Je suis le genre de fille, Nathalie Kuperman

Nous, peu importe l’autre qui faisait que nous étions « nous », étions attablés au restaurant. Les restaurants le soir, avec un homme, une bouteille de vin et des cigarettes en fin de repas, me manquent tellement qu’à évoquer une scène dans ces lieux que je ne fréquente plus, mon coeur se serre.
Dans le genre littéraire spécialisé sur « les femmes séparées célibataires de 30/40 ans ayant leurs enfants  en garde alternée », Je suis le genre de fille est le genre de livre que l’on lit sourire aux lèvres, ravie des pirouettes stylistiques pleine d’esprit de l’auteure et de son art consommé de l’autodérision…que l’on lit avec un sourire un peu crispé aussi, entre amusement et apitoiement sur soi-même. Car oui moi aussi Je suis le genre de fille qui n’envisage pas que sa fille puisse se représenter sa vie sexuelle et sentimentale au niveau zéro, Je suis aussi le genre de fille qui envoie des SMS ou des e-mails tard le soir, Je suis également le genre de fille qui se plaint beaucoup, Je suis surtout le genre de fille à s’être comportée de façon ignoble vis-à-vis de l’être qui lui était le plus cher, Je suis enfin le genre de fille à lire l’unique livre de Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble.
Composé de 33 chapitres dont 32 commencent par cette formule Je suis le genre de fille –le dernier chapitre je vous laisse le plaisir de le découvrir– ce livre propose au final l’ autoportrait d’une femme d’aujourd’hui, Juliette, divorcée, mère d’une ado. Nathalie Kuperman adopte, avec talent et résolument le ton de l’humour et de la légèreté. Ok nous sommes le genre de fille à flipper complètement à la pensée de finir abandonnées de tous, sans amour et sans affection, ok nous sommes le genre de fille entourée d’amis tous en couple et tous plus heureux les uns que les autres, ok nous sommes le genre de filles à passer un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires seules et du coup sans aucune envie d’aller randonner, faire la touriste ou s’éclater je ne sais où. Mais tout cela n’est pas une raison pour s’abandonner au désespoir, haut les coeurs que diable, et faisons bonne mine. Le soir, seule dans son lit, c’est une autre affaire…

Un livre délicieux donc, la plume de Nathalie Kuperman, que je connaissais déjà pour Les raisons de mon crime (chronique ici) s’avère encore ici vraiment alerte et agréable. Parfois même désopilante… Juliette étant par exemple le genre de fille à se lancer des défis…Je resterai seule le soir du 31 décembre.
La mauvaise foi côtoie la tendresse, l’apitoiement sur soi succède au courage d’être soi (ben oui Juliette est une fille dans le genre qui aime repasser en regardant des séries tv le vendredi), le rire suit les larmes. Le rire permet de contenir les larmes plutôt… Un très joli livre oui, plus profond qu’il n’en a l’air, dédiée à la mère absente, morte trop tôt. Et en creux, toujours et encore la solitude.

Ed Flammarion, 2018

Les couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre

 Le secret de Pierre Lemaître? Je dirais plutôt les secrets. Avant tout des personnages super bien campés, à la fois dans leur corps et dans leurs paroles, vivants au sens premier du terme c’est-à-dire qu’on a l’impression de les côtoyer et de les entendre. Ils sont là, on les voit, on les écoute. Ensuite une intrigue extrêmement bien ficelée, des intrigues plutôt, car plusieurs fils sont tirés conjointement dans le roman et convergent pour former une toile homogène -la vengeance de Madeleine évidemment, mais aussi le destin du petit Paul et son amitié avec Solange, le parcours de la délicieuse et coquine Léonce, celui du gros ballot de  Charles….-. Enfin un arrière fond historique extrêmement bien intégré à l’histoire – la crise financière des années 30 en France, la montée des fascismes- , pour la bonne raison qu’il est partie prenante de cette histoire, l’un n’allant pas sans l’autre, tout comme l’escroquerie aux monuments aux morts dans le premier volume était la base même de l’intrigue de départ. En ce qui concerne le style, un art de la narration consommée, fluide et virevoltant, qui manie le rythme avec brio, tantôt s’attardant sur des scènes clés théâtralisées, tantôt s’octroyant des ellipses virtuoses. Pour le ton, toujours un humour irrésistible, tantôt moqueur mais juste pour le plaisir de faire rire -les hideuses filles jumelles de Charles, affreux petit lot à marier, prétextes à des scènes d’anthologie, tantôt extrêmement satirique, quand il s’agit de fustiger le pouvoir, les hommes politiques, les imbéciles de tout bord. Et de l’émotion aussi, puisque les personnages, mis à part l’horrible André Delcourt, ne sont pas campés d’une seule pièce, ils sont tour à tour pitoyables ou touchants -Robert, Charles, Léonce-, ou carrément attachants -le petit Paul-.
Un conseil de lectrice : il faut lire ce roman sur un temps court, avec le moins possible d’interruptions, être dans le « flow », quitter les personnages le moins possible, s’immerger complètement dans l’histoire. Un livre dont la lecture supporte mal d’être coupée en rondelles ou en part de gâteau.
Un roman qui remporte haut la main le pari d’être à la fois populaire, intelligent, moraliste  – au sens du XVIIème siècle-, politique, engagé, et même un poil féministe. Oui tout ça à la fois. Brillant.

