Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines est un récit très efficace qui saisit l’air du temps. C’est aussi un roman sur ce qui constitue tout simplement le cours d’une vie humaine : ses doutes et ses choix, ses passions liés au sexe ou à l’amour, et ses drames, ses erreurs et ses répétitions…
Claire et Jean forment un couple d’intellectuels parisiens. L’une est une essayiste dans la quarantaine, l’autre un journaliste de radio bien plus âgé qu’elle, animateur d’ une émission politique à fort audimat. Ils ont un fils qui a tout réussi jusque-là: Alexandre, jeune homme biberonné à l’injonction de la réussite et destiné à un brillant avenir. Claire est en train de refaire sa vie comme on dit avec Adam, un professeur d’origine juive, lorsque tout bascule : Alexandre est accusé d’avoir violé Mila, la fille d’Adam, dans des conditions sordides.

La première partie du roman, je l’ai lue comme une peinture sans concession, chirurgicale, d’un certain milieu parisien où se côtoient intellectuels, politiques et journalistes. Catherine Tuil sait transmettre grâce au style indirect libre ce qui traverse ses personnages, ce qui leur est singulier mais aussi ce qui les constitue en tant qu’être déterminé par leur origine et leur éducation. Elle parvient à capter leurs failles, leur complexité, leur densité. Seul le personnage de Jean Varel semble un brin caricatural, on va même jusqu’à sourire devant tant de suffisance et d’arrogance… quel être détestable, autocentré, obnubilé par son image et sa carrière, addict à twitter, à son petit pouvoir, et à son audimat… mais après tout ce genre de con doit sans doute exister. Et on verra par la suite que lui aussi possède ses zones d’ombre.
Et puis au-delà de ces personnages très contemporains, ce sont leurs -nos?- comportements qui sont épinglés, notamment à travers l’utilisation des réseaux sociaux et des dérives auxquels ils conduisent : culte de l’image, popularité, égocentrisme, lynchage médiatique et déchaînement de haine…C’est risible et triste, grotesque et pathétique.

La seconde moitié du roman, consacrée au procès d’Alexandre, est vraiment passionnante, haletante certes car tendue vers la sentence finale, mais aussi parce que chaque étape de l’événement apporte son lot de surprises. Le talent de la romancière, c’est d’orchestrer avec un vrai sens du rythme les scènes et les prises de parole de chaque acteur du procès : au fil de la narration, elle choisit d’être concise ou de rapporter les divers propos ou discours dans leur intégralité -le point culminant étant la défense de l’avocat d’Alexandre. Avec brio, la romancière balade le lecteur, comme peut l’être un membre du jury qui tente de se positionner entre les discours de l’accusation et de la défense, entre les témoignages des témoins et des proches, entre les pleurs de la victime et les paroles qui sonnent sincères de l’accusé. Toute la difficulté de juger, de trancher, est mise au jour. Qui a tort, qui a raison? Qui dit vrai, qui dit faux? Personne peut-être, et à la fin du roman nous voici tourneboulés, dans l’indécision et sans repères fix

Autour du sujet très discuté et rediscuté du viol, dans la mouvance de l’affaire Weinstein et des mouvements #Metoo et #Balancetonporc, Karine Tuil tisse un roman intelligent et magistral, un roman où rien n’est noir ou blanc, et où sont mis en valeur tous les points de vue : celui de l’accusé et celui de la victime, celui du père inconditionnellement du côté du fils, celui de Claire, mère et féministe à la fois, écartelée entre son amour filial et le doute quant à la culpabilité de ce dernier. Un roman qui laisse admiratif mais sans illusion et désenchanté quant à la nature humaine.

Ed Gallimard, 2019

Cora dans la spirale de Vincent Message

Voici un roman extrêmement intelligent, brillant, un roman de 450 pages qui se lit d’un trait, tendu jusqu’aux derniers chapitres.
Intelligent car Vincent Message réussit à porter, via le point de vue de son mystérieux narrateur, à la manière d’une enquête, un regard assumé de sociologue sur le fonctionnement d’une grande organisation et sur ses mutations -ici un groupe d’assurance et de mutuelles appelé Borélia- tout en montrant l’impact de ces changements sur les destins individuels -ici sur le personnage si attachant de Cora. Une des grandes forces du roman est en effet de créer une véritable empathie de la part du lecteur pour Cora, une jeune femme qui reprend son activité professionnelle après son congé maternité, et qui subit de plein fouet la violence des transformations de l’entreprise qui l’emploie.

