Le monde du vivant de Florence Marchet

Florent Marchet, un roman et un romancier formidables. Tout sonne juste. Les personnages, la vision de la campagne et de la vie des agriculteurs, le regard sur les gens qui habitent dans ces zones rurales, et l’accent mis sur les choix à faire, entre écologie et course au rendement. Quel beau regard sur les ados, leurs préoccupations, leurs premiers bouleversements amoureux et sexuels, tout cela est extrêmement bien transmis. Florent Marchet vous avez su trouver les mots, vous êtes juste là où il faut, sans mièvrerie, sans en faire trop, dans leur corps et leurs premiers émois et leurs confusions. Vous êtes aussi dans les rêves et les soucis du père, Jérôme, dans son lent naufrage dans une occupation qui ne lui laisse plus le temps de se pauser, de respirer. Et le hors -champ, les échappées vers un avenir qu’ on devine – le départ (la fuite) de Solène vers les études et la ville, le possible délitement du couple Marion/Jérôme, la dépression de ce dernier-, tout est super bien mené. Et en plus votre écriture est efficace, extrêmement lucide, parfois poétique, et drôle aussi parfois! Vous savez ménager des respirations dans le fil de la narration, dans un ensemble très rythmé, super plaisant à lire.
Bref j’aimerais bien que ce livre fasse un beau chemin. Que les gens le lisent !
Florent Marchet, je vous connais et vous apprécie beaucoup en tant que auteur et chanteur, depuis vos débuts, j’adore vos textes de chansons, je savais donc bien évidemment que vous aviez du talent pour écrire, et là j’ai été complètement scotchée par votre talent de romancier. Merci!


Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon

Histoire du fils, c’est l’histoire d’André, fis de Gabrielle, né au début des années 20. Un enfant confié dès sa naissance à sa tante et son oncle maternels, dans le Lot, alors que sa mère vit et travaille à Paris, mère-célibataire comme on disait alors.  Un enfant, et l’on hésite sur les mots, négligé, abandonné, mais aussi peut-être protégé et accompagné par une mère farouchement secrète qui n’a ni le temps, ni l’envie de s’en occuper, de l’éduquer, de l’élever…pas la fibre maternelle quoi. La générosité et la solidarité familiales feront le reste. Et André grandira avec et autour de la place vacante du père, ce vide « vertigineux ».

Mais Histoire du fils c’est aussi et peut-être surtout l’histoire de la mère, ou plutôt d’une femme, qui se veut justement une femme libre avant d’être mère. L’histoire du fils est un drame, une tragédie douce, tout en retenue, murmurée et contenue, l’histoire en creux d’une passion violente, celle d’une vie, celle éprouvée par Gabrielle pour un homme bien plus jeune qu’elle, Paul, inconséquent et inconstant,  un homme qui n’est pas à la hauteur d’un tel amour, pas à la hauteur tout court…. Marie-Hélène Lafon ne s’attarde pas sur les explications psychologiques ou sentimentales, quelques mots, quelques silences entre les phrases laissent comprendre la teneur de ce qu’a vécu Gabrielle….C’est son type d’homme, elle le sait depuis longtemps ; elle sera déchirée, comme jamais encore elle ne l’a été, c’est le prix à payer, le prix de l’ivresse.
Histoire du fils c’est l’histoire d’une femme qui choisit la solitude pour vivre jusqu’au bout une relation à sens unique qui s’avèrera finalement stérile et avortée. A la mort de Gabrielle, la  découverte de son appartement parisien, méticuleusement rangé et propre, décrit à travers les yeux de son fils, laisse deviner une vie modeste et presque austère, et la porte se referme sur le mystère intime de cette existence. On pense à Une vie de Maupassant : Gabrielle est la version en négatif de Jeanne, la mère qui ne se laissera, elle, jamais emporter par son amour filial.

Dans ce texte magnifique, chaque mot est pesé, choisi méticuleusement, la littérature se fait ici travail d’orfèvre ou de précieuse broderie. Quel travail délicat de styliste, Marie-Hélène Lafon excelle pour peindre les détails qui font tout, qui en disent long, les choses vues, les parfums, les gestes furtifs. Marie-Hélène Lafon est partout totalement engagée dans son livre, pleinement présente, dans ses choix d’écriture, son exigence perfectionniste.
Marie-Hélène Lafon, on la devine aussi dans tous ses personnages, elle les habite sans se confondre avec eux, car Histoire du fils  ne se veut évidemment pas une autobiographie. Mais Marie-Hélène Lafon est une fervente admiratrice de Flaubert, comme lui, elle se dévoile et se cache dans ses ses personnages. Elle est Paul, dans ses origines auvergnates, dans ce bout de Cantal dont il est originaire. Elle est André, dans son intelligence et dans son goût et ses dispositions pour les études, dans son désir de retrouver ses racines, ses origines. Elle est peut-être et surtout Gabrielle, cette femme qui choisit Paris, qui a suivi son propre chemin,  elle est dans cette vie faite de silence et de pudeur, dans cette femme qui « a le goût du secret », qui ne s’épanche pas, et qui assume ses choix. 

Editions Buchet Chastel, 2020

Le coeur synthétique de Chloé Delaume

Adélaïde croyait exister hors du regard des hommes, s’être construite au-delà de leur désir. Aujourd’hui qu’elle devient un produit obsolète, la régression la guette, elle est assujettie. Elle préfèrerait tant être lesbienne, ses goûts sexuels, elle les maudit. Adélaïde ressent une forme de colère, elle aimerait être capable de se passer du couple. Elle se veut autonome, parfaitement accomplie. Pour autant ce manque l’accable. Ce soir la solitude lui pèse comme un sac plein de chatons qu’on mène à la rivière. Personne ne pense à elle et elle ne pense à personne. Elle est de son vivant, pour le monde, un souvenir. Rien n’est plus humiliant que de se sentir faible à cause de cette absence, juste le vide d’amour. Dépasser ce vertige, Adélaïde éprouve toutes les formes de la honte. Ca fait naître dans sa gorge l’embryon d’un sanglot.