Ed Albin Michel, 2018.

Eparse, Lisa Balavoine.

Et zut, voici typiquement le livre que j’aurais pu écrire -mais je n’ai l’ai pas fait eheh-, un livre sans prétention en apparence, mais sincère, parfois triste, souvent drôle, comme la vie.  La vie d’une femme d’aujourd’hui,  Lisa Balavoine, 43 ans, séparée, trois enfants. Une autobiographie ou autofiction, peu importe, éclatée, patchwork, composée de courts paragraphes allant de quelques pages à quelques lignes. Bien sûr on n’est pas dupe, l’ensemble résulte d’un montage de petits textes, de listes que l’on pourrait faire dans un atelier d’écriture, de citations glanées ça et là,  de réflexions écrites jour après jour. Mais le tout forme un genre de journal intime ou d’autoportrait très chouette,  dont le titre dit bien combien il est souvent malaisé de diriger et de recentrer sa vie… bien souvent tout part dans tous les sens, l’identité personnelle est bien difficile à cerner et ressemble à une vitre qui vole en éclat ou à un texte éclaté sur le papier.

Tout y passe donc : le couple bien sûr, sujet inépuisable, la rupture, chargée de tous ses regrets et doutes, l’éducation et la transmission, que ce soit avec ses propres enfants que par rapport à ses parents -les passages sur la mère de Lisa sont bouleversants- , l’amitié, la musique – miroir des sentiments, boomrang de la mémoire-, l’enfance, l’amitié et l’amour, la peur de vieillir. Un seul sujet est mis de côté, le travail…comme dit Lisa Balavoine, si elle n’écrit jamais dessus « c’est qu’elle n’a sûrement pas encore trouvé sa voie ».
Journal intime mais livre générationnel surtout, où toutes et tous les quarantenaires se reconnaitront. Les citations de chansons insérées ça et là, en tout cas pour moi, ont fait tilt, j’ai un patrimoine culturel comme on dit commun avec Lisa, et les artistes qu’elle aime sont ceux que j’aime, dans l’ensemble, – Dominique A, Michel Cloup duo, The Cure, Albin de la Simone….-. Les références à des films –Les amants du pont neuf vu trois fois à la suite lors de sa sortie- jouent également le même rôle…nous renvoyer à notre jeunesse perdue mais aussi à la beauté de ce qui perdure. Et les citations littéraires sont toujours bien choisies et intelligentes, placées là où il faut, sans pédantisme.

Oui, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de Eparse. Car au final les fils directeurs sont là -l’amour et la solitude, la filiation- et l’angle d’attaque toujours tenu -ne jamais s’apitoyer, tenir la route avec humour-. Car le tout, comme un bon documentaire, s’avère super super bien monté, il y a du rythme et du peps, et ce livre forme un autoportrait très réussi, plein de finesse, plein d’esprit.

ed JCLattès, 2018

Et comme Je lisaulit c’est aussi une émission sur Radio Pays d’Hérault, retrouvez Lisa Balavoine ici  https://www.rphfm.org/jelisaulit-femmes-separees-etc/