La vérité sort de la bouche du cheval de Meryem Alaoui

Moi, quand un homme me suit et que je suis bien concentrée sur comment je bouge, je pourrais sentir la pression de sa trique sur mes fesses. Les mecs, en général, je leur montre que j’en ai envie parce qu’ils aiment ça. Et nous, on aime quand ils sont contents parce qu’ils paient sans faire d’histoires. Et je sais de quoi je parle. Ca fait quinze ans que je pratique ce métier. Aujourd’hui je suis d’humeur à parler. Mais en général, je ne rentre pas dans les détails. Je dis juste que je m’appelle Jmiaa, que j’ai trente-quatre ans, et que pour vivre, je me sers de ce que j’ai.

La femme qui se confie ici n’a pas les mots dans sa poche, Jmiaa est une pute de caractère officiant dans un quartier populaire de Casablanca, elle vit seule avec sa fille, et bosse pour Houcine, son protecteur et maquereau. Autour d’elle c’est tout un petit monde haut en couleur que l’auteure met en scène, les copines, les gens du quartier, les clients -sa classification des hommes selon leur manière de coucher est d’ailleurs édifiante-. Le tout dresse un tableau des dessous de la société marocaine pas piqué des hannetons. C’est ma foi drôle, enlevé, plaisant, même si j’aurais aimé une écriture carrément plus novatrice, moins attendue, une reconstruction littéraire moins « littéraire » ou classique pour rendre la manière de s’exprimer et la langue de ce petit monde.
Ce registre disons très gouailleur et truculent, la verve et le caractère bien trempé du personnage permettent de mettre à distance le caractère absolument sordide des conditions de vie de ces prostituées, sans le masquer toutefois. Ce qui permet de tenir, l’addiction à l’alcool, aux cachets, aux joints, et la violence, sont souvent évoquées, mais l’air de rien, sans misérabilisme, cela fait partie du lot quotidien c’est tout. Le point de vue de Jmiaa tient en une phrase, non sans une certaine fierté et affirmation féministe : « il faut des couilles pour pouvoir faire ce travail. Et tout le monde ne les a pas ».

Le récit prend un virage à 90° lorsque cette héroïne de la vie devient une héroïne de cinéma, à la faveur d’une rencontre inattendue. Ce roman célèbre ainsi l’importance de la chance, du destin, des rencontres qui bouleversent le cours tout tracé des choses. En ce sens le récit ressemble à un conte de fée, le réalisme est mis à mal certes, mais pourquoi ne pas rêver parfois et croire à sa chance?
La vérité sort de la bouche du cheval prend résolument le parti de l’optimisme et de la débrouillardise, et le parti de la femme aussi. On aimerait que le livre soit lu au Maroc.

Ed. Gallimard, 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux ou Une fin de siècle en France.

Peut-être est-ce Virginie Despentes qui envoie un souffle nouveau dans le jury du prix Goncourt?   Voici un très bon cru en tout cas. J’ai lu Leurs enfants après eux d’une traite, c’est un roman qui a tout ce qu’il faut  : une écriture, une histoire et de vrais personnages et un sujet.
Seul bémol, mais concernant les ventes, la couverture un brin racoleuse risque d’effrayer le petit neveu qui a pour habitude, à chaque noël, de ne pas se creuser la cervelle et d’offrir le Goncourt à son vieux tonton un peu vieille France.
Nicolas Mathieu entreprend de peindre la vie d’un coin paumé du nord-est français, une vallée en perte de vitesse économique après la fermeture des usines. Là vivotent des adolescents en quête d’expériences sexuelles et amoureuses, des adultes plus ou moins paumés, incarnant des milieux culturels et des classes sociales différentes. La grande force du livre est de faire vivre vraiment cette vallée, à la fois dans sa géographie très circonscrite – les diverses zones de résidence, les lieux  fréquentés,  les déplacements en moto, à pied ou en voiture entre un lieu et un autre- et dans la chronologie -puisque le temps du roman s’installe sur huit ans, et plus particulièrement sur quatre étés datés par l’émergence de Nirvana à la coupe du monde de 98- . Cette construction littéraire fonctionne hyper bien, permettant de voir grandir les personnages principaux, de les accompagner et de suivre l’évolution de leurs relations. C’est addictif comme une bonne série, on s’attache vraiment à ces jeunes, Anthony, Hacine, Stéphanie, parce qu’on a tous été un jour ces ados là.

Leurs enfants après eux est traversé par le désir et l’amour, un amour violent et absolu, comme on peut le ressentir adolescent, celui d’Anthony pour Stéphanie. 
Nicolas Mathieu sait écrire la force des premières découvertes, celles des émotions, des sentiments, du désir, mais aussi des frustrations et du chagrin. Il sait aussi écrire le sexe, il y a dans son roman les  scènes de cul les plus justes, visuelles, détaillées, et à fleur de sensations que j’ai jamais lues.

