Ce matin là de Gaëlle Josse

La femme qui tombe
C’est avec l’infinie délicatesse qui la caractérise que Gaëlle Josse suit la trajectoire de Clara, de ses rêves de jeunesse avortés à son effondrement 12 ans après, pour finir par sa lente renaissance.
Avec minimalisme, beaucoup de justesse et de tendresse pour son héroïne, l’autrice, qui est aussi poète, trouve les mots et les images justes pour dire ce que l’on nomme aujourd’hui par cet horrible mot à la mode un « burn-out », ce raz le bol qui vous terrasse un jour, ce « Je n’en peux plus », ce « Je ne PEUX plus », plus continuer ainsi une vie et un métier et une vie dénués de sens. Clara travaille depuis plus de 10 ans dans société de crédit, vaillante employée dévouée à son entreprise, et a remisé aux oubliettes ses désirs enfouis, ses aspirations de jeunesse. Pourquoi est-ce qu’un matin on s’effondre, pourquoi Clara craque-t-elle un matin, dans sa voiture qui ne veut plus démarrer? Sans doute, parce que l’épuisement, la mise au jour et la conscience du manque de sens de son existence, la dissonance psychique entre ce à quoi elle aspire et ce qu’elle fait lui explose tout d’un coup au visage et au coeur : son activité professionnelle lui apparaît alors dans toute sa vacuité et sa nuisance sociale. Ce court roman m’a fait penser au sublime roman de Vincent Message Cora dans la spirale, même si le traitement narratif et le style sont très différents : même thématique du travail qui bouffe la vie et les rêves, et qui tue à petit feu, rendant prisonnière d’une spirale, d’un fonctionnement qui devient insupportable.
J’ai vu que Gaëlle Josse est diplômée en droit et en psychologie clinique. Elle dédie d’ailleurs son livre « A tous ceux qui tombent ». Elle pourrait ajouter « ….et qui se relèvent ». Car Clara va se relever, retrouver élan et désir, mais au terme d’un long cheminement douloureux. Gaëlle Josse sait de quoi, elle parle, on le sent quand elle décrit les souffrances de la dépression : ces petits matins terribles, « tranchants comme des lames, mordants comme des crocs…. Ce sont des matins « ne me secouez pas, je suis pleine de larmes, il lui faut attendre la reprise du flux, chasser la tristesse, mais elle ne sait pas comment faire. » Elle comprend, elle a écouté ceux qui tombent ou même ressenti cela, qui sait?
L’autrice a su trouver l’angle qu’il faut, le bon point de vue : elle est à la fois Clara, tant elle sent au plus près les sensations et les douleurs de son personnage, mais elle est aussi son ange gardien, cette « main posée sur son épaule » qu’elle dit souhaiter être, on sent qu’elle l’accompagne, la soutient et la porte avec beaucoup de tendresse et d’empathie.
L’importance des amitiés, le séjour chez la fidèle Cécile dans une ferme, bien plus peut-être que de l’amour de son amoureux qui s’enfuit face à tant de détresse, le temps aussi, aident Clara à retrouver la lumière, à renouer avec ses désirs et à penser à elle-même.
Un très beau roman, fin et sensible, sur le sens de nos vies, et sur la connexion à soi-même.

Edition Notabalia, 2021