Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux ou Une fin de siècle en France.

Peut-être est-ce Virginie Despentes qui envoie un souffle nouveau dans le jury du prix Goncourt?   Voici un très bon cru en tout cas. J’ai lu Leurs enfants après eux d’une traite, c’est un roman qui a tout ce qu’il faut  : une écriture, une histoire et de vrais personnages et un sujet.
Seul bémol, mais concernant les ventes, la couverture un brin racoleuse risque d’effrayer le petit neveu qui a pour habitude, à chaque noël, de ne pas se creuser la cervelle et d’offrir le Goncourt à son vieux tonton un peu vieille France.
Nicolas Mathieu entreprend de peindre la vie d’un coin paumé du nord-est français, une vallée en perte de vitesse économique après la fermeture des usines. Là vivotent des adolescents en quête d’expériences sexuelles et amoureuses, des adultes plus ou moins paumés, incarnant des milieux culturels et des classes sociales différentes. La grande force du livre est de faire vivre vraiment cette vallée, à la fois dans sa géographie très circonscrite – les diverses zones de résidence, les lieux  fréquentés,  les déplacements en moto, à pied ou en voiture entre un lieu et un autre- et dans la chronologie -puisque le temps du roman s’installe sur huit ans, et plus particulièrement sur quatre étés datés par l’émergence de Nirvana à la coupe du monde de 98- . Cette construction littéraire fonctionne hyper bien, permettant de voir grandir les personnages principaux, de les accompagner et de suivre l’évolution de leurs relations. C’est addictif comme une bonne série, on s’attache vraiment à ces jeunes, Anthony, Hacine, Stéphanie, parce qu’on a tous été un jour ces ados là.

Leurs enfants après eux est traversé par le désir et l’amour, un amour violent et absolu, comme on peut le ressentir adolescent, celui d’Anthony pour Stéphanie. 
Nicolas Mathieu sait écrire la force des premières découvertes, celles des émotions, des sentiments, du désir, mais aussi des frustrations et du chagrin. Il sait aussi écrire le sexe, il y a dans son roman les  scènes de cul les plus justes, visuelles, détaillées, et à fleur de sensations que j’ai jamais lues.

Mais la relation entre Anthony et Stéphanie c’est aussi un noeud de malentendus d’ empêchements.  Car les relations amoureuses, comme le reste, n’échappent pas aux déterminismes culturels, ou si peu… Stéphanie suivra son chemin, bac et études à Paris, Anthony, lui, représente celui qui partira et reviendra, incapable de s’arracher à cette « empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir ». On sent que l’auteur a  vécu cela dans sa chair oui, qu’il vient d’un milieu populaire que comme beaucoup d’entre nous il a chercher à quitter, avec la découverte des livres, d’une autre culture, et de la ville. Une force et une douleur qui restent en soi, un déchirement lorsqu’on est, comme le dit Nicolas Mathieu « orphelin volontaire » d’un monde,  celui des  » des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans ».

Une fin de siècle en France, une chronique de ces brûlantes années d’adolescence qui comptent tant dans une vie, la déchirure de la première souffrance amoureuse, et le sentiment très fort, qui est celui forcément de l’auteur, que l’endroit d’où on  vient, on le porte toujours en soi alors même qu’on a voulu ardemment le quitter.

Ed Actes Sud, 2017.

 

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