Chavirer de Lola Lafon

Un roman qui t’a touchée au coeur.
Sans doute parce que toi aussi tu aurais pu être Cloé, cette collégienne de 13 ans qui grandit dans les années 80, issue de ce qu’on appelle la classe moyenne. Toi aussi tu aurais aimé, si seulement tu avais eu l’occasion, être cette danseuse de modern jazz dans une MJC, cette ado qui rêve de paillettes, biberonnée à Champs-Elysées et aux émissions de variétés du samedi soir. Toi aussi tu y aurais cru, aux beaux discours de Cathy, recruteuse élégante et parfumée de haut vol pour une fondation fantôme, qui t’aurait choisie, recrutée, t’aurait distinguée parmi les autres, t’aurait sélectionnée pour intégrer Galatée, une stucture prestigieuse te faisant miroiter que toi aussi tu peux saisir ta chance, la chance de réussir, de percer, d’être admirée. Ta chance à certaines conditions : accepter le piège sexuel, se taire, et même donner des noms d’autres ados susceptibles d’être recrutées? Et toi aussi, une fois refusée et jetée, tu aurais eu honte, la honte d’être devenue à la fois victime et bourreau, et tu aurais soigneusement dissimulée ce qu’il s’est passé dans les grands appartements, le déroulement de ces curieuses et douloureuses auditions particulières.
  
Chavirer est  un roman traversé par le souvenir vibrant et extrêmement présent de l’adolescence. Souvenir du corps adolescent, des sensations, des émotions. Lola Lafon continue, comme dans tous ses livres, à explorer cette période de la vie, cette ligne de faille, ligne de partage, ligne de crête,  où l’on se cherche, où l’on s’identifie à des modèles, où l’on cherche une direction à donner à son existence. Cette période où l’on se construit  à travers le regard des autres, où l’on rêve de quitter parents et maison pour vivre autre chose, ailleurs, de plus intense, de plus excitant. L’adolescence forte et fragile, énergique, increvable, et si secrète. L’adolescence comme terrain de chasse pour des réseaux organisés, des hommes qui exploitent et profitent de très jeunes femmes qui ne savent pas dire non, pour qui la frontière entre le permis et l’inadmissible est bien flou, et où la découverte de la sexualité, ce territoire inconnu, terrifiant et désirable à la fois, devient un cauchemar indicible.

Chavirer est aussi  un roman traversé par une conscience très juste des classes sociales…  Qu’est-ce que cela veut dire être une fille issue de la classe populaire, d’un milieu modeste? Quels sont les rêves que l’on s’autorise, que l’on cache, quand on a des « parents qui n’ont ni le temps ni l’argent de s’enquérir de ses rêves? ».  Qu’est-ce que cela veut dire baigner dans la culture populaire, celle de la télé, des chansons de variété, de Champs-Elysées, de Goldman et de Mylène Farmer? Etre danseuse pour Champs-Elysées, est-ce méprisable, est-ce enviable, sans doute cela dépend de quel côté on se place.

Edition Actes Sud, 2020

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