Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas

Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu -des jours décrétés comme nuls. Des jours non vécus (et à chacune de ces voix si différentes, je sais par coeur lequel de ses deux visages correspond).

En 50 courts chapitres, Chantal Thomas déroule telles des vagues successives les souvenirs liés à l’existence de sa mère, souvenirs aquatiques aux bords de mer et aux baignades. Il sera question ici de natation, mais pas du sport pratiqué en piscine, non, pas de longueurs fastidieusement comptabilisées dans une eau chlorée, mais un plaisir maritime au goût de sel et de liberté, en prise avec les éléments.  Du bassin d’Arcachon où elle vit jusqu’à la mort de son mari, jusqu’aux plages de la Méditerranée vers Menton, Jackie, née en 1919, ne cessera toute sa vie de nager en mer.  Comme je comprends son « air de satisfaction, de repos » lorsqu’elle a parcouru la distance qu’elle s’est fixée! Moi aussi je suis une droguée de la nage, je suis accroc à cet état d’apesanteur et d’apaisement ressenti après avoir barboté sportivement. L’effet des endomorphines…
Une vie file ainsi au fil de ces chapitres, une vie de femme que tente de décrypter sa fille. Arcachon c’est la vie de famille, le climat changeant accordé à l’humeur en dent de scie de Jackie, les nuages annonciateurs d’ennui et de dépression. Menton correspond à un renouveau lumineux, à l’envie de plaire et séduire à nouveau… avant que l’insatisfaction ne revienne. Chantal Thomas souligne en creux le vide d’une existence, une désespérance sourde, un certain désoeuvrement féminin, auxquels seule la natation peut s’opposer véritablement. Nager comme remède à la mélancolie, un acte vital, essentiel, une manière de se sentir vraiment vivre et de se colleter à la réalité de son corps et du monde, une façon d’affirmer sa liberté.
Souvenirs de la marée basse est un beau livre, texte à la fois hommage mais aussi méditation sur le lien parfois distendu et ténu que l’on peut entretenir avec sa mère, cette mère nous dit Chantal Thomas, qui « reste une étrangère, une étrangère très particulière, dont la présence est coextensive à la mienne, et dont les humeurs , bien que souvent incompréhensibles, ne me laissent jamais froide. Une étrangère très particulière qui m’ est devenue une sorte d’amie ». 

Ed. Seuil, 2018

 

 

Journal d’Irlande de Benoîte Groult

J’adore les journaux d’écrivains, on a l’impression d’entrer dans leur intimité, je suis du genre lectrice un peu voyeuse. Bon souvent les journaux sont destinés à être publiés, l’auteur y prend donc parfois la pause, trie ce qu’il livre au lecteur, la sincérité n’est pas forcément totale… peu importe, un portrait  en creux  se dégage toujours de ces journaux, mettant en valeur la regard de l’auteur sur l’existence, via mille détails souvent très concrets du quotidien.  Sous titré Carnets de pêche et d’amour 1977-2003, Benoîte Groult a tenu ce journal durant 23 étés, de 57 à 80 ans. Autant dire qu’elle n’était pas une jeunette quand elle a commencé, mais elle a vécu jusqu’à 96 ans quand même…

Il se dégage d’abord de ces carnets une vitalité folle. Benoîte et Paul son mari vont en Irlande avant tout pour pêcher, en bateau, à pied, par tous les temps. C’est sportif, on se lève tôt, on se gèle, on se mouille, on sent le poisson et les crustacés. La pêche de chaque jour est mentionnée au fil des pages, le nombre de poissons, de homards, leur poids …etc….et j’ai dû chercher dans un dictionnaire ce qu’étaient par exemple les bouquets -une sorte de crevettes-, moi qui pratique la pêche comme Marcel Proust pratiquait le saut en hauteur. Ce qui lie Benoîte et Paul  jusqu’au bout c’est bien cette activité en commun, leur complémentarité lorsqu’il s’agit de naviguer, de poser les paniers…. bien plus que le désir ou l’amour. Cela fait réfléchir sur ce qui fait tenir un couple… Car en dehors de la pêche, Paul et ses défaillances – sa tendance à l’ivrognerie par exemple- en prennent   délicieusement pour leur grade.
D’amour il est question aussi avec Kurt, le second homme de la vie de Benoïte Groult, celui qu’elle appelle Gauvin dans Les vaisseaux du coeur. Un amant avant tout, un chevalier servant inconditionnel et adorable, dont elle profite peu mais à fond lorsqu’ils peuvent se retrouver -il vit aux Etats-Unis-.  Mais les doutes et les atermoiements du début, les hésitations concernant une séparation éventuelle avec Paul, ne durent pas. La belle passion, qui aura duré quand même 45 ans- s’étiole vers la fin du journal,  le manque d’entente intellectuelle,  la débandade du corps – Kurt a dix ans de plus que Benoîte -ne résistent pas au temps. Messieurs réfléchissez avant de vous jeter sur la première jeunette qui vous emballe-…

Ce journal est particulièrement passionnant car en un seul livre,  427 pages exactement, il balaye 26 ans de vie. On suit ainsi l’évolution d’une passion en accéléré. On assiste également vitesse grand V, au passage de l’âge mûr à la vieillesse ennemie qui pointe son nez. Benoîte Groult aime plaire, se pomponner, être désirée, elle lutte contre les dégradations de l’âge, ne cache pas ses deux liftings. Elle possède une énergie à toute épreuve, reçoit ses amis et sa famille, pêche, bricole, cuisine, écrit, jardine, lit. Mais d’été en été, au fil de ces petits carnets, le temps semble filer à une allure vertigineuse. Et Benoîte Groult n’est pas de celles qui valorise la vieillesse, l’auréolant de vertus telles la sagesse, l’expérience ou la distance. Pour elle, vieillir s’accompagne hélas d’abandons successifs, adieu le désir, adieu la forme physique, adieu la vitalité et les étés en Irlande lorsqu’on ne peut plus pêcher. Bien des passages du dernier tiers de ce livre foutent le cafard… mais haut les coeurs, quand on commence ces carnets, l’auteur a quasi 50 ans, alors il reste de la marge.

Un joli moment à passer donc en compagnie de Benoîte Groult, tour à tour drôle et touchante. Une femme gâtée par la vie certes, mais une femme dont l’énergie de dingue laisse rêveuse.

Ed Grasset, 2018

 

Les rêveurs de Isabelle Carré

Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

Encore une actrice ou autre célébrité qui se sent obligée de nous balancer ses souvenirs de famille impérissables? Je suis entrée dans ce livre avec un peu de réticence, mais avec curiosité…
Assez bonne surprise finalement. Le récit peint par petites touches sensibles l’évolution d’un couple et d’une famille made in 70, après mai 68 donc, période où les cadres sociaux bougent -la mère est enceinte d’un autre homme avant de se marier avec son amoureux-, période où certains interdits et  tabous commencent à tomber. Un homme et une femme de milieux sociaux  qui ne se font pas faits pour se rencontrer se rencontrent quand même, s’aiment, ont des enfants, jouent au  couple bohème chic parisien dont ils ont rêvé … jusqu’à que le vernis craque, et que la vitre vole en éclat. Car tous les deux sont de grands enfants, imaginent davantage leur vie qu’ils ne la vivent vraiment.  Le chemin est long jusqu’à la véritable émancipation, et vers la liberté. Après le divorce, le père ose enfin vivre son homosexualité au grand jour, et la mère, de dépressions en période d’anorexie, tente de retrouver goût à l’existence.
A partir de cette enfance entre joie et insécurité, entre légèreté et faux-semblants, Isabelle Carré revient également sur sa vocation d’actrice. A quoi tient-elle? N’a-t-elle pas à voir justement avec les émotions qui débordent, et dont on ne sait que faire? Une hypothèse : on devient actrice pour être « cadrée » par la scène ou par la caméra, et s’autoriser, dans ce cadre, à exprimer ce qui embarrasse dans la vie courante – la folie, les pleurs, les vertiges et les rêves- .
En évitant d’en faire des tonnes, Isabelle Carré livre ici son roman familial non exempt de violence et de drames, avec délicatesse et légèreté. On lui en sait gré.

Ed. Grasset, 2018