Journal d’Irlande de Benoîte Groult

J’adore les journaux d’écrivains, on a l’impression d’entrer dans leur intimité, je suis du genre lectrice un peu voyeuse. Bon souvent les journaux sont destinés à être publiés, l’auteur y prend donc parfois la pause, trie ce qu’il livre au lecteur, la sincérité n’est pas forcément totale… peu importe, un portrait  en creux  se dégage toujours de ces journaux, mettant en valeur la regard de l’auteur sur l’existence, via mille détails souvent très concrets du quotidien.  Sous titré Carnets de pêche et d’amour 1977-2003, Benoîte Groult a tenu ce journal durant 23 étés, de 57 à 80 ans. Autant dire qu’elle n’était pas une jeunette quand elle a commencé, mais elle a vécu jusqu’à 96 ans quand même…

Il se dégage d’abord de ces carnets une vitalité folle. Benoîte et Paul son mari vont en Irlande avant tout pour pêcher, en bateau, à pied, par tous les temps. C’est sportif, on se lève tôt, on se gèle, on se mouille, on sent le poisson et les crustacés. La pêche de chaque jour est mentionnée au fil des pages, le nombre de poissons, de homards, leur poids …etc….et j’ai dû chercher dans un dictionnaire ce qu’étaient par exemple les bouquets -une sorte de crevettes-, moi qui pratique la pêche comme Marcel Proust pratiquait le saut en hauteur. Ce qui lie Benoîte et Paul  jusqu’au bout c’est bien cette activité en commun, leur complémentarité lorsqu’il s’agit de naviguer, de poser les paniers…. bien plus que le désir ou l’amour. Cela fait réfléchir sur ce qui fait tenir un couple… Car en dehors de la pêche, Paul et ses défaillances – sa tendance à l’ivrognerie par exemple- en prennent   délicieusement pour leur grade.
D’amour il est question aussi avec Kurt, le second homme de la vie de Benoïte Groult, celui qu’elle appelle Gauvin dans Les vaisseaux du coeur. Un amant avant tout, un chevalier servant inconditionnel et adorable, dont elle profite peu mais à fond lorsqu’ils peuvent se retrouver -il vit aux Etats-Unis-.  Mais les doutes et les atermoiements du début, les hésitations concernant une séparation éventuelle avec Paul, ne durent pas. La belle passion, qui aura duré quand même 45 ans- s’étiole vers la fin du journal,  le manque d’entente intellectuelle,  la débandade du corps – Kurt a dix ans de plus que Benoîte -ne résistent pas au temps. Messieurs réfléchissez avant de vous jeter sur la première jeunette qui vous emballe-…

Ce journal est particulièrement passionnant car en un seul livre,  427 pages exactement, il balaye 26 ans de vie. On suit ainsi l’évolution d’une passion en accéléré. On assiste également vitesse grand V, au passage de l’âge mûr à la vieillesse ennemie qui pointe son nez. Benoîte Groult aime plaire, se pomponner, être désirée, elle lutte contre les dégradations de l’âge, ne cache pas ses deux liftings. Elle possède une énergie à toute épreuve, reçoit ses amis et sa famille, pêche, bricole, cuisine, écrit, jardine, lit. Mais d’été en été, au fil de ces petits carnets, le temps semble filer à une allure vertigineuse. Et Benoîte Groult n’est pas de celles qui valorise la vieillesse, l’auréolant de vertus telles la sagesse, l’expérience ou la distance. Pour elle, vieillir s’accompagne hélas d’abandons successifs, adieu le désir, adieu la forme physique, adieu la vitalité et les étés en Irlande lorsqu’on ne peut plus pêcher. Bien des passages du dernier tiers de ce livre foutent le cafard… mais haut les coeurs, quand on commence ces carnets, l’auteur a quasi 50 ans, alors il reste de la marge.

Un joli moment à passer donc en compagnie de Benoîte Groult, tour à tour drôle et touchante. Une femme gâtée par la vie certes, mais une femme dont l’énergie de dingue laisse rêveuse.

Ed Grasset, 2018

 

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