Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu -des jours décrétés comme nuls. Des jours non vécus (et à chacune de ces voix si différentes, je sais par coeur lequel de ses deux visages correspond).

En 50 courts chapitres, Chantal Thomas déroule telles des vagues successives les souvenirs liés à l’existence de sa mère, souvenirs aquatiques aux bords de mer et aux baignades. Il sera question ici de natation, mais pas du sport pratiqué en piscine, non, pas de longueurs fastidieusement comptabilisées dans une eau chlorée, mais un plaisir maritime au goût de sel et de liberté, en prise avec les éléments.  Du bassin d’Arcachon où elle vit jusqu’à la mort de son mari, jusqu’aux plages de la Méditerranée vers Menton, Jackie, née en 1919, ne cessera toute sa vie de nager en mer.  Comme je comprends son « air de satisfaction, de repos » lorsqu’elle a parcouru la distance qu’elle s’est fixée! Moi aussi je suis une droguée de la nage, je suis accroc à cet état d’apesanteur et d’apaisement ressenti après avoir barboté sportivement. L’effet des endomorphines…
Une vie file ainsi au fil de ces chapitres, une vie de femme que tente de décrypter sa fille. Arcachon c’est la vie de famille, le climat changeant accordé à l’humeur en dent de scie de Jackie, les nuages annonciateurs d’ennui et de dépression. Menton correspond à un renouveau lumineux, à l’envie de plaire et séduire à nouveau… avant que l’insatisfaction ne revienne. Chantal Thomas souligne en creux le vide d’une existence, une désespérance sourde, un certain désoeuvrement féminin, auxquels seule la natation peut s’opposer véritablement. Nager comme remède à la mélancolie, un acte vital, essentiel, une manière de se sentir vraiment vivre et de se colleter à la réalité de son corps et du monde, une façon d’affirmer sa liberté.
Souvenirs de la marée basse est un beau livre, texte à la fois hommage mais aussi méditation sur le lien parfois distendu et ténu que l’on peut entretenir avec sa mère, cette mère nous dit Chantal Thomas, qui « reste une étrangère, une étrangère très particulière, dont la présence est coextensive à la mienne, et dont les humeurs , bien que souvent incompréhensibles, ne me laissent jamais froide. Une étrangère très particulière qui m’ est devenue une sorte d’amie ». 

Ed. Seuil, 2018

 

 

Les rêveurs de Isabelle Carré

Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

Encore une actrice ou autre célébrité qui se sent obligée de nous balancer ses souvenirs de famille impérissables? Je suis entrée dans ce livre avec un peu de réticence, mais avec curiosité…
Assez bonne surprise finalement. Le récit peint par petites touches sensibles l’évolution d’un couple et d’une famille made in 70, après mai 68 donc, période où les cadres sociaux bougent -la mère est enceinte d’un autre homme avant de se marier avec son amoureux-, période où certains interdits et  tabous commencent à tomber. Un homme et une femme de milieux sociaux  qui ne se font pas faits pour se rencontrer se rencontrent quand même, s’aiment, ont des enfants, jouent au  couple bohème chic parisien dont ils ont rêvé … jusqu’à que le vernis craque, et que la vitre vole en éclat. Car tous les deux sont de grands enfants, imaginent davantage leur vie qu’ils ne la vivent vraiment.  Le chemin est long jusqu’à la véritable émancipation, et vers la liberté. Après le divorce, le père ose enfin vivre son homosexualité au grand jour, et la mère, de dépressions en période d’anorexie, tente de retrouver goût à l’existence.
A partir de cette enfance entre joie et insécurité, entre légèreté et faux-semblants, Isabelle Carré revient également sur sa vocation d’actrice. A quoi tient-elle? N’a-t-elle pas à voir justement avec les émotions qui débordent, et dont on ne sait que faire? Une hypothèse : on devient actrice pour être « cadrée » par la scène ou par la caméra, et s’autoriser, dans ce cadre, à exprimer ce qui embarrasse dans la vie courante – la folie, les pleurs, les vertiges et les rêves- .
En évitant d’en faire des tonnes, Isabelle Carré livre ici son roman familial non exempt de violence et de drames, avec délicatesse et légèreté. On lui en sait gré.

