Dans la forêt de Jean Hegland

 Dans la forêt est un roman captivant et passionnant qui sonne comme une profession de foi. La vision de l’existence de l’auteure,  ses valeurs, sont concentrées ici, mais sans aucune lourdeur pédagogique ni leçons de morale, grâce à la magie de la fiction. Entre conte, récit réaliste et roman d’anticipation, le livre raconte comment deux soeurs, Nell et Eva, 17 et 18 ans, tentent de s’adapter dans un monde où la civilisation et la société de consommation actuelles sont en train de couler…   Plus d’électricité, de magasins, de transports, ça sent la catastrophe… Seules dans la maison au sein des bois qu’elles ont toujours habitée, comment Nell et Eva vont-elles trouver les ressources nécessaires pour se débrouiller?

Un des intérêts romanesque du texte est de ménager un habile suspens, une tension addictive, dus au destin incertain des deux héroïnes et aux périls qu’elles affrontent.  Dus aussi à l’empathie croissante ressentie pour ces jeunes filles, et particulièrement pour la narratrice Nell, qui se confie à nous au fil d’habiles aller-retour entre le présent et le passé. Le roman se lit ainsi comme un thriller, j’ai imaginé le pire pour ces deux jeunes filles, et j’ai frémi pour elles… je me suis projetée sans peine dans leur situation qui n’a rien d’irréaliste, mais qui dessine au contraire la possibilité du déclin des pays riches dans un proche avenir.

L’autre réussite du livre est d’allier le genre du récit d’anticipation -nous voici après un cataclysme ayant provoqué l’effondrement de notre civilisation- et celui du récit du retour vers les origines. Certes d’autres auteurs ont imaginé le scénario catastrophe de la fin de notre civilisation -et non des moindres, comme Cormac McCarthy dans La route– mais Jean Hegland s’y prend d’une  manière toute personnelle. Dans La route, la ligne du roman suit les déplacements et  le trajet du père et de son fils vers la mer, alors qu’ici l’auteur mise sur la sédentarité et l’isolement, les deux jeunes filles restant cloîtrées dans leur maison natale. Le lecteur en est réduit à imaginer ce qu’il se passe au-delà de la forêt, seuls de vagues échos et rumeurs effrayantes parviennent aux oreilles de Nell et d’Eva.  Me mettant à la place des deux soeurs, je me suis projetée dans une situation qui pourrait bien nous pendre au nez, un monde où peu à peu tout ce que nous pensons être la normalité et le confort vient à manquer. Réchauffement climatique, catastrophe écologique ou nucléaire, épuisement des ressources… nous côtoyons ces mots tous les jours, nous nous en gargarisons sans y croire vraiment, avant de prendre notre voiture et d’aller faire nos courses au Carrefour du coin. Jean Hegland effectue juste un petit pas de côté, sans scénario catastrophe effarant, sans peindre l’apocalypse,  imaginant de manière très réaliste et concrète le sort de ces deux soeurs forcées de s’adapter à une nouvelle situation et découvrant peu à peu ce qu’elles avaient tous les jours sous les yeux.
Découvrant peu à peu l’immense richesse de la nature qui les entoure, Dans la forêt devient alors un véritable manuel de débrouillardise en mode « comment survivre en autarcie » qui ferait rêver plus d’un altermondialiste. Juste un petit exemple tout simple : Nell et Eva se mettent à économiser leurs sachets de thé, pour peu à peu boire ce qui ressemblerait vaguement à de l’eau chaude aromatisée, jusqu’à ce qu’elles découvrent que la nature leur offre à foison feuilles de menthe ou de verveine pouvant être infusées. Moi qui ai un rapport disons compliqué et proche de la nullité avec la réalité matérielle – la seule idée de bricoler me dégoûte, l’idée de planter une courgette me fatigue, et j’ai le sens pratique d’une méduse abandonnée sur la plage- je me suis mise à rêver à mon tour de jardinage et d’une existence rythmée par les saisons au fin fond de la forêt canadienne.
Ode à la nature et aux capacités d’adaptation de l’homme -ou plutôt de la femme-, conte du retour vers les origines primitives, Dans la forêt est un roman puissant et inspiré comme on aimerait en lire tous les jours.

Ed Gallmeister, 1996

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman

Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation d la maternité, et au bouleversement affectif, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner et de trouver en retour. Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait pas finir, qui survivait à tout, flambait plus haut que tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle put.

Ce livre m’a tenue au bord du désespoir et du désir de vivre, il m’a fauchée, je l’ai lu quasi d’une traite, la gorge serrée. Elégie pour une mère, hommage à une femme qui a brûlé sa vie par les deux bouts, incapable de mesure que ce soit dans le bonheur ou dans le désespoir, ne prenant pas la peine de se ménager et de se protéger, tour à tour à fond dans le tourbillon de la vie ou au fond du trou de la dépression, quel beau livre!
L’architecture du récit est extrêmement bien pensée, chacune des trois parties éclairant les autres, et produisant son petit effet de surprise. La première, dans un style lyrique et flamboyant épousant superbement l’instabilité dans laquelle vivent les deux soeurs, explore le lien complexe et viscéral, fait d’amour fou mais aussi de douleur, entre la mère et ses deux petites filles : souvenirs d’enfance, incompréhension des fillettes face au silence des adultes sur la « maladie » de leur mère, passages à la fois drôle et violents reprenant le langage fleuri et pas piqué des hannetons de cette dernière pour s’adresser à ses gamines. Plongée dans le passé et la mémoire, le registre est celui de l’émotion pure, de la drôlerie même parfois, et le texte se focalise avec empathie sur des moments charnières, traumatisants ou euphorisants de l’enfance, à travers le point de vue de l’enfant qui ne comprend pas tout : l’internement de la mère, ses périodes de faste, ses amours, ses emballements et ses désespoirs.
La deuxième partie reprend tout à zéro, Violaine Huisman reconstitue le parcours de vie de sa mère de manière chronologique, on passe au point de vue de l’adulte, l’auteur prend un peu de distance pour saisir les moments clés de cette existence chaotique, allant chercher aussi du côté du passé plus ancien, pointe du côté des grands-parents, et des secrets de famille. L’écriture se fait plus sage, il faut se calmer et reprendre le fil des choses pour tenter de comprendre.
La dernière partie débute par le suicide de la mère, évoque sa vie sans ses  grandes filles parties mener leur chemin, et la douleur du deuil s’accompagne de la volonté de lui  rendre hommage à la fois dans un bel enterrement digne de sa folie, de son courage et de sa beauté, mais aussi dans ce un tombeau littéraire qu’est le livre et ce magnifique final.
Fugitive parce que reine est un texte baroque, superbement écrit et construit. L’écriture de Violaine Huisman emporte, secoue et chamboule,  questionne ce vertige déstabilisant d’être mère et femme à la fois. C’est un texte bouleversant pour montrer combien les enfants, même très jeunes, prennent soin des parents et les aident à vivre, par leur empathie, leur force vitale juvénile, leur confiance indéfectible et leur amour inconditionnel.
La mère de Violaine Huisman fait partie de ces mères, follement aimées, inoubliables et border line de la littérature, et Fugitive parce que reine peut rejoindre sans rougir des livres tels que que La promesse de l’aube de Gary, Mother de Luc Lang,   Le livre de ma mère de Cohen ou encore Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan