Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Les premières pages sont à tomber. Comment dire ce qu’il reste du lien d’un père à son fils, comment s’accrocher aux seuls moments de partage qui restent, ceux que l’on vit sur le bord d’un stade de foot, tôt le dimanche matin? Comment continuer à être là, avec lui. Lui dire, sans les mots, qu’on l’aime et qu’on l’accompagne?
Quand je regarde Fus jouer, je me dis qu’il n’y a pas d’autre vie, pas de vie sur cette vie. Il y a ce moment avec les cris des gens, le bruit des crampons qui se collent et se décollent de l’herbe, le coéquipier qui râle, qu’on ne trouve pas assez tôt, pas assez en profondeur, cette rage gueulée à fond de gorge quand ils marquent ou prennent le premier but. Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. Un moment qui ne m’apporte rien d’autre que d’être là, qui ne résout rien, rien du tout.
Avec beaucoup d’économie de moyens, avec pudeur et retenue, avec beaucoup de sensibilité et d’émotion rentrée, ce premier roman va à l’essentiel. Le combat d’un père pour élever seul ses deux petits garçons, la beauté puis la nostalgie de l’enfance adorable qui s’est enfuie, le calvaire de voir mourir la mère d’une longue maladie, les chemins différents que prennent les deux fils, au fil des rencontres plus ou moins heureuses, des sales rencontres, des mauvaises rencontres.
Le roman tend vers le drame, on le sent venir, tout va se casser la gueule. Fus, le fils aîné, se reconstitue une famille de potes, mais l’affaire va mal tourner, le père n’y peut rien. Les copains en question sont des brins de fascistes, séduits par les idées d’extrêmes droites, et la violence, c’est sûr va gagner. Comment un enfant, puis un enfant radieux devient-il cet étranger, comment la douleur et la souffrance peuvent-elles laisser la place à la haine, comment vivre ensemble malgré tout, comment le petit frère Gilou et le père n’envoient pas tout valdinguer?
Ancré géographiquement et socialement dans l’Est de la France, vers Metz et Nancy, dans un contexte bien précis, dans ces lieux jadis bastion de gauche et abandonnés à l’extrême droite, ce texte court et efficace, sans jamais tomber dans la lourdeur montre comment une jeune existence peut se perdre en croyant se trouver. Et comment l’incompréhension, la distance, les divergences, la cruauté de la vie, blessent à mort l’histoire intime et les liens filiaux empreints pourtant de tellement d’amour et de tendresse.

Ed La manufacture des livres, 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *