Connemara de Nicolas Mathieu

Attention, avec Connemara nous sommes dans du lourd : Nicolas Mathieu signe là un grand grand roman réaliste et social, mais aussi un très beau texte existentiel, c’est brillant, une vraie réussite, un superbe roman total à la Flaubert, n’ayons pas peur des mots.

Ces 395 pages se lisent avec avidité et bonheur, cette lecture vous happe, tant dès le début la puissance addictive de ce livre est terrible. On est pris dans une sorte de vertige on voudrait mettre le pied sur le frein, profiter au maximum et avec lenteur de ces pages, mais voilà la fin de l’histoire est déjà là, et on ne l’a pas vu passer, il faudra y retourner, relire passages et chapitres pour en apprécier toute la saveur. Comme dans Nos enfants après eux, le roman s’ancre dans cette région du Nord-Est que l’auteur connaît si bien : Flaubert avait la Normandie, Nicolas Mathieu a la Champagnes-Ardennes. Hélène, la quarantaine, deux enfants, belle situation professionnelle comme on dit et qui a réussi sa carrière comme on dit, formée, peut-être pas tout à fait formatée, par des études de management et d’économie dans une école de commerce, retrouve Christophe qui lui est resté dans la petite ville de leur adolescence. Ancienne gloire locale de hockey sur glace, Christophe vend de la nourriture pour chiens, cela ne fait pas rêver, il est séparé et a un enfant… plus jeune il a incarné pour l’adolescente effacée qu’était Hélène LE garçon que l’on désire, un fantasme non assouvi, celui de sortir avec le beau gosse populaire et sportif du lycée.
Le roman va se dérouler entre cette histoire qui commence et les plongées immersives dans le passé : l’enfance enracinée dans un même milieu populaire et surtout l’adolescence, cette période où se décident les choix : partir, faire et réussir des études ou rester et reproduire peu ou prou la vie de ses parents. Nicolas Mathieu maitrise brillamment et en virtuose l’art de tisser les diverses temporalités, le roman navigue avec fluidité entre le temps présent du récit, celui de l’histoire naissante de Christophe et d’ Hélène, et le temps du passé, celui des trajectoires et de leur chemin de vie respectifs. En effet il s’agit aussi dans Connemara de remonter le fil des vies, de comprendre et d’explorer comment on en est arrivé là, à cette colère pour Hélène, à cette insatisfaction pour Christophe. Enlisés dans leur quarantaine, les retrouvailles tombent à point et à pic ces deux personnages : le désir renaît, la force révolutionnaire du sexe et de la nouveauté chasse l’ennui et les désillusions, c’est comme un appel d’air frais. Pour Hélène, il s’agit de revenir sur une frustration adolescente, le boomerang du passé la frappe en pleine face et va lui permettre de faire bouger les lignes de sa vie. Pour Christophe, Hélène représente peut-être un autre avenir, une autre vie possible, la possibilité de côtoyer un monde et un milieu social vaguement fascinants, lié au pouvoir et à l’argent. Dès le départ, les dés sont pipés….

Un des talents majeurs du romancier réside dans l’art de manier avec un égal brio le panoramique et le zoom : les scènes collectives -soirée en boîte pour les étudiants de commerce, fête dans les bureaux de l’entreprise, mariage du meilleur pote- se déroulent avec intensité et rythme, et toujours portées par la place octroyée aux détails. La fête de Noël dans l’open space ou le mariage du pote de jeunesse, c’est le bal au château de la Vaubyessard de Madame Bovary à la sauce 21°siècle ; le regard minutieux du narrateur est implacable dans l’art de pointer les comportements, de souligner là un élément d’une tenue vestimentaire, ici une expression qui en dit long. Ces détails permettent évidemment d’en dire long sur toute une réalité sociale : le Thermomix clou des cadeaux du mariage, le tube de Sheila qui amorce l’agitation sur le dance- floor, le goût d’un ballotin de haricots verts. Le monde social tout entier est contenu dans ces détails triviaux mais essentiels, et c’est la force du romancier de les mettre en valeur.

