Les fils conducteurs de Guillaume Poix

Plutôt que de jeter votre portable qui fonctionne encore pour acheter le dernier ephone machin, lisez Les fils conducteurs de Guillaume Poix . Cela vous coûtera beaucoup moins cher et en plus vous prendrez une grosse claque littéraire.
Car ce roman est un choc.
Choc du sujet d’abord. Nous voici au Ghana, près du port d’ Accra, dans l’immense décharge de l’obsolescence programmée où atterrissent nos téléphones, appareils électro-ménagers, écrans, ordinateurs, j’en passe. Ce lieu, c’est « la bosse », ou encore Agbogbloshie, nom digne d’une planète lointaine dans un roman d’anticipation. Là, s’agite sous une chaleur écrasante des mômes entre 10 et 15 ans, Isaac, Moïse, bientôt rejoints par Jacob, des gosses qui récupèrent pour quelques sous métaux et composants envoyés au recyclage….. et c’est reparti pour un tour, la filière est juteuse pour ceux qui en tirent les ficelles. Le souci c’est que ces gosses y laissent leur santé, leurs poumons et leurs peaux… pour extraire les métaux à revendre, il faut marcher dans la ferraille, s’entailler les mains et le corps, il faut brûler les gaines en plastique et inhaler les fumées toxiques, ou encore risquer l’électrocution. Quand tout cela ne finit pas par le racket et la prostitution imposés par les petits caïds du coin…Quand tout cela ne finit par aussi dans une exposition photo pour  une galerie huppée ou un festival, puisque le roman met aussi en scène, de manière très fine et ironique, Thomas, un photographe français subventionné par Total, incarnation de notre regard occidental, mêlé d’apitoiement, de culpabilité et d’horreur.
Choc de l’écriture aussi et surtout. Pour évoquer cet enfer, Guillaume Poix manie une langue extrêmement riche et inventive. Invention dans les scènes et les descriptions, dans le rythme interne des chapitres et des paragraphes, des phrases. Invention sidérante surtout dans les dialogues lorsqu’il s’agit de faire parler les personnages entre eux et donc de les entendre. Je ne sais pas si ce langage est celui qui est vraiment utilisé par les gens qui travaillent dans la décharge ou si Guillaume Poix, qui est auteur de théâtre -il a obtenu le prix Labou Tansi en 2016 pour sa pièce Straight-, s’en inspire afin de créer cette langue si singulière, originale, indescriptible. Comment dire? Il faut lire ces passages dialogués, mélange d’anglicismes, de néologismes, de trouvailles, d’expressions argotiques pour en saisir toute la saveur et l’invention, la drôlerie aussi. Une langue à part, pour un monde à part ; une langue métissée,  faite de mots et d’expressions disparates pour un lieu tout aussi composite, fait d’objets électroniques hétéroclites.
Un premier roman époustouflant donc, d’une grande beauté stylistique, écrit dans une prose poétique superbe, pour servir un sujet et une histoire laissant au bord du dégoût et des larmes.

Editions Verticales, 2018

 

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