Ed. Grasset, 2018

Encore vivant de Pierre Souchon

Premier roman de Pierre Souchon, qui ceci dit a déjà sa petite réputation en tant que journaliste au Monde diplomatique et à l’Humanité. On l’a compris, le gars n’est pas de droite. Mais il ne s’agit pas de politique dans ce récit, encore que…  les sujets abordés dans Encore vivant -l’hôpital psy, le choc des classes sociales, la fin de la paysannerie, la transmission entre génération- ont a voir évidemment avec la politique. Et Pierre Souchon ne se prive pas pour le faire sentir -les piqûres de rappel ne font pas de mal- dans son livre.
Le narrateur , double déguisé ou à peine de l’auteur, est interné dans un service psychiatrique pour une crise maniaque. Il n’a pas dormi de trois jours,  et la police l’embarque au petit matin, vu qu’il est en train de gueuler à cheval sur les épaules de la statue de Jaurès. Va se dérouler à partir de cet événement le fil de sa jeune vie  … marquée par un tangage épuisant entre dépressions et  pétages de plomb. Marquée aussi par le grand écart entre l’attachement au milieu paysan cévenol d’où il vient et le côtoiement de la grande bourgeoisie à laquelle appartient la femme qu’il aime. Marquée par un héritage familial fort, dont les figures tutélaires, grand-mères et grand-pères, vont être convoquées, et leurs vies revisitées.
Pas d’inquiétude, vous ne trouverez aucun apitoiement sur soi-même dans ce texte, pas de face à face frontal et manichéen non plus entre le gentil cévenol pauvre qui a réussi et la jolie fille riche née avec une cuillère d’argent dans la bouche. Car Pierre Souchon sait passer de l’émotion au rire, il sait toucher le lecteur mais également renverser la vapeur grâce à pas mal d’humour, beaucoup de verve,  et de drôlerie. Le narrateur manie avec talent l’auto-dérision, et possède l’art de croquer ses personnages … Lucas, un patient parano au dernier degré,  Victor, le père de sa chérie, catho réac, un poil raciste et nostalgique de la monarchie mais avec qu il blague beaucoup, et entretient une belle complicité qui dépasse son marxisme cévenol. Le père du narrateur revêt également une place privilégiée dans ce récit, personnage adorable, protecteur, présent.
Et puis, Pierre Souchon fait passer dans son texte une énergie folle. Oui c’est avant tout l’énergie et la liberté de son écriture qui m’ont frappée et emportée. Energie dans les dialogues, le rythme, énergie dans la narration, ça pète, ça fuse, ça embarque. Bref le tout est extrêmement vivant, avec son auteur, encore et toujours vivant.

Ed Le Rouergue, 2018

Qui a tué mon père de Edouard Louis

Pendant toute mon enfance, j’ai espéré ton absence. Je rentrais de l’école en fin d’après-midi aux alentours de cinq heures. Je savais qu’au moment où je m’approchais de chez nous, si ta voiture n’était pas garée devant notre maison, cela voulait dire que tu étais parti au café où chez ton frère et que tu rentrerais tard, peut-être au début de la nuit. (…) Tous les jours, quand je m’approchais de notre rue, je pensais à ta voiture et je priais dans ma tête : faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là.

J’ai oublié presque tout ce que je t’ai dit quand je suis venu te voir, la dernière fois, mais je me souviens de tout ce que je ne t’ai pas dit. D’une manière générale, quand je repense au passé et à notre vie commune, je me souviens avant tout de ce que je ne t’ai pas dit, mes souvenirs sont ceux de ce qui n’a pas eu lieu.