Cora dans la spirale se lit comme un thriller social et économique, extrêmement bien documenté. Bienvenus dans le monde mondialisé de la compétitivité, du management manipulateur où « on objective, et où un salarié est jugé sur sa création de valeur ». Borélia est en pleine mutation lorsque Cora revient, le groupe change de direction, finie l’entreprise à papa, vive le temps où les salariés vont prendre la porte s’ils résistent au changement et aux pressions et même d’ailleurs s’ils ne résistent pas car une partie du personnel doit de toute façon partir de gré ou de force. En véritable écrivain, Vincent Message montre que le langage de ce monde le révèle, il introduit dans son écriture le langage spécialisé des managers, le vocabulaire des chefs de service, un galimatia truffés d’anglicismes et de litotes qui en dit long sur la violence des méthodes de management qui avancent masquées : « L’objectif officieux va plutôt être d’identifier les salariés qui sous-performent et de les inciter à démissionner, ou de leur mettre la pression et de faire un maximum de licenciements pour motifs personnels ».
Il s’agit là d’un roman dans la meilleure veine réaliste, où l’attention minutieuse aux détails et aux conditions concrètes de travail -configuration des bureaux devenant des open-space, bruits incessants des conversations et des coups de fils, jeux de regards et surveillance mutuelles, trajets quotidiens épuisants, perte de temps dans les queues d’ascenseur pour aller déjeuner- s’accompagne d’un suspens anxiogène. Un roman qui n’oublie pas de tenir son lecteur en haleine, qui brouille les pistes jusqu’à la toute fin, qui laisse jusqu’à la fin ses zones d’ombre et qui ménage ses effets-qui est le narrateur Mathias? Quel est ce drame vers lequel on chemine inéluctablement? Pourquoi un procès est-il évoqué au fil du récit? Que s’est -il passé ce vendredi 8 juin vers lequel on s’achemine avec une curiosité mêlée d’effroi?

Et puis n’oublions pas Cora, ce personnage si vibrant, que l’on aimerait porter, accompagner, soutenir… cette jeune femme qui se perd dans la spirale sans fin et sans sens du travail qu’on exige d’elle, qui tourne et retourne inlassablement dans sa tête la rengaine de la com faites de phrases creuses qu’elle doit rédiger pour le nouveau site de Borélia, et qui ne se rend même plus compte que son supérieur la harcèle délibérément en lui imposant des tâches rébarbatives, lui téléphonant même le week-end, la perdant dans des ordres et des contre-ordres. Ce récit illustre cette énigme : comment en arrive-t-on à à oublier la beauté de sa vie, comment Cora en arrive-t-elle à oublier son compagnon, à ne plus profiter de sa petite fille, et à ne plus trouver le temps de se consacrer à sa passion pour la photographie? En échappées poétiques et nostalgiques vers le passé de Cora, via les extraits de son journal aussi, les flash-back sur les épisodes phares de sa vie, tout un hors-champs loin du lieu et du temps dédié au travail, Vincent Message montre pourtant combien Cora était faite pour le bonheur et la vie…

Cora dans la spirale ou la chronique des ravages que peut faire le travail lorsqu’il devient une aliénation absurde. Cora dans la spirale ou le massacre de nos désirs. Un roman formidable, contemporain et intemporel, et qui interroge: pourquoi vous levez-vous tous les jours et qu’avez-vous fait de vos rêves?

Ed du Seuil, 2019

Par les routes de Sylvain Prudhomme

Quel beau roman, fin, subtil et sensible! Un roman dont les personnages deviennent des amis, des compagnons qu’une fois quittés on a l’impression d’avoir côtoyés en vrai, et tellement tristes de les laisser : Sacha, le narrateur, écrivain qui vient s’installer dans une ville du Sud, où il retrouve son ancien ami de jeunesse qui ne sera jamais nommé par son prénom, mais juste par ce mot un brin désuet « l’auto-stoppeur », ou encore Marie, la lumineuse compagne de ce dernier et leur jeune fils Agustin.
Par petites touches, au fil du texte, on apprend quel a été le passé commun de Sacha et de son copain, pas grand chose, mais assez pour saisir la profondeur de leur amitié ainsi que ses difficultés. Car cet auto-stoppeur n’est pas homme facile, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, on le devine aussi attachant et fascinant qu’égoïste et tourmenté. Il illustre à merveille la belle phrase à double sens de Cendrars : Quand tu aimes il faut partir. L’auto-stoppeur tente de concilier ses désirs contraires -et qui n’a pas ressenti cela?- : le besoin de se fixer, de vivre en sécurité auprès de l’être aimé, et l’envie irrépressible de bouger, de suivre son goût de l’aventure. Rester ou partir, rester ET partir plutôt, voici ce que l’auto-stoppeur tente de réaliser, en s’échappant par périodes sur les routes aux quatre coins de la France, puis en revenant auprès sa compagne et de son fils. Le magnifique chapitre central donne la parole à cet homme plutôt taiseux, donne certaines clés pour mieux comprendre sa soif de bougeotte contrariant son profond attachement aux êtres qu’il aime. En se confiant à son ami, de manière tacite, la suite de l’histoire se prépare… C’est comme une subtile passation de pouvoir dont il aura été question dans Par les routes, l’auto-stoppeur préparant sa disparition progressive, tandis que Sacha est autorisé à prendre de plus en plus de place auprès de Marie et d’Agustin.

