Fille de Camille Laurens

A propos de filles, il y a une chose bizarre. Tu es une fille, c’est entendu. Mais tu es aussi la fille de ton père. Et la fille de ta mère. Ton sexe et ton lien de parenté ne sont pas distincts. Tu n’as et n’auras jamais que ce mot pour dire ton être et ton ascendance, ta dépendance et ton identité. La fille est l’éternelle affiliée, la fille ne sort jamais de la famille. Le Dr Galiot, au contraire, a eu un garçon et il a eu un fils. Tu n’as qu’une entrée dans le dictionnaire, lui en a deux. Le phénomène se répète avec le temps : quand tu grandis, tu deviens « une femme » et, le cas échéant, « la femme de ». 

C’est avec une grande et fine attention à la langue, avec le sens et le goût du « grain des mots qui la caractérise, que Camille Laurens tente de répondre à cette question : qu’est-ce que cela fait d’être une fille -et en plus la seconde fille-, lorsqu’on naît au tournant des années soixante dans une famille aisée de Rouen?  Il fallait le regard acéré d’une amoureuse des mots pour mettre au jour combien les inégalités sont inscrites dans la langue française et ce que révèle l’usage des mots. Les remarques plus ou moins fines et misogynes qui en disent long, les paroles malencontreuses frisant la goujaterie, les blagues faciles, le choix d’un prénom, les petites et grandes différences éducatives entre les filles et les garçons, la découverte de la sexualité…l’intime et le social se croisent, les mots et les choses se complètent. Le tout se présente comme un roman autobiographique, une autobiographie romancée mettant en lumière et au jour le sexisme banal des jours ordinaires. Cela va jusqu’aux attouchements d’un vieil oncle pédophile, « un truc embêtant » et honteux, davantage d’ailleurs pour la famille que pour la petite fille concernée.
La réussite de Fille tient beaucoup au ton adopté par Camille Laurens, un ton mêlant l’auto-dérision, la drôlerie et l’humour,  un certain détachement, un pas de côté désinvolte, qui laisse parfois percevoir la révolte rentrée, et la colère sourde. Fille  est un texte fort agréable et délicieux pour raconter, l’air de ne pas y toucher, les injustices et les aberrations l’éducation donnée et réservée aux filles de bonne famille dans les années soixante.
Fille est le récit d’une vie, la vie d’une fille et d’une femme qui devient mère à son tour. Le petit chapitre central reprend, sur un ton plus léger et facile, le drame raconté dans Philippe, ce magnifique texte fulgurant de l’autrice qui rend compte du scandale de la mort du premier bébé. La dernière partie du livre se lit en miroir du premier chapitre : comment ne pas reproduire ce que l’on a reçu, comment laisser de côté l’éducation et les petits ou grands traumatismes reçus en héritage, pour, à l’orée du 21°siècle, voir sa propre fille grandir enfin libre et libérée?

Ed. Gallimard, 2020

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