La seule histoire de Julian Barnes

Comme la plupart des jeunes hommes, surtout ceux qui sont amoureux pour la première fois, il avait considéré la vie -et l’amour- en termes de gagnants et de perdants… Susan l’avait détrompé. Elle avait fait remarquer que chacun a son histoire d’amour. Même si elle a été un fiasco, même si elle a tourné court, ou n’a même pas commencé, a été entièrement dans la tête : cela ne la rendait pas moins réelle. Et c’était la seule histoire.
Grosse claque de lecture, voici un roman bouleversant, extrêmement sensible et élégant, superbement construit, comme on aimerait en dénicher plus souvent. La seule histoire suit la relation de Paul et de Susan, dans les années 70 en Angleterre. Paul a 19 ans, Susan 48, et pourtant leur amour naît comme une évidence. Susan quitte son mari violent, sans pouvoir toutefois divorcer, et part vivre avec Paul. Mais peu à peu les démons de Susan la rattrapent -l’alcoolisme et la dépression- et au bout d’une dizaine d’années, viennent à bout de cette belle histoire. Au fil de trois parties, le roman se présente comme une longue interrogation sur l’amour, sa nature et sa définition… pour en arriver à la conclusion qu’en matière d’amour on ne sait rien, sauf qu’on peut seulement le vivre.

C’est Paul qui raconte dans la première partie, il se souvient du temps où tout a commencé. Le point de vue est celui du jeune homme, celui qui a 20 ans, l’âge où on adhère à ce que l’on vit, sans distance. Dans l’égoïsme et l’étonnement du premier amour, Paul ne se préoccupe que de lui-même, tout à son enthousiasme, à sa passion, à ses découvertes du sexe et du plaisir d’aimer. Il est le roi du monde, vivant pleinement une relation hors de toutes les convenances avec une femme certes mûre et mariée mais sans grande expérience, qui se lance dans l’aventure avec fraîcheur et innocence. C’est le temps du bonheur, de la légèreté et de l’insouciance, et un humour très anglais, pince sans rire, ponctue le récit, épingle les travers des personnages et de leur milieu social, rend le tout super agréable à lire.
La seconde partie dépeint la réalité de l’amour : Paul apprend à connaître Susan plus intimement, il comprend alors qu’elle est alcoolique et très fragile. Le glissement des pronoms personnels du Je au Vous souligne que le narrateur fait un pas de côté, modifie le point de vue du récit, se décentre, pour tenter de se comprendre mais aussi d’accompagner et d’aider Susan. Paul éprouve à la fois la force et l’impuissance du vrai amour : de toutes les façons, en passant par toutes les étapes, qui vont du déni à la colère, il tente de soigner Susan, pour finalement s’avouer vaincu. L’amour à lui seul ne peut sauver l’être aimé, et s’épuise, se délite, à mesure que Susan se détruit. Cette partie est terriblement éprouvante, au double sens du terme : non seulement la situation du couple est bouleversante, mais on ressent les choses avec Paul, on se demande ce que l’on ferait dans sa situation, amoureux d’un être qui va au casse pipe. Partir, rester? Sauver sa peau ou accompagner jusqu’au bout?
Dans la troisième partie, Paul est devenu plus âgé, après Susan, il a mené sa vie sans engagement amoureux, bien à l’abri du séisme des sentiments. Julian Barnes opte pour la troisième personne alors qu’il s’agit du  temps de la réflexion et de l’introspection. Ce choix est très malin : la distance n’est-elle pas nécessaire pour revenir sur ce que l’on a été, sur ses choix de vie, ne faut-il pas se considérer un peu comme un autre pour essayer de se comprendre? Les affirmations, les croyances énoncées au début du livre -par exemple l’idée selon laquelle l’époque et le milieu social n’étaient pas importants – sont revisitées, redéployées, nuancées, soulignant de manière vertigineuse combien rien ne s’avère juste ou faux en matière d’amour.
Il se dégage de ce livre immense une tristesse et un désenchantement infinis, mêlés à beaucoup de douceur et de finesse. Par touches successives, sans jamais être lourd et barbant, Julian Barnes questionne sans fin ce sentiment de l’amour qui nous rend si vivants et si fragiles, à l’instar de Paul et de la magnifique Susan.

