Love me tender de Constance Debré

C’est leur affaire à tous ceux qui veulent croire à cette histoire que les femmes ont un lien avec la Lune, avec la nature, avec l’instinct, qui leur commande de s’en tenir à la matière et de renoncer à être. Moi ça ne m’intéresse pas. Mère ça n’existe pas. Mère comme statut, comme identité, comme pouvoir ou non-pouvoir, comme position, de dominé et de dominant, comme victime et comme bourreau, ça n’existe pas. Ca n’existe jamais ces choses-là. Il y a l’amour et c’est tout autre chose.

Constance Dubré, côté style, c’est Marguerite Duras qui aurait enfilé un vieux cuir sur son gilet marron sans manche, qui porterait sa jupe de mémé mi-mollet avec des converses, qui aurait échangé ses lunettes à gros foyer carrées contre un anneau à l’oreille droite et qui se serait fait tatouer Fils de pute sur le ventre sous son pull col roulé. Qui se serait fait couper les cheveux très courts à la garçonne. Et qui irait à la piscine tous les matins nager ses deux kilomètres plutôt que de s’envoyer ses deux litres de vin rouge.
Oui, il y a indéniablement quelque chose de durassien dans l’écriture sèche, épurée mais musicale et rythmée de Love me tender, dans ce phrasé entêtant et définitif. Quelque chose du meilleur de Christine Angot aussi, dans ce besoin de prendre le lecteur au collet, de provoquer, pour le plaisir, mais surtout pour masquer la douleur, pour faire front, quitte à heurter ou à irriter.
Les comparaisons s’arrêteront là. Car dans Love me tender, vous ne trouverez aucun auto-apitoiement, pas d’amour maternel éternel dévorant et étouffant, encore moins de négation de soi dans le gouffre noir de la passion durassienne jusqu’au boutiste.

Love me tender c’est le récit poignant mais retenu d’une femme qui vit le détachement volontaire et progressif de tout. Plus de boulot, plus d’appartement, plus de biens matériels, plus de lien amoureux qui durent. Aller au minimum, au plus près de soi. Constance Dubré possède deux sacs maximum d’affaires, un ordinateur et un vélo. Ses seuls besoins : écrire -seule activité intellectuelle et créatrice nécessaire-, nager -ceux qui fréquentent les piscines comprendront combien la natation aide le corps et le mental, c’est « une question de vie ou de mort »-, faire des rencontres sans grand lendemain avec des filles -pour le désir, l’excitation et l’élan vital-. Dans ce livre, beaucoup de passages sont à tomber, l’émotion exprimée en est d’autant plus forte qu’elle est dissimulée souvent par un sens bravache de la provoc, et contenue – et je repense là à la magnifique lettre centrale écrite à son fils, qui ne sera pas envoyée-. Constance Dubré a beau adopter un air de petit caïd qui la ramène, il se dégage de son livre toute la peine du monde .
Car dans ce mouvement d’épure, dans ce grand ménage existentiel, dans cette métamorphose de soi, Constance Dubré se confronte à ce qui résiste lorsqu’on a tout envoyé balader : l’amour pour son enfant.
Love me tender c’est l’histoire d’un lent éloignement et du délitement progressif du lien entre une mère et son fils. Paul a 8 ans lorsque Constance Dubré plaque mari et boulot -elle est avocate- pour une autre vie. Son livre pose des questions qui vont faire hurler certains mais qui sont fondamentales : est-ce que l’amour maternel justifie tout? Est-ce qu’il faut supporter la douleur au nom d’un sacro-saint lien filial à préserver coûte que coûte?
Après la guerre d’usure menée par le père à la mère, la mauvaise foi, les rendez-vous prévus puis ratés, après la douleur de ne plus voir le petit Paul -durant un an et demi quand même-, puis de se voir peu -une heure par quinzaine dans une structure- , après les lenteurs de la justice et l’enlisement dans des procédures qui épuisent et n’avancent pas, lorsqu’on octroie finalement la possibilité à la mère de passer un week-end sur deux avec Paul, rien n’est encore fini : le père fait souvent pression sur son fils, et bien souvent Constance ne peut emmener ce dernier avec elle, elle ne peut rien prévoir à l’avance. Et lorsqu’elle passe du temps avec Paul, une fois rentrée chez elle le week-end fini, la solitude et l’absence deviennent insupportables. Paul a 8 puis 10, puis 11 ans : trois ans d’enfance passés et volés à la mère, pour aboutir à la capitulation.
Echec, défaite, abandon vraiment? A moins que ce soit au contraire, lorsque le chagrin s’estompe avec le temps, d’acceptation, de libération et de disponibilité à l’amour qu’il s’agisse au final dans Love me tender : « J’ai pensé que j’avais fait le deuil de mon fils ».

