Cora dans la spirale de Vincent Message

Voici un roman extrêmement intelligent, brillant, un roman de 450 pages qui se lit d’un trait, tendu jusqu’aux derniers chapitres.
Intelligent car Vincent Message réussit à porter, via le point de vue de son mystérieux narrateur, à la manière d’une enquête, un regard assumé de sociologue sur le fonctionnement d’une grande organisation et sur ses mutations -ici un groupe d’assurance et de mutuelles appelé Borélia- tout en montrant l’impact de ces changements sur les destins individuels -ici sur le personnage si attachant de Cora. Une des grandes forces du roman est en effet de créer une véritable empathie de la part du lecteur pour Cora, une jeune femme qui reprend son activité professionnelle après son congé maternité, et qui subit de plein fouet la violence des transformations de l’entreprise qui l’emploie.

Cora dans la spirale se lit comme un thriller social et économique, extrêmement bien documenté. Bienvenus dans le monde mondialisé de la compétitivité, du management manipulateur où « on objective, et où un salarié est jugé sur sa création de valeur ». Borélia est en pleine mutation lorsque Cora revient, le groupe change de direction, finie l’entreprise à papa, vive le temps où les salariés vont prendre la porte s’ils résistent au changement et aux pressions et même d’ailleurs s’ils ne résistent pas car une partie du personnel doit de toute façon partir de gré ou de force. En véritable écrivain, Vincent Message montre que le langage de ce monde le révèle, il introduit dans son écriture le langage spécialisé des managers, le vocabulaire des chefs de service, un galimatia truffés d’anglicismes et de litotes qui en dit long sur la violence des méthodes de management qui avancent masquées : « L’objectif officieux va plutôt être d’identifier les salariés qui sous-performent et de les inciter à démissionner, ou de leur mettre la pression et de faire un maximum de licenciements pour motifs personnels ».
Il s’agit là d’un roman dans la meilleure veine réaliste, où l’attention minutieuse aux détails et aux conditions concrètes de travail -configuration des bureaux devenant des open-space, bruits incessants des conversations et des coups de fils, jeux de regards et surveillance mutuelles, trajets quotidiens épuisants, perte de temps dans les queues d’ascenseur pour aller déjeuner- s’accompagne d’un suspens anxiogène. Un roman qui n’oublie pas de tenir son lecteur en haleine, qui brouille les pistes jusqu’à la toute fin, qui laisse jusqu’à la fin ses zones d’ombre et qui ménage ses effets-qui est le narrateur Mathias? Quel est ce drame vers lequel on chemine inéluctablement? Pourquoi un procès est-il évoqué au fil du récit? Que s’est -il passé ce vendredi 8 juin vers lequel on s’achemine avec une curiosité mêlée d’effroi?

Et puis n’oublions pas Cora, ce personnage si vibrant, que l’on aimerait porter, accompagner, soutenir… cette jeune femme qui se perd dans la spirale sans fin et sans sens du travail qu’on exige d’elle, qui tourne et retourne inlassablement dans sa tête la rengaine de la com faites de phrases creuses qu’elle doit rédiger pour le nouveau site de Borélia, et qui ne se rend même plus compte que son supérieur la harcèle délibérément en lui imposant des tâches rébarbatives, lui téléphonant même le week-end, la perdant dans des ordres et des contre-ordres. Ce récit illustre cette énigme : comment en arrive-t-on à à oublier la beauté de sa vie, comment Cora en arrive-t-elle à oublier son compagnon, à ne plus profiter de sa petite fille, et à ne plus trouver le temps de se consacrer à sa passion pour la photographie? En échappées poétiques et nostalgiques vers le passé de Cora, via les extraits de son journal aussi, les flash-back sur les épisodes phares de sa vie, tout un hors-champs loin du lieu et du temps dédié au travail, Vincent Message montre pourtant combien Cora était faite pour le bonheur et la vie…

Cora dans la spirale ou la chronique des ravages que peut faire le travail lorsqu’il devient une aliénation absurde. Cora dans la spirale ou le massacre de nos désirs. Un roman formidable, contemporain et intemporel, et qui interroge: pourquoi vous levez-vous tous les jours et qu’avez-vous fait de vos rêves?

Ed du Seuil, 2019

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