Je débute sur ces phrases bouleversantes, mais avis mitigé sur ce court texte. Les deux précédents livres d’ Edouard Louis m’avaient cueillie, des uppercut littéraires. Là cela me semble un peu court quand même. Pas en ce concerne le nombre de pages -la lectrice de Annie Ernaux que je suis n’oserais pas-, mais court  au sens de … paresseux? Pas sûr, car Edouard Louis n’a rien d’un glandeur. Mais faut dire qu’avec toutes ces chroniques et ces interviews dithyrambiques lues ou entendues avant lecture du texte je m’attendais à mieux. Le gars est brillant, jeune, beau, atypique vu son parcours, mais cessons un temps de s’attarder sur le sujet ou la thèse avancés par le livre -auxquels j’adhère complètement-, et parlons du texte lui-même.
Je m’explique. A travers quelques souvenirs bien choisis et datés, l’auteur revient sur sa relation avec son père, personnage violent, intolérant et antipathique dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Il explique aussi comment  son père, le corps détruit par un accident de travail, a subi sa vie, englué dans un milieu social qui ne lui a pas permis de s’épanouir.  Le récit est  efficace, la démonstration est claire. Toutefois je trouve que ce texte a un air de déjà vu -ou plutôt lu-. Et j’en reviens à Annie Ernaux. L’écriture « blanche », débarrassée de tout artifices littéraires m’a rappelé La place, Une femme, La honte… La composition fragmentée aussi, faite de petits détails précis, de souvenirs datés, de  paroles prononcées. Edouard Louis fait référence au magnifique texte de Peter Handke Le malheur indifférent, il pourrait citer aussi Annie Ernaux, je lui en veux un peu de ne pas faire… Bref rien de novateur dans son texte, dans l’écriture en tout cas. C’est -volontairement- un peu plat, c’est -volontairement- un peu trop bref.
Mais, mais, le tout s’avère indéniablement poignant, et juste, et je l’ai dit, efficace. Le fils s’adresse au père, parce que justement ils ne se sont presque jamais parlés. Voici que l’enfance est revisitée,  et ce père naguère haï n’est plus le gros beauf de Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Il est davantage humain, touchant, sous le regard du fils devenu adulte, qui a cherché à le comprendre avec le temps . Le père c’est aussi ce corps martyrisé, handicapé à 50 ans, détruit par la politique, puisque même après son accident de travail il a été obligé, le RMI ayant été remplacé par le RSA, de travailler quand même en balayant les rues, de se baisser toute la journée, de courber l’échine quoi. La politique, et l’auteur le montre magistralement, a une influence directe sur la vie des gens modestes. Les dominants eux s’en battent les c…… Mais pour qui touche à peine de quoi finir son mois, 5 euros de moins sur une aide sociale, cela fait 3 paquets de pâtes en moins pour manger. Ou pour prendre un exemple plus réjouissant, je pense à ce passage du livre sur la prime de rentrée scolaire augmentée de 100 euros une année- la fête!-  qui a permis au père d’offrir une journée à la mer à toute la famille.
Le dernier chapitre du livre m’a vraiment plu, développe le titre sans détour : les hommes politiques -dont les noms sont donnés- et leurs décisions politiques et économiques successives ont tué son père. C’est frontal et réussi, efficace, cash.  Comme le texte est fait pour être dit sur scène, il prendra je pense sa pleine dimension, sa portée révoltée et accusatrice sur les planches.
A la fois texte de réconciliation et de dénonciation, à la frontière entre l’intime et le collectif, entre la littérature et la sociologie, Qui a tué mon père mérite d’être lu et entendu. Au coeur du livre cette phrase : Il me semble souvent que je t’aime. Et le récit s’achève sur le mot « révolution ».

Ed du Seuil, 2018

Les fils conducteurs de Guillaume Poix

Plutôt que de jeter votre portable qui fonctionne encore pour acheter le dernier ephone machin, lisez Les fils conducteurs de Guillaume Poix . Cela vous coûtera beaucoup moins cher et en plus vous prendrez une grosse claque littéraire.
Car ce roman est un choc.
Choc du sujet d’abord. Nous voici au Ghana, près du port d’ Accra, dans l’immense décharge de l’obsolescence programmée où atterrissent nos téléphones, appareils électro-ménagers, écrans, ordinateurs, j’en passe. Ce lieu, c’est « la bosse », ou encore Agbogbloshie, nom digne d’une planète lointaine dans un roman d’anticipation. Là, s’agite sous une chaleur écrasante des mômes entre 10 et 15 ans, Isaac, Moïse, bientôt rejoints par Jacob, des gosses qui récupèrent pour quelques sous métaux et composants envoyés au recyclage….. et c’est reparti pour un tour, la filière est juteuse pour ceux qui en tirent les ficelles. Le souci c’est que ces gosses y laissent leur santé, leurs poumons et leurs peaux… pour extraire les métaux à revendre, il faut marcher dans la ferraille, s’entailler les mains et le corps, il faut brûler les gaines en plastique et inhaler les fumées toxiques, ou encore risquer l’électrocution. Quand tout cela ne finit pas par le racket et la prostitution imposés par les petits caïds du coin…Quand tout cela ne finit par aussi dans une exposition photo pour  une galerie huppée ou un festival, puisque le roman met aussi en scène, de manière très fine et ironique, Thomas, un photographe français subventionné par Total, incarnation de notre regard occidental, mêlé d’apitoiement, de culpabilité et d’horreur.
Choc de l’écriture aussi et surtout. Pour évoquer cet enfer, Guillaume Poix manie une langue extrêmement riche et inventive. Invention dans les scènes et les descriptions, dans le rythme interne des chapitres et des paragraphes, des phrases. Invention sidérante surtout dans les dialogues lorsqu’il s’agit de faire parler les personnages entre eux et donc de les entendre. Je ne sais pas si ce langage est celui qui est vraiment utilisé par les gens qui travaillent dans la décharge ou si Guillaume Poix, qui est auteur de théâtre -il a obtenu le prix Labou Tansi en 2016 pour sa pièce Straight-, s’en inspire afin de créer cette langue si singulière, originale, indescriptible. Comment dire? Il faut lire ces passages dialogués, mélange d’anglicismes, de néologismes, de trouvailles, d’expressions argotiques pour en saisir toute la saveur et l’invention, la drôlerie aussi. Une langue à part, pour un monde à part ; une langue métissée,  faite de mots et d’expressions disparates pour un lieu tout aussi composite, fait d’objets électroniques hétéroclites.
Un premier roman époustouflant donc, d’une grande beauté stylistique, écrit dans une prose poétique superbe, pour servir un sujet et une histoire laissant au bord du dégoût et des larmes.