Editions Flammarion, 2019.

A la ligne de Joseph Ponthus

« J’écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J’écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne »

Immersion dans l’univers oh combien sexy du travail en usine agroalimentaire, et du travail précaire de surcroît, celui des intérimaires, A la ligne est un curieux objet littéraire entre journal intime et littérature ouvrière, un texte à la fois réflexif et très concret, un livre hyper référencé mais accessible à tous, un texte désespérant mais drôle aussi, un texte qui ne donne pas de leçons, mais qui laisse songeur…

Au fil de courts chapitres successifs appelés feuillets, Joseph Ponthus place le lecteur exactement à ses côtés, sur cette ligne de  production -pour parler dans la novlangue de l’entreprise d’aujourd’hui-  qu’on appelait tout bonnement hier la chaîne : nous voici dans une conserverie de poissons où l’on trie les crevettes, les maquereaux et les éperlans, où  l’on dépote des caisses de merlans et de grenadiers, où l’on déroule des moules en plastique qu’une machine remplit de sauce, où l’on enfourne la pelle dans le four des tonnes de bulots, où l’on égoutte aussi du tofu. Invitation à l’embauche à 4h du matin à 15h  ou encore mieux de 21h à 5h du matin, vous ne sortirez pas de ce livre le même ni indemne.
Pour varier les plaisirs, en seconde partie, c’est à la ligne ou plutôt à la chaîne de découpe de l’abattoir que l’on retrouve Joseph. Découverte du » nec plus ultra, du top de l’industrie agroalimentaire » où l’on nettoie les locaux du sang, de la merde, de la pisse, des lambeaux de chair qui traînent, des groins, des pieds, des mâchoires de boeuf, des cornes, des oreilles, des mamelles et où l’on déplace et pousse huit heures durant les carcasses suspendues en haut des rails.
On sort de chaque feuillet de ce livre épuisé, éreinté, rincé. Écoeuré aussi par les conditions de travail de ces ouvriers. Joseph Ponthus parvient à faire ressentir combien bosser dans ces endroits est dur, difficile, pénible physiquement et  psychiquement, combien tenir huit heures et parfois davantage sur la ligne relève de l’exploit. C’est inhumain.  Tenir, supporter, passer l’épreuve de l’usine :  Joseph Ponthus vit ce dont il ne se savait pas capable de traverser, triste héros des temps modernes.

La réussite du livre tient bien sûr à son écriture. A l’image de la ligne de production qui ne s’arrête jamais, dans ce long poème en prose, il n’y aura  jamais de point à la ligne. Coquetterie d’écrivain qui se targue d’écrire en vers libres? Non, mais plutôt une forme qui s’est imposée, une forme qui correspond consubstantiellement au fond. En effet lorsqu’on travaille à la chaîne, tout dépend d’une seule chose: la cadence imposée. Si vous avez une minute pour effectuer un geste, vous n’avez pas une seconde de plus ou de moins. Si tout va bien, si personne ne vous met en retard sur la ligne, si vous êtes en forme et expérimenté, si les machines fonctionnent, si personne n’est absent, vous réussissez à vous dégagez du temps sur cette  minute :  autant de gagné pour vous reposer, pour rêvasser ou pour penser. Joseph Ponthus, lui, écrit dans sa tête. Evidemment, pas le temps de faire de grandes phrases, il faut penser et rédiger vite et court. Rentré à la maison l’ouvrier intérimaire écrit ses phrases du jour, sensations, émotions, flashs volées à la cadence. A la ligne se présente donc visuellement comme un long poème en prose où les retours à la ligne, la longueur variable des lignes mettent en valeur  un mot parfois isolé, une expression, une phrase, mais aussi  les silences et les blancs de la page. Et cela fonctionne. Le temps de la lecture on épouse le temps de la cadence. Un rythme, une pulsation, une envie de lire à voix haute s’installent au fur et à mesure de la lecture.

A la ligne est un livre sincère, vrai et juste. Joseph Ponthus ne verse pas dans l’affreuse démagogie, il ne cherche pas à faire populaire, il est tout entier dans son texte, ancien étudiant en lettres, lettré et grand lecteur, ancien éducateur social, intérimaire en abattoir breton, amoureux,  maître du chien adoré Pok Pok. Les références littéraires  côtoient les détails prosaïques. La poésie flirte avec la réalité brute. Le sublime avec le sordide. La joie avec la souffrance. L’intime avec le social.
Le rire avec les larmes. La colère avec la douceur. La révolte avec le découragement. La force avec la fragilité. Un livre total.

Editions La Table Ronde, 2019.