Le bruit du monde de Stéphanie Chaillou

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Un texte épuré, à l’écriture limpide, au scalpel, pour dire une enfance contrainte par la pauvreté  dans une ferme qui bat de l’aile, les parents pas faciles perdus dans les soucis matériels, une scolarité chaotique malgré le goût d’emblée joyeux pour les études, le manque de confiance en soi dû aux valises que l’on traine, la tentative de se ranger dans un métier et un mariage qui ne conviennent pas.  Bref l’histoire que l’on sait par coeur des enfants qui ne sont pas nés dans un milieu épanouissant comme on dit, et qui trouvent, ou pas, leur chemin, leur voie et leur voix en tâtonnant. On pense évidemment à Annie Ernaux, Edouard Louis, Didier Eribon, Pierre Souchon… Un beau livre pour dire  combien l’écriture permet de passer de la passivité à la création, d’accomplir un geste, aussi modeste soit-il, et de trouver sa place, de quitter la position de témoin silencieux et de participer, de comprendre et de créer.

Quoi de plus dans Le bruit du monde? Et bien évidemment, un ton, une écriture singulière. Stéphanie Chaillou choisi de suivre de manière chronologique le parcours de Marilène, notant les faits marquants, les paroles dont on se souvient, s’autorisant aussi à analyser de manière fine ce qui se passait de manière souterraine dans le coeur et l’esprit de l’enfant puis de la jeune femme. J’ai beaucoup aimé la première partie, on sent que l’auteur sait de quoi elle parle, la ferme et le travail du père, l’enfermement dans un milieu villageois dont on ne sort pas, pas de vacances, pas de sorties, pas d’activités, et le regard des autres qui met la honte quand la faillite approche et qu’il faut vendre la ferme.  Et j’ai infiniment aimé que la poésie ait sa place au sein de cette écriture, pour pour dire la beauté qui est là malgré la rudesse de la vie, la beauté de la nature, du silence, et des bêtes. La beauté que perçoit l’enfant sans se le formuler bien sûr  mais à laquelle elle est sensible très tôt.
L’enfance de Marilène se passe. Elle se dilue en jours et en nuits. En visions et en repas. En silences et en saisons. Il fait jour, puis nuit. La nuit est bleue. Dans les champs les vaches paissent. L’enfance de Marilène passe. Le soleil touche les prés. Le sol est gras et lourd. Le corps de Marilène pousse au milieu des herbes, des prairies, des barbelés. Au milieu des faisans, des puits, des ceps de vigne. L’enfance de Marilène se passe. Ses paysages sont lents.
Lisez lentement ce passage, chaque mot est pesé et choisi, résonne. Ce sont les phrases et les mots d’une poète, attentif aux sons et aux images. C’est beau.

Un livre comme j’aime, vous commencez à me connaitre. Dépouillé mais poétique. Intime mais social. Personnel mais universel. Qui parle au coeur et à la révolte.

Ed. Notabilia, 2018

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