer. Car le risque est de s’allonger, de stagner, de tout laisser tomber, tentée par la dépression. Alors il faut fuir, bouger, explorer les limites, le retrouver ce nord… pour se perdre peut être plus encore. En vraie poète, prenant au pied de la lettre cette belle expression perdre le nord, Nathalie Yot, propose un roman osé et stylisé, légèrement surréaliste dans l’écriture, porté par les thèmes de la disparition et de l’ellipse.
Voici un texte qui ne peut être catalogué.  Long poème en prose? Conte moderne? Parabole sur le long chemin vers l’amour retrouvé mais aussi vers le dépassement des limites? En tout cas, l’auteure n’a pas peur de tenter et d’oser, d’explorer son goût pour le border line, que ce soit dans l’histoire proposée que dans le style. Les sujets abordés -rencontres sexuelles éphémères, passion charnelle et dévorante pour un enfant-peuvent déranger ou choquer mais toujours dans le registre de la violence retenue et de l’implicite. Cette retenue permet d’ailleurs à l’imagination de se déployer, notamment dans les scènes amoureuses ou érotiques.

Côté style, l’auteure introduit avec assurance  la poésie au coeur même de la narration –  dans l’aspect visuel de la page par exemple, ou dans la manière d’appréhender le sens propre et figuré des mots-. Elle a aussi l’art de la phrase abrupte qui tue au détour d’un paragraphe, sachant balancer en peu de mots et sans détour des vérités tranchantes … Les hommes ne se substituent pas les uns aux autres/ J’ignore ce que j’ai fait pour qu’il ne m’aime plus/ Il se passe ce qu’il se passe dans un regard de mère et fille à l’âge adulte, cette distance instaurée pour que les sentiments ne viennent pas. L’originalité de ce court roman tient vraiment à cette écriture très personnelle, abrupte, saccadée, déroutante parfois dans la force des images, mais qui sort des sentiers battus toujours.

Dès les premières lignes,  il faut donc baisser les armes et  se laisser porter par ce texte singulier teinté de surréalisme, Plonger et se fondre dans cette atmosphère parfois glacée, parfois incandescente -le feu sous la glace. Car n’est-ce pas le vrai talent et la qualité première d’un auteur de prendre le parti du style?

Ed La contre allée, 2018.

Le bruit du monde de Stéphanie Chaillou

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Un texte épuré, à l’écriture limpide, au scalpel, pour dire une enfance contrainte par la pauvreté  dans une ferme qui bat de l’aile, les parents pas faciles perdus dans les soucis matériels, une scolarité chaotique malgré le goût d’emblée joyeux pour les études, le manque de confiance en soi dû aux valises que l’on traine, la tentative de se ranger dans un métier et un mariage qui ne conviennent pas.  Bref l’histoire que l’on sait par coeur des enfants qui ne sont pas nés dans un milieu épanouissant comme on dit, et qui trouvent, ou pas, leur chemin, leur voie et leur voix en tâtonnant. On pense évidemment à Annie Ernaux, Edouard Louis, Didier Eribon, Pierre Souchon… Un beau livre pour dire  combien l’écriture permet de passer de la passivité à la création, d’accomplir un geste, aussi modeste soit-il, et de trouver sa place, de quitter la position de témoin silencieux et de participer, de comprendre et de créer.

Quoi de plus dans Le bruit du monde? Et bien évidemment, un ton, une écriture singulière. Stéphanie Chaillou choisi de suivre de manière chronologique le parcours de Marilène, notant les faits marquants, les paroles dont on se souvient, s’autorisant aussi à analyser de manière fine ce qui se passait de manière souterraine dans le coeur et l’esprit de l’enfant puis de la jeune femme. J’ai beaucoup aimé la première partie, on sent que l’auteur sait de quoi elle parle, la ferme et le travail du père, l’enfermement dans un milieu villageois dont on ne sort pas, pas de vacances, pas de sorties, pas d’activités, et le regard des autres qui met la honte quand la faillite approche et qu’il faut vendre la ferme.  Et j’ai infiniment aimé que la poésie ait sa place au sein de cette écriture, pour pour dire la beauté qui est là malgré la rudesse de la vie, la beauté de la nature, du silence, et des bêtes. La beauté que perçoit l’enfant sans se le formuler bien sûr  mais à laquelle elle est sensible très tôt.
L’enfance de Marilène se passe. Elle se dilue en jours et en nuits. En visions et en repas. En silences et en saisons. Il fait jour, puis nuit. La nuit est bleue. Dans les champs les vaches paissent. L’enfance de Marilène passe. Le soleil touche les prés. Le sol est gras et lourd. Le corps de Marilène pousse au milieu des herbes, des prairies, des barbelés. Au milieu des faisans, des puits, des ceps de vigne. L’enfance de Marilène se passe. Ses paysages sont lents.
Lisez lentement ce passage, chaque mot est pesé et choisi, résonne. Ce sont les phrases et les mots d’une poète, attentif aux sons et aux images. C’est beau.

Un livre comme j’aime, vous commencez à me connaitre. Dépouillé mais poétique. Intime mais social. Personnel mais universel. Qui parle au coeur et à la révolte.

Ed. Notabilia, 2018

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman

Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation d la maternité, et au bouleversement affectif, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner et de trouver en retour. Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait pas finir, qui survivait à tout, flambait plus haut que tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle put.