Et hors champ que se passe-t-il, ailleurs, lorsque l’auto-stoppeur est en voyage? Qui rencontre-t-il? Que fait-il? Où va-t-il? Nous ne le savons que par bribes, grâce aux photos qu’il envoie, à ses cartes postales rigolotes, et aux indications de lieux. La toponymie française, les noms de villes et de villages jouent leur rôle essentiel dans ce livre, dans des listes souvent poétiques, qui surfent sur les sens et les sonorités, et on s’amuse à reconnaître les endroits que l’on connait, où l’on vit peut-être, et on se surprend à rêver et à imaginer les autres, autant de lieux où l’on pourrait vivre.

L’écriture de Sylvain Prudhomme est super agréable, aérée, faussement simple car tous les mots sont pesés. Les silences et les retour à la ligne favorisent avec bonheur la réflexion, la méditation et l’imagination du lecteur. A lui de se poser à nouveau les questions essentielles : que faire de sa vie? Comment concilier ses aspirations profondes et personnelles sans blesser et en protégeant ceux qui partagent notre vie?

Ed Gallimard, collection l’Arbalète, 2019.

La tentation de Luc Lang

Dans La tentation, il est question de cerf et de chasse, d’instinct de mort et de vie. Il est question de transmission familiale ratée et peut-être impossible entre François, chirurgien reconnu, et ses enfants Matthieu et Mathilde, qui le trahissent chacun à leur manière, mus par l’appât du gain ou par la passion amoureuse. Il est question enfin d’un monde ancien qui se perd dans la toute puissance et la violence de la finance et des faiseurs de fric. Un monde qui est le nôtre…
Luc Lang réussit là un roman extrêmement prenant, haletant et intense, un roman noir qui aurait pour cadre le milieu de la grande bourgeoisie, doublé d’ une tragédie familiale mûrie par l’incompréhension ordinaire entre un père et ses enfants, ainsi qu’entre un mari et sa femme foldingue et illuminée. Le vol de ce récit, tend, on le préssent, vers la catastrophe, vers cette longue scène finale extrêmement cinématographique en guise d’explosion apocalyptique de la violence contenue tout au long du roman.

Et puis, comment parler de ce texte sans vous en dévoiler ce qui fait la singularité de son architecture narrative?… il ne faut surtout pas que je vous gâche l’effet de surprise, la légère panique de lecture et l’impression déstabilisante mais délicieuse de se trouver complètement largué et dérouté lorsqu’on attaque la deuxième partie. Je vous dirai juste qu’au fil de ses quatre parties La tentation force à s’interroger sur l’essence même du roman et de ses possibles, ainsi que sur ce qu’est la réalité ou même la vérité.

Côté écriture on retrouve l’exigence stylistique qui signe les romans de Luc Lang. La précision géographique des lieux, l’attention portée aux activités humaines, aux gestes liés à la chasse ou à la chirurgie, donnent son côté matériel et sa dimension concrète à ce récit posant des questions existentielles et même métaphysiques. Le déroulé des longues phrases ressemble à ces vagues sur et dans lesquelles il faut s’immerger sans résistance et se laisser porter, et les dialogues empêchés par les silences font sentir toute la densité épaisse et lourde des relations familiales. Et j’adore enfin ces phrases en suspens, ces pensées se terminant par des points de suspension que le lecteur s’approprie et finit, s’immergeant dans le flux de conscience du personnage principal.

Avec La tentation on retrouve les sujets chers à Luc Lang – comment être époux, père, fils, face à des êtres familiers qui nous sont parfois les êtres les plus étrangers et les plus énigmatiques- ainsi que ce style travaillé qui fuit la facilité, mais renouvelés dans un écrin romanesque inédit qui surprend et saisit une nouvelle fois… C’est la force et le talent des grands écrivains.

Ed Stock, 2019.