Les couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre

 Le secret de Pierre Lemaître? Je dirais plutôt les secrets. Avant tout des personnages super bien campés, à la fois dans leur corps et dans leurs paroles, vivants au sens premier du terme c’est-à-dire qu’on a l’impression de les côtoyer et de les entendre. Ils sont là, on les voit, on les écoute. Ensuite une intrigue extrêmement bien ficelée, des intrigues plutôt, car plusieurs fils sont tirés conjointement dans le roman et convergent pour former une toile homogène -la vengeance de Madeleine évidemment, mais aussi le destin du petit Paul et son amitié avec Solange, le parcours de la délicieuse et coquine Léonce, celui du gros ballot de  Charles….-. Enfin un arrière fond historique extrêmement bien intégré à l’histoire – la crise financière des années 30 en France, la montée des fascismes- , pour la bonne raison qu’il est partie prenante de cette histoire, l’un n’allant pas sans l’autre, tout comme l’escroquerie aux monuments aux morts dans le premier volume était la base même de l’intrigue de départ. En ce qui concerne le style, un art de la narration consommée, fluide et virevoltant, qui manie le rythme avec brio, tantôt s’attardant sur des scènes clés théâtralisées, tantôt s’octroyant des ellipses virtuoses. Pour le ton, toujours un humour irrésistible, tantôt moqueur mais juste pour le plaisir de faire rire -les hideuses filles jumelles de Charles, affreux petit lot à marier, prétextes à des scènes d’anthologie, tantôt extrêmement satirique, quand il s’agit de fustiger le pouvoir, les hommes politiques, les imbéciles de tout bord. Et de l’émotion aussi, puisque les personnages, mis à part l’horrible André Delcourt, ne sont pas campés d’une seule pièce, ils sont tour à tour pitoyables ou touchants -Robert, Charles, Léonce-, ou carrément attachants -le petit Paul-.
Un conseil de lectrice : il faut lire ce roman sur un temps court, avec le moins possible d’interruptions, être dans le « flow », quitter les personnages le moins possible, s’immerger complètement dans l’histoire. Un livre dont la lecture supporte mal d’être coupée en rondelles ou en part de gâteau.
Un roman qui remporte haut la main le pari d’être à la fois populaire, intelligent, moraliste  – au sens du XVIIème siècle-, politique, engagé, et même un poil féministe. Oui tout ça à la fois. Brillant.

Ed Albin Michel, 2018.