Tout homme est une nuit, Lydie Salvayre


Tout homme est une nuit
 est un roman très drôle et très inquiétant, à la manière de Lydie Salvayre. C’est aussi un roman résolument ancré dans la société actuelle, en phase sur notre époque. Il donne une vision sombre et désespérée de la société française, de sa bêtise crasse, de sa xénophobie, de ses clivages intellectuels et politiques … bref tout le long de sa lecture, avec Lydie Salvayre, je me suis posée cette question : tout est-il déjà foutu ou reste-il encore de quoi espérer?
Il ne s’agit pas seulement d’une question théorique car ce livre se lit comme un thriller, son scénario ressemble à une chasse à l’homme, au fil duquel la vie d’un homme traqué est en jeu. La haine et la connerie  vont-elle mener au drame?  Est-ce que le sang va couler?

Je pose le décor. Un petit village provençal, une épicerie qui végète tenue par Etiennette, et un café des sports, où Marcellin, gros beauf, règne en maître. Là viennent s’abreuver à la fois d’anisette et de conversations de comptoir Gérard, Emile, Etienne et Dédé. Tous ces personnages jouent leur rôle, du petit plaisantin au bon gars, du con de la farce au figurant. Survient dans ce petit monde Anas, un homme de 35 ans, qui va tenir le rôle de l’étranger, celui qui dérange, on ne sait pourquoi, et qui va cristalliser les peurs, les haines et les frustrations des villageois. Frustrations qui sont nombreuses….-tout homme est une nuit-… qu’elles soient sentimentales, sexuelles, professionnelles, familiales, et j’en passe.
Pourtant cet étranger n’a rien de dangereux, il est plutôt fragile, car il est gravement malade, il a un cancer, et suit une chimiothérapie dans la ville d’à côté. Lydie Salvayre explore d’ailleurs avec finesse le continent noir de la maladie et de manière extrêmement touchante montre combien la peur de la mort ne grandit pas forcément l’homme, et détruit même sa capacité à aimer…des ravages de la maladie sur l’esprit.
Le dispositif romanesque choisi par l’auteur souligne en lui-même le clivage complètement imperméable entre deux parties de la population française, puisqu’il se fonde sur l’alternance de deux voix. D’un côté, celle de Anas, représentant ceux qui se croient l’élite intellectuelle et tolérante de la France, et de l’autre, celles des habitués du café des sports, ceux que les hommes politiques appellent communément « le peuple »,  qui se range volontiers du côté du racisme et des idées simplistes.
Deux voix pour deux langues donc, car comme toujours chez Lydie Salvayre, la manière dont s’exprime les personnages, le travail sur leur langage sont des matériaux privilégiés.  Anas s’exprime dans un registre de langue recherché et littéraire, manie les imparfaits du subjonctifs en veux-tu en voilà, et Lydie Salvayre dissimule même malicieusement des alexandrins ici ou là au fil des paragraphes le concernant. Ceux du café des sports utilisent eux la langue de tous les jours, qui sonne souvent vulgaire et triviale, avec ses poncifs et ses clichés, ses mauvaises blagues racistes… véhiculés par les discours politiques des extrêmes, le sale populisme des hommes politiques voulant nous faire croire qu’il existe des solutions simples à des problèmes complexes.

Une histoire de haine et de fureur donc, au cours de laquelle on rit aussi pas mal … je ne « spoile » pas la fin du roman, ne vous dis pas comment il s’achève et qui va l’emporter, de la connerie ou de l’intelligence, de la bêtise ou de la sensibilité, des liens obligés ou des affinités électives…

Ed du Seuil, 2017

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