Mais la relation entre Anthony et Stéphanie c’est aussi un noeud de malentendus d’ empêchements.  Car les relations amoureuses, comme le reste, n’échappent pas aux déterminismes culturels, ou si peu… Stéphanie suivra son chemin, bac et études à Paris, Anthony, lui, représente celui qui partira et reviendra, incapable de s’arracher à cette « empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir ». On sent que l’auteur a  vécu cela dans sa chair oui, qu’il vient d’un milieu populaire que comme beaucoup d’entre nous il a chercher à quitter, avec la découverte des livres, d’une autre culture, et de la ville. Une force et une douleur qui restent en soi, un déchirement lorsqu’on est, comme le dit Nicolas Mathieu « orphelin volontaire » d’un monde,  celui des  » des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans ».

Une fin de siècle en France, une chronique de ces brûlantes années d’adolescence qui comptent tant dans une vie, la déchirure de la première souffrance amoureuse, et le sentiment très fort, qui est celui forcément de l’auteur, que l’endroit d’où on  vient, on le porte toujours en soi alors même qu’on a voulu ardemment le quitter.

Ed Actes Sud, 2017.

 

Le malheur du bas de Inès Bayard

Le malheur du bas, voici un titre explicite pour dire la souffrance engendrée par le viol de Marie, jeune femme mariée issue de la bourgeoisie aisée parisienne. Le viol, en voilà un vrai sujet, peu traité en littérature, parfois évoqué mais rarement décrit (mais je ne connais pas tout hein), mis à part chez Virginie Despentes.  Roman pour tous ceux qui pensent  (en leur fort intérieur bien sûr) qu’elles l’ont bien cherché, toutes des salopes… ce livre est fait pour vous.  D’entrée le premier chapitre donne le ton, commence par la fin, et décrit sans nous épargner et avec les détails qu’il faut les conséquences ultimes de ce viol dissimulé à tous, à savoir un massacre familial par empoisonnement. Seul le père encore vivant se traîne en vomissant du sang dans la cuisine, alors que le petit garçon et la mère sont déjà raides. Tout le récit sera donc tendu vers cette scène effroyable, se déployant à la façon d’une tragédie inéluctable. On ne peut évidemment s’empêcher de penser à Chanson douce de Leila Slimani qui utilise le même procédé narratif absolument efficace, même si le point de vue adopté concernant le personnage principal s’avère très différent.

Inès Bayard -et cela est très réussi-  choisit ici de placer la caméra au plus près de Marie, dans sa tête et dans son corps, puisque tout part d’un corps violé, humilié, violenté… Du meurtre à l’amour, du sperme au sang, du désir à la mort, c’est bien la chair qui l’emporte.  Sensations, douleurs et souffrances, dégoûts, sont explorés afin de faire ressentir au lecteur ce qui est vécu dans la chair du personnage. Les scènes clés –  la scène de viol extrêmement concrète, la révolte du corps, le dégoût de la sexualité qui en découle- sont extrêmement directes, détaillées, sans fioritures. Et comme Marie choisit de ne rien dire, cache à son entourage ce viol, les mécanismes psychologiques internes menant à la dissimulation et au déni, qui peuvent paraître incompréhensibles vus de l’extérieur, deviennent un des enjeux du roman.  La clarté de l’écriture, la rareté des images ou métaphores -qui  n’en sont que plus marquantes-, le parti-pris du dépouillement, pouvant être confondus  à tort avec une certaine pauvreté stylistique, servent en fait un récit tendu et efficace,  mettent en valeur le calvaire de Marie et son cheminement vers la folie.

Outre l’autopsie méticuleuse des conséquences d’un viol, ce roman s’avère aussi une vision fine de tout un milieu social bourgeois et aisé parisien, d’un petit monde protégé bcbg composé d’avocats et de cadres de banques, où le couple et la famille constituent le socle d’une existence rangée. Ici comme ailleurs, en costard-cravate comme en jean, cadre sup ou chômeur, bon père de famille ou sdf, les hommes sont capables de coincer une femme dans une voiture pour la l’humilier force 10 000 et la violer.  Et à travers le regard de la jeune femme, voici que tout vole en éclat, c’est tout un système fondé sur les faux-semblants et l’hypocrisie qui va craquer peu à peu. Ne pas faire de vague, maintenir l’ordre et les apparences, Marie est la première victime de son éducation, devient son propre bourreau, et s’enferme dans un schéma inculqué depuis l’enfance en choisissant de ne pas parler.

Analyse de l’abominable, immersion dans l’intimité du couple, enquête dans le milieu parisien bourgeois, Le malheur du bas est un roman glaçant et réussi sur la honte et le silence, ces malheurs du viol.

Ed. Albin Michel, 2018.