Editions Verticales, 2018

 

Tout homme est une nuit, Lydie Salvayre


Tout homme est une nuit
 est un roman très drôle et très inquiétant, à la manière de Lydie Salvayre. C’est aussi un roman résolument ancré dans la société actuelle, en phase sur notre époque. Il donne une vision sombre et désespérée de la société française, de sa bêtise crasse, de sa xénophobie, de ses clivages intellectuels et politiques … bref tout le long de sa lecture, avec Lydie Salvayre, je me suis posée cette question : tout est-il déjà foutu ou reste-il encore de quoi espérer?
Il ne s’agit pas seulement d’une question théorique car ce livre se lit comme un thriller, son scénario ressemble à une chasse à l’homme, au fil duquel la vie d’un homme traqué est en jeu. La haine et la connerie  vont-elle mener au drame?  Est-ce que le sang va couler?

Je pose le décor. Un petit village provençal, une épicerie qui végète tenue par Etiennette, et un café des sports, où Marcellin, gros beauf, règne en maître. Là viennent s’abreuver à la fois d’anisette et de conversations de comptoir Gérard, Emile, Etienne et Dédé. Tous ces personnages jouent leur rôle, du petit plaisantin au bon gars, du con de la farce au figurant. Survient dans ce petit monde Anas, un homme de 35 ans, qui va tenir le rôle de l’étranger, celui qui dérange, on ne sait pourquoi, et qui va cristalliser les peurs, les haines et les frustrations des villageois. Frustrations qui sont nombreuses….-tout homme est une nuit-… qu’elles soient sentimentales, sexuelles, professionnelles, familiales, et j’en passe.
Pourtant cet étranger n’a rien de dangereux, il est plutôt fragile, car il est gravement malade, il a un cancer, et suit une chimiothérapie dans la ville d’à côté. Lydie Salvayre explore d’ailleurs avec finesse le continent noir de la maladie et de manière extrêmement touchante montre combien la peur de la mort ne grandit pas forcément l’homme, et détruit même sa capacité à aimer…des ravages de la maladie sur l’esprit.
Le dispositif romanesque choisi par l’auteur souligne en lui-même le clivage complètement imperméable entre deux parties de la population française, puisqu’il se fonde sur l’alternance de deux voix. D’un côté, celle de Anas, représentant ceux qui se croient l’élite intellectuelle et tolérante de la France, et de l’autre, celles des habitués du café des sports, ceux que les hommes politiques appellent communément « le peuple »,  qui se range volontiers du côté du racisme et des idées simplistes.
Deux voix pour deux langues donc, car comme toujours chez Lydie Salvayre, la manière dont s’exprime les personnages, le travail sur leur langage sont des matériaux privilégiés.  Anas s’exprime dans un registre de langue recherché et littéraire, manie les imparfaits du subjonctifs en veux-tu en voilà, et Lydie Salvayre dissimule même malicieusement des alexandrins ici ou là au fil des paragraphes le concernant. Ceux du café des sports utilisent eux la langue de tous les jours, qui sonne souvent vulgaire et triviale, avec ses poncifs et ses clichés, ses mauvaises blagues racistes… véhiculés par les discours politiques des extrêmes, le sale populisme des hommes politiques voulant nous faire croire qu’il existe des solutions simples à des problèmes complexes.