Mercure de France, 2018.

Dans la forêt de Jean Hegland

 Dans la forêt est un roman captivant et passionnant qui sonne comme une profession de foi. La vision de l’existence de l’auteure,  ses valeurs, sont concentrées ici, mais sans aucune lourdeur pédagogique ni leçons de morale, grâce à la magie de la fiction. Entre conte, récit réaliste et roman d’anticipation, le livre raconte comment deux soeurs, Nell et Eva, 17 et 18 ans, tentent de s’adapter dans un monde où la civilisation et la société de consommation actuelles sont en train de couler…   Plus d’électricité, de magasins, de transports, ça sent la catastrophe… Seules dans la maison au sein des bois qu’elles ont toujours habitée, comment Nell et Eva vont-elles trouver les ressources nécessaires pour se débrouiller?

Un des intérêts romanesque du texte est de ménager un habile suspens, une tension addictive, dus au destin incertain des deux héroïnes et aux périls qu’elles affrontent.  Dus aussi à l’empathie croissante ressentie pour ces jeunes filles, et particulièrement pour la narratrice Nell, qui se confie à nous au fil d’habiles aller-retour entre le présent et le passé. Le roman se lit ainsi comme un thriller, j’ai imaginé le pire pour ces deux jeunes filles, et j’ai frémi pour elles… je me suis projetée sans peine dans leur situation qui n’a rien d’irréaliste, mais qui dessine au contraire la possibilité du déclin des pays riches dans un proche avenir.

L’autre réussite du livre est d’allier le genre du récit d’anticipation -nous voici après un cataclysme ayant provoqué l’effondrement de notre civilisation- et celui du récit du retour vers les origines. Certes d’autres auteurs ont imaginé le scénario catastrophe de la fin de notre civilisation -et non des moindres, comme Cormac McCarthy dans La route– mais Jean Hegland s’y prend d’une  manière toute personnelle. Dans La route, la ligne du roman suit les déplacements et  le trajet du père et de son fils vers la mer, alors qu’ici l’auteur mise sur la sédentarité et l’isolement, les deux jeunes filles restant cloîtrées dans leur maison natale. Le lecteur en est réduit à imaginer ce qu’il se passe au-delà de la forêt, seuls de vagues échos et rumeurs effrayantes parviennent aux oreilles de Nell et d’Eva.  Me mettant à la place des deux soeurs, je me suis projetée dans une situation qui pourrait bien nous pendre au nez, un monde où peu à peu tout ce que nous pensons être la normalité et le confort vient à manquer. Réchauffement climatique, catastrophe écologique ou nucléaire, épuisement des ressources… nous côtoyons ces mots tous les jours, nous nous en gargarisons sans y croire vraiment, avant de prendre notre voiture et d’aller faire nos courses au Carrefour du coin. Jean Hegland effectue juste un petit pas de côté, sans scénario catastrophe effarant, sans peindre l’apocalypse,  imaginant de manière très réaliste et concrète le sort de ces deux soeurs forcées de s’adapter à une nouvelle situation et découvrant peu à peu ce qu’elles avaient tous les jours sous les yeux.
Découvrant peu à peu l’immense richesse de la nature qui les entoure, Dans la forêt devient alors un véritable manuel de débrouillardise en mode « comment survivre en autarcie » qui ferait rêver plus d’un altermondialiste. Juste un petit exemple tout simple : Nell et Eva se mettent à économiser leurs sachets de thé, pour peu à peu boire ce qui ressemblerait vaguement à de l’eau chaude aromatisée, jusqu’à ce qu’elles découvrent que la nature leur offre à foison feuilles de menthe ou de verveine pouvant être infusées. Moi qui ai un rapport disons compliqué et proche de la nullité avec la réalité matérielle – la seule idée de bricoler me dégoûte, l’idée de planter une courgette me fatigue, et j’ai le sens pratique d’une méduse abandonnée sur la plage- je me suis mise à rêver à mon tour de jardinage et d’une existence rythmée par les saisons au fin fond de la forêt canadienne.
Ode à la nature et aux capacités d’adaptation de l’homme -ou plutôt de la femme-, conte du retour vers les origines primitives, Dans la forêt est un roman puissant et inspiré comme on aimerait en lire tous les jours.

Ed Gallmeister, 1996