Les rêveurs de Isabelle Carré

Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

Encore une actrice ou autre célébrité qui se sent obligée de nous balancer ses souvenirs de famille impérissables? Je suis entrée dans ce livre avec un peu de réticence, mais avec curiosité…
Assez bonne surprise finalement. Le récit peint par petites touches sensibles l’évolution d’un couple et d’une famille made in 70, après mai 68 donc, période où les cadres sociaux bougent -la mère est enceinte d’un autre homme avant de se marier avec son amoureux-, période où certains interdits et  tabous commencent à tomber. Un homme et une femme de milieux sociaux  qui ne se font pas faits pour se rencontrer se rencontrent quand même, s’aiment, ont des enfants, jouent au  couple bohème chic parisien dont ils ont rêvé … jusqu’à que le vernis craque, et que la vitre vole en éclat. Car tous les deux sont de grands enfants, imaginent davantage leur vie qu’ils ne la vivent vraiment.  Le chemin est long jusqu’à la véritable émancipation, et vers la liberté. Après le divorce, le père ose enfin vivre son homosexualité au grand jour, et la mère, de dépressions en période d’anorexie, tente de retrouver goût à l’existence.
A partir de cette enfance entre joie et insécurité, entre légèreté et faux-semblants, Isabelle Carré revient également sur sa vocation d’actrice. A quoi tient-elle? N’a-t-elle pas à voir justement avec les émotions qui débordent, et dont on ne sait que faire? Une hypothèse : on devient actrice pour être « cadrée » par la scène ou par la caméra, et s’autoriser, dans ce cadre, à exprimer ce qui embarrasse dans la vie courante – la folie, les pleurs, les vertiges et les rêves- .
En évitant d’en faire des tonnes, Isabelle Carré livre ici son roman familial non exempt de violence et de drames, avec délicatesse et légèreté. On lui en sait gré.

Ed. Grasset, 2018

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *