A la ligne de Joseph Ponthus

« J’écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J’écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne »

Immersion dans l’univers oh combien sexy du travail en usine agroalimentaire, et du travail précaire de surcroît, celui des intérimaires, A la ligne est un curieux objet littéraire entre journal intime et littérature ouvrière, un texte à la fois réflexif et très concret, un livre hyper référencé mais accessible à tous, un texte désespérant mais drôle aussi, un texte qui ne donne pas de leçons, mais qui laisse songeur…

Au fil de courts chapitres successifs appelés feuillets, Joseph Ponthus place le lecteur exactement à ses côtés, sur cette ligne de  production -pour parler dans la novlangue de l’entreprise d’aujourd’hui-  qu’on appelait tout bonnement hier la chaîne : nous voici dans une conserverie de poissons où l’on trie les crevettes, les maquereaux et les éperlans, où  l’on dépote des caisses de merlans et de grenadiers, où l’on déroule des moules en plastique qu’une machine remplit de sauce, où l’on enfourne la pelle dans le four des tonnes de bulots, où l’on égoutte aussi du tofu. Invitation à l’embauche à 4h du matin à 15h  ou encore mieux de 21h à 5h du matin, vous ne sortirez pas de ce livre le même ni indemne.
Pour varier les plaisirs, en seconde partie, c’est à la ligne ou plutôt à la chaîne de découpe de l’abattoir que l’on retrouve Joseph. Découverte du » nec plus ultra, du top de l’industrie agroalimentaire » où l’on nettoie les locaux du sang, de la merde, de la pisse, des lambeaux de chair qui traînent, des groins, des pieds, des mâchoires de boeuf, des cornes, des oreilles, des mamelles et où l’on déplace et pousse huit heures durant les carcasses suspendues en haut des rails.
On sort de chaque feuillet de ce livre épuisé, éreinté, rincé. Écoeuré aussi par les conditions de travail de ces ouvriers. Joseph Ponthus parvient à faire ressentir combien bosser dans ces endroits est dur, difficile, pénible physiquement et  psychiquement, combien tenir huit heures et parfois davantage sur la ligne relève de l’exploit. C’est inhumain.  Tenir, supporter, passer l’épreuve de l’usine :  Joseph Ponthus vit ce dont il ne se savait pas capable de traverser, triste héros des temps modernes.

La réussite du livre tient bien sûr à son écriture. A l’image de la ligne de production qui ne s’arrête jamais, dans ce long poème en prose, il n’y aura  jamais de point à la ligne. Coquetterie d’écrivain qui se targue d’écrire en vers libres? Non, mais plutôt une forme qui s’est imposée, une forme qui correspond consubstantiellement au fond. En effet lorsqu’on travaille à la chaîne, tout dépend d’une seule chose: la cadence imposée. Si vous avez une minute pour effectuer un geste, vous n’avez pas une seconde de plus ou de moins. Si tout va bien, si personne ne vous met en retard sur la ligne, si vous êtes en forme et expérimenté, si les machines fonctionnent, si personne n’est absent, vous réussissez à vous dégagez du temps sur cette  minute :  autant de gagné pour vous reposer, pour rêvasser ou pour penser. Joseph Ponthus, lui, écrit dans sa tête. Evidemment, pas le temps de faire de grandes phrases, il faut penser et rédiger vite et court. Rentré à la maison l’ouvrier intérimaire écrit ses phrases du jour, sensations, émotions, flashs volées à la cadence. A la ligne se présente donc visuellement comme un long poème en prose où les retours à la ligne, la longueur variable des lignes mettent en valeur  un mot parfois isolé, une expression, une phrase, mais aussi  les silences et les blancs de la page. Et cela fonctionne. Le temps de la lecture on épouse le temps de la cadence. Un rythme, une pulsation, une envie de lire à voix haute s’installent au fur et à mesure de la lecture.

A la ligne est un livre sincère, vrai et juste. Joseph Ponthus ne verse pas dans l’affreuse démagogie, il ne cherche pas à faire populaire, il est tout entier dans son texte, ancien étudiant en lettres, lettré et grand lecteur, ancien éducateur social, intérimaire en abattoir breton, amoureux,  maître du chien adoré Pok Pok. Les références littéraires  côtoient les détails prosaïques. La poésie flirte avec la réalité brute. Le sublime avec le sordide. La joie avec la souffrance. L’intime avec le social.
Le rire avec les larmes. La colère avec la douceur. La révolte avec le découragement. La force avec la fragilité. Un livre total.

Editions La Table Ronde, 2019.

Une réflexion sur « A la ligne de Joseph Ponthus »

  1. Bien entendu, j’ai très envie de le lire. Il a été cité à de nombreuses reprises dans le bilan des coups de coeur, ce n’est pas pour rien. Merci pour ton coup de coeur !

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