Une histoire de haine et de fureur donc, au cours de laquelle on rit aussi pas mal … je ne « spoile » pas la fin du roman, ne vous dis pas comment il s’achève et qui va l’emporter, de la connerie ou de l’intelligence, de la bêtise ou de la sensibilité, des liens obligés ou des affinités électives…

Ed du Seuil, 2017

Je suis le genre de fille, Nathalie Kuperman

Nous, peu importe l’autre qui faisait que nous étions « nous », étions attablés au restaurant. Les restaurants le soir, avec un homme, une bouteille de vin et des cigarettes en fin de repas, me manquent tellement qu’à évoquer une scène dans ces lieux que je ne fréquente plus, mon coeur se serre.
Dans le genre littéraire spécialisé sur « les femmes séparées célibataires de 30/40 ans ayant leurs enfants  en garde alternée », Je suis le genre de fille est le genre de livre que l’on lit sourire aux lèvres, ravie des pirouettes stylistiques pleine d’esprit de l’auteure et de son art consommé de l’autodérision…que l’on lit avec un sourire un peu crispé aussi, entre amusement et apitoiement sur soi-même. Car oui moi aussi Je suis le genre de fille qui n’envisage pas que sa fille puisse se représenter sa vie sexuelle et sentimentale au niveau zéro, Je suis aussi le genre de fille qui envoie des SMS ou des e-mails tard le soir, Je suis également le genre de fille qui se plaint beaucoup, Je suis surtout le genre de fille à s’être comportée de façon ignoble vis-à-vis de l’être qui lui était le plus cher, Je suis enfin le genre de fille à lire l’unique livre de Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble.
Composé de 33 chapitres dont 32 commencent par cette formule Je suis le genre de fille –le dernier chapitre je vous laisse le plaisir de le découvrir– ce livre propose au final l’ autoportrait d’une femme d’aujourd’hui, Juliette, divorcée, mère d’une ado. Nathalie Kuperman adopte, avec talent et résolument le ton de l’humour et de la légèreté. Ok nous sommes le genre de fille à flipper complètement à la pensée de finir abandonnées de tous, sans amour et sans affection, ok nous sommes le genre de fille entourée d’amis tous en couple et tous plus heureux les uns que les autres, ok nous sommes le genre de filles à passer un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires seules et du coup sans aucune envie d’aller randonner, faire la touriste ou s’éclater je ne sais où. Mais tout cela n’est pas une raison pour s’abandonner au désespoir, haut les coeurs que diable, et faisons bonne mine. Le soir, seule dans son lit, c’est une autre affaire…

Un livre délicieux donc, la plume de Nathalie Kuperman, que je connaissais déjà pour Les raisons de mon crime (chronique ici) s’avère encore ici vraiment alerte et agréable. Parfois même désopilante… Juliette étant par exemple le genre de fille à se lancer des défis…Je resterai seule le soir du 31 décembre.
La mauvaise foi côtoie la tendresse, l’apitoiement sur soi succède au courage d’être soi (ben oui Juliette est une fille dans le genre qui aime repasser en regardant des séries tv le vendredi), le rire suit les larmes. Le rire permet de contenir les larmes plutôt… Un très joli livre oui, plus profond qu’il n’en a l’air, dédiée à la mère absente, morte trop tôt. Et en creux, toujours et encore la solitude.