Le coeur synthétique, conte réaliste, tragi-comédie, ou les tribulations d’Adélaïde en  pays du célibat.

Adélaïde, 46 ans,  est parisienne, attachée de presse dans l’édition, sans enfant, sans famille. Au début du roman, Adélaïde tombe en célibat comme d’autres  plonge dans un moteur alors qu’ils n’ont jamais mis le pied sur un embrayage.  Et pour son malheur, elle souffre d’un mal curieux mais fort répandu : l’ « épousite aiguë »,  qui pousse à subir le célibat comme un  terrible chemin de croix, une torture insupportable. Adélaïde ne voit qu’une seule alternative au malheur d’être seul : vivre en couple, c’est une obsession, une aliénation idéologique, le but de sa pauvre existence.

Ce roman délicieux  oscille entre le pathos le plus pathétique et la drôlerie drôlissime. Juste entre le rire et les larmes, exactement au bon endroit. Un délice au style ciselé, un vrai travail d’orfèvre, minutieux. Chaque phrase, chaque image tombe à pic : Adélaïde traîne son chagrin comme « un sac de chatons trop lourd que l’on va noyer ». A ce sens du détail stylistique s’ajoute une maîtrise des points de vue narratifs et de leur variation : on est à la fois avec Adélaïde, on éprouve son chagrin et son désarroi, en empathie totale, on se retrouve et se reconnaît, mais aussi à côté d’elle, en surplomb, en posture d’analyste, et on sourit tendrement ou méchamment, selon votre degré de férocité, devant tant de naïveté sentimentale bêbête.

 Cerise sur le gâteau, l’histoire de la quête amoureuse d’Adélaïde se double d’une irrésistible satire sociale du milieu éditorial parisien, jeux de mots à l’appui, – le prix du Chlore!-, tout le monde dans ce petit monde en prend pour son grade, auteurs, éditeurs, attachées de presse… L’ironie étant que Chloé Delaume ait été récompensé par le prix Médicis 2020 pour ce livre!

Pour finir, la question se pose : comment vivre et vieillir quand on est une femme sans homme?  La solution passe peut-être par une communauté de femmes, l’ amitié, la proximité géographique et la sororité. Tout un programme.

Editions du Seuil, 2020.

Chavirer de Lola Lafon

Un roman qui t’a touchée au coeur.
Sans doute parce que toi aussi tu aurais pu être Cloé, cette collégienne de 13 ans qui grandit dans les années 80, issue de ce qu’on appelle la classe moyenne. Toi aussi tu aurais aimé, si seulement tu avais eu l’occasion, être cette danseuse de modern jazz dans une MJC, cette ado qui rêve de paillettes, biberonnée à Champs-Elysées et aux émissions de variétés du samedi soir. Toi aussi tu y aurais cru, aux beaux discours de Cathy, recruteuse élégante et parfumée de haut vol pour une fondation fantôme, qui t’aurait choisie, recrutée, t’aurait distinguée parmi les autres, t’aurait sélectionnée pour intégrer Galatée, une stucture prestigieuse te faisant miroiter que toi aussi tu peux saisir ta chance, la chance de réussir, de percer, d’être admirée. Ta chance à certaines conditions : accepter le piège sexuel, se taire, et même donner des noms d’autres ados susceptibles d’être recrutées? Et toi aussi, une fois refusée et jetée, tu aurais eu honte, la honte d’être devenue à la fois victime et bourreau, et tu aurais soigneusement dissimulée ce qu’il s’est passé dans les grands appartements, le déroulement de ces curieuses et douloureuses auditions particulières.
  
Chavirer est  un roman traversé par le souvenir vibrant et extrêmement présent de l’adolescence. Souvenir du corps adolescent, des sensations, des émotions. Lola Lafon continue, comme dans tous ses livres, à explorer cette période de la vie, cette ligne de faille, ligne de partage, ligne de crête,  où l’on se cherche, où l’on s’identifie à des modèles, où l’on cherche une direction à donner à son existence. Cette période où l’on se construit  à travers le regard des autres, où l’on rêve de quitter parents et maison pour vivre autre chose, ailleurs, de plus intense, de plus excitant. L’adolescence forte et fragile, énergique, increvable, et si secrète. L’adolescence comme terrain de chasse pour des réseaux organisés, des hommes qui exploitent et profitent de très jeunes femmes qui ne savent pas dire non, pour qui la frontière entre le permis et l’inadmissible est bien flou, et où la découverte de la sexualité, ce territoire inconnu, terrifiant et désirable à la fois, devient un cauchemar indicible.

Chavirer est aussi  un roman traversé par une conscience très juste des classes sociales…  Qu’est-ce que cela veut dire être une fille issue de la classe populaire, d’un milieu modeste? Quels sont les rêves que l’on s’autorise, que l’on cache, quand on a des « parents qui n’ont ni le temps ni l’argent de s’enquérir de ses rêves? ».  Qu’est-ce que cela veut dire baigner dans la culture populaire, celle de la télé, des chansons de variété, de Champs-Elysées, de Goldman et de Mylène Farmer? Etre danseuse pour Champs-Elysées, est-ce méprisable, est-ce enviable, sans doute cela dépend de quel côté on se place.

Edition Actes Sud, 2020