Ce livre m’a tenue au bord du désespoir et du désir de vivre, il m’a fauchée, je l’ai lu quasi d’une traite, la gorge serrée. Elégie pour une mère, hommage à une femme qui a brûlé sa vie par les deux bouts, incapable de mesure que ce soit dans le bonheur ou dans le désespoir, ne prenant pas la peine de se ménager et de se protéger, tour à tour à fond dans le tourbillon de la vie ou au fond du trou de la dépression, quel beau livre!
L’architecture du récit est extrêmement bien pensée, chacune des trois parties éclairant les autres, et produisant son petit effet de surprise. La première, dans un style lyrique et flamboyant épousant superbement l’instabilité dans laquelle vivent les deux soeurs, explore le lien complexe et viscéral, fait d’amour fou mais aussi de douleur, entre la mère et ses deux petites filles : souvenirs d’enfance, incompréhension des fillettes face au silence des adultes sur la « maladie » de leur mère, passages à la fois drôle et violents reprenant le langage fleuri et pas piqué des hannetons de cette dernière pour s’adresser à ses gamines. Plongée dans le passé et la mémoire, le registre est celui de l’émotion pure, de la drôlerie même parfois, et le texte se focalise avec empathie sur des moments charnières, traumatisants ou euphorisants de l’enfance, à travers le point de vue de l’enfant qui ne comprend pas tout : l’internement de la mère, ses périodes de faste, ses amours, ses emballements et ses désespoirs.
La deuxième partie reprend tout à zéro, Violaine Huisman reconstitue le parcours de vie de sa mère de manière chronologique, on passe au point de vue de l’adulte, l’auteur prend un peu de distance pour saisir les moments clés de cette existence chaotique, allant chercher aussi du côté du passé plus ancien, pointe du côté des grands-parents, et des secrets de famille. L’écriture se fait plus sage, il faut se calmer et reprendre le fil des choses pour tenter de comprendre.
La dernière partie débute par le suicide de la mère, évoque sa vie sans ses  grandes filles parties mener leur chemin, et la douleur du deuil s’accompagne de la volonté de lui  rendre hommage à la fois dans un bel enterrement digne de sa folie, de son courage et de sa beauté, mais aussi dans ce un tombeau littéraire qu’est le livre et ce magnifique final.
Fugitive parce que reine est un texte baroque, superbement écrit et construit. L’écriture de Violaine Huisman emporte, secoue et chamboule,  questionne ce vertige déstabilisant d’être mère et femme à la fois. C’est un texte bouleversant pour montrer combien les enfants, même très jeunes, prennent soin des parents et les aident à vivre, par leur empathie, leur force vitale juvénile, leur confiance indéfectible et leur amour inconditionnel.
La mère de Violaine Huisman fait partie de ces mères, follement aimées, inoubliables et border line de la littérature, et Fugitive parce que reine peut rejoindre sans rougir des livres tels que que La promesse de l’aube de Gary, Mother de Luc Lang,   Le livre de ma mère de Cohen ou encore Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu -des jours décrétés comme nuls. Des jours non vécus (et à chacune de ces voix si différentes, je sais par coeur lequel de ses deux visages correspond).

En 50 courts chapitres, Chantal Thomas déroule telles des vagues successives les souvenirs liés à l’existence de sa mère, souvenirs aquatiques aux bords de mer et aux baignades. Il sera question ici de natation, mais pas du sport pratiqué en piscine, non, pas de longueurs fastidieusement comptabilisées dans une eau chlorée, mais un plaisir maritime au goût de sel et de liberté, en prise avec les éléments.  Du bassin d’Arcachon où elle vit jusqu’à la mort de son mari, jusqu’aux plages de la Méditerranée vers Menton, Jackie, née en 1919, ne cessera toute sa vie de nager en mer.  Comme je comprends son « air de satisfaction, de repos » lorsqu’elle a parcouru la distance qu’elle s’est fixée! Moi aussi je suis une droguée de la nage, je suis accroc à cet état d’apesanteur et d’apaisement ressenti après avoir barboté sportivement. L’effet des endomorphines…
Une vie file ainsi au fil de ces chapitres, une vie de femme que tente de décrypter sa fille. Arcachon c’est la vie de famille, le climat changeant accordé à l’humeur en dent de scie de Jackie, les nuages annonciateurs d’ennui et de dépression. Menton correspond à un renouveau lumineux, à l’envie de plaire et séduire à nouveau… avant que l’insatisfaction ne revienne. Chantal Thomas souligne en creux le vide d’une existence, une désespérance sourde, un certain désoeuvrement féminin, auxquels seule la natation peut s’opposer véritablement. Nager comme remède à la mélancolie, un acte vital, essentiel, une manière de se sentir vraiment vivre et de se colleter à la réalité de son corps et du monde, une façon d’affirmer sa liberté.
Souvenirs de la marée basse est un beau livre, texte à la fois hommage mais aussi méditation sur le lien parfois distendu et ténu que l’on peut entretenir avec sa mère, cette mère nous dit Chantal Thomas, qui « reste une étrangère, une étrangère très particulière, dont la présence est coextensive à la mienne, et dont les humeurs , bien que souvent incompréhensibles, ne me laissent jamais froide. Une étrangère très particulière qui m’ est devenue une sorte d’amie ». 

Ed. Seuil, 2018