Ed Flammarion, 2018

Les couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre

 Le secret de Pierre Lemaître? Je dirais plutôt les secrets. Avant tout des personnages super bien campés, à la fois dans leur corps et dans leurs paroles, vivants au sens premier du terme c’est-à-dire qu’on a l’impression de les côtoyer et de les entendre. Ils sont là, on les voit, on les écoute. Ensuite une intrigue extrêmement bien ficelée, des intrigues plutôt, car plusieurs fils sont tirés conjointement dans le roman et convergent pour former une toile homogène -la vengeance de Madeleine évidemment, mais aussi le destin du petit Paul et son amitié avec Solange, le parcours de la délicieuse et coquine Léonce, celui du gros ballot de  Charles….-. Enfin un arrière fond historique extrêmement bien intégré à l’histoire – la crise financière des années 30 en France, la montée des fascismes- , pour la bonne raison qu’il est partie prenante de cette histoire, l’un n’allant pas sans l’autre, tout comme l’escroquerie aux monuments aux morts dans le premier volume était la base même de l’intrigue de départ. En ce qui concerne le style, un art de la narration consommée, fluide et virevoltant, qui manie le rythme avec brio, tantôt s’attardant sur des scènes clés théâtralisées, tantôt s’octroyant des ellipses virtuoses. Pour le ton, toujours un humour irrésistible, tantôt moqueur mais juste pour le plaisir de faire rire -les hideuses filles jumelles de Charles, affreux petit lot à marier, prétextes à des scènes d’anthologie, tantôt extrêmement satirique, quand il s’agit de fustiger le pouvoir, les hommes politiques, les imbéciles de tout bord. Et de l’émotion aussi, puisque les personnages, mis à part l’horrible André Delcourt, ne sont pas campés d’une seule pièce, ils sont tour à tour pitoyables ou touchants -Robert, Charles, Léonce-, ou carrément attachants -le petit Paul-.
Un conseil de lectrice : il faut lire ce roman sur un temps court, avec le moins possible d’interruptions, être dans le « flow », quitter les personnages le moins possible, s’immerger complètement dans l’histoire. Un livre dont la lecture supporte mal d’être coupée en rondelles ou en part de gâteau.
Un roman qui remporte haut la main le pari d’être à la fois populaire, intelligent, moraliste  – au sens du XVIIème siècle-, politique, engagé, et même un poil féministe. Oui tout ça à la fois. Brillant.

Ed Albin Michel, 2018.

Eparse, Lisa Balavoine.

Et zut, voici typiquement le livre que j’aurais pu écrire -mais je n’ai l’ai pas fait eheh-, un livre sans prétention en apparence, mais sincère, parfois triste, souvent drôle, comme la vie.  La vie d’une femme d’aujourd’hui,  Lisa Balavoine, 43 ans, séparée, trois enfants. Une autobiographie ou autofiction, peu importe, éclatée, patchwork, composée de courts paragraphes allant de quelques pages à quelques lignes. Bien sûr on n’est pas dupe, l’ensemble résulte d’un montage de petits textes, de listes que l’on pourrait faire dans un atelier d’écriture, de citations glanées ça et là,  de réflexions écrites jour après jour. Mais le tout forme un genre de journal intime ou d’autoportrait très chouette,  dont le titre dit bien combien il est souvent malaisé de diriger et de recentrer sa vie… bien souvent tout part dans tous les sens, l’identité personnelle est bien difficile à cerner et ressemble à une vitre qui vole en éclat ou à un texte éclaté sur le papier.

Tout y passe donc : le couple bien sûr, sujet inépuisable, la rupture, chargée de tous ses regrets et doutes, l’éducation et la transmission, que ce soit avec ses propres enfants que par rapport à ses parents -les passages sur la mère de Lisa sont bouleversants- , l’amitié, la musique – miroir des sentiments, boomrang de la mémoire-, l’enfance, l’amitié et l’amour, la peur de vieillir. Un seul sujet est mis de côté, le travail…comme dit Lisa Balavoine, si elle n’écrit jamais dessus « c’est qu’elle n’a sûrement pas encore trouvé sa voie ».
Journal intime mais livre générationnel surtout, où toutes et tous les quarantenaires se reconnaitront. Les citations de chansons insérées ça et là, en tout cas pour moi, ont fait tilt, j’ai un patrimoine culturel comme on dit commun avec Lisa, et les artistes qu’elle aime sont ceux que j’aime, dans l’ensemble, – Dominique A, Michel Cloup duo, The Cure, Albin de la Simone….-. Les références à des films –Les amants du pont neuf vu trois fois à la suite lors de sa sortie- jouent également le même rôle…nous renvoyer à notre jeunesse perdue mais aussi à la beauté de ce qui perdure. Et les citations littéraires sont toujours bien choisies et intelligentes, placées là où il faut, sans pédantisme.

Oui, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de Eparse. Car au final les fils directeurs sont là -l’amour et la solitude, la filiation- et l’angle d’attaque toujours tenu -ne jamais s’apitoyer, tenir la route avec humour-. Car le tout, comme un bon documentaire, s’avère super super bien monté, il y a du rythme et du peps, et ce livre forme un autoportrait très réussi, plein de finesse, plein d’esprit.

ed JCLattès, 2018

Et comme Je lisaulit c’est aussi une émission sur Radio Pays d’Hérault, retrouvez Lisa Balavoine ici  https://www.rphfm.org/jelisaulit-femmes-separees-etc/