Comme Flaubert avec ses personnages, Nicolas Mathieu adopte également avec talent ce point de vue de romancier si particulier et surplombant : un point de vue oscillant entre la tendresse et la cruauté, un regard empreint d’une bienveillance ironique, ou d’une ironie bienveillante au choix. L’agacement et l’empathie se mêlent et se font concurrence, se succèdent selon les moments : regard au scalpel pour décrire les petits arrangements des uns, les concessions et compromissions qu’Hélène doit faire par exemple au travail mais aussi regard empreint de douceur pour évoquer des moments de la vie de Christophe, gentil mec qui essaye d’arranger tout le monde. L’ironie devient toutefois carrément féroce -et méritée- lorsque l’auteur décrit le petit monde des entreprises de consulting où bosse Hélène et qui font la loi dans ce début de 21°siècle, boîtes qui vendent des audit et du conseil bidon à coup de millions, le langage insupportable et débile du management à la mode qui va avec et le cynisme à toute épreuve qui l’accompagne. Tour à tour empathique ou désolidarisé Nicolas Mathieu est à la fois dedans et dehors, avec et loin de ses personnages, c’est très fort.

Côté narration, ajoutons enfin que ce roman fait un usage parfait de l’ellipse temporelle : l’ellipse qui tombe à pic et surprend, qui saisit au début d’un chapitre ou au détour d’une phrase pour souligner combien la vie a défilé, combien elle échappe aux personnages. On comprend alors que nous sommes déjà passés à un autre épisode, à une autre étape de vie : le divorce est consommé, le père est entré en maison de retraite, l’enfant a physiquement changé, il est bientôt ado. Le temps a opéré son saccage, c’est poignant et universel… la vie d’Hélène et de Christophe a passé comme passe la nôtre.

Dans Connemara, c’est toute la question de sa place au sein du monde et de la société qui est posée, et la question de ce qui fait nos vies, rien que ça. En quoi cette vie nous appartient-elle, que fait-on de la marge de liberté qui nous est octroyée? Dans ce vaste roman superbement incarné, les classes sociales se mêlent un temps, au gré d’une rencontre ou d’une chanson, histoire d’y croire un peu. La passion et l’érotisme auront été au rendez-vous, on aura cru à sa force de vie et à la joie de recommencer. Côté sexe Nicolas Mathieu réussit d’ailleurs des scènes d’anthologie, directes et crues, tendues, il se joue dans ces pages la joie et la vie à l’état pur, mais aussi des rapports de pouvoir qui se font et se défont… Au final, est-ce l’ordre des choses, le « chacun sa place » qui reprend ses droits? Certes, le temps de la chanson de Sardou, Hélène et les étudiants de l’école de commerce, ainsi que Christophe et ses potes restés au pays ont dansé sur la même musique, mais pour autant ont-ils perçue cette chanson de la même façon?
Le lendemain de la fête du mariage, Hélène part pour aller voter Macron, elle y tient, et elle laisse Christophe et ses copains à leur gueule de bois… pour eux voter n’est pas une priorité, les dirigeants ne sont pas de leur côté. Et on pense à la fin aux tristes retrouvailles de Frédéric avec Mme Arnoux… et à ce bilan mi figue mi-raisin sur le temps qui a passé, ce temps dont on ne sait s’il a guéri les choses ou s’il a creusé souterrainement la douleur…

Editions Actes Sud, 2021

Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

Dans ce roman monument, roman prouesse, roman fleuve de 650 pages, Laurent Mauvignier choisit paradoxalement de resserrer le cadre spatio-temporel : le temps du récit épouse le temps d’une soirée et le lieu ne changera pas. Nous sommes coincés, littéralement, dans une commune quelque part dans la France profonde, puis, par un resserrement progressif de l’objectif dans un hameau perdu de ce bourg, et enfin dans la cuisine de l’une des deux maisons habitées de ce hameau. Peu de personnages principaux également. Christine, artiste-peintre s’est installée là, loin des mondanités, pour y réaliser de grandes toiles colorées. Bourgogne, agriculteur bourru et massif, taiseux, accroché à sa terre, presque la cinquantaine, vit dans l’autre maison avec sa femme Marion et leur petite fille Ida. Marion, on l’apprend très vite, on ne sait pas trop d’où elle sort, plus jeune que son mari, du genre qui se remarque, qui sait se défendre.
Laurent Mauvignier aurait pu tirer une tragédie de son histoire. Mais nous ne sommes pas chez Racine, non, il s’agit ici d’une glauque histoire de règlement de comptes, d’une sombre histoire orchestrée par l’irruption dans ce hameau de trois frères prêts à tout, trois frères sortis du passé, de la dèche, de la prison et de l’asile.
Et puis contrairement à la tragédie classique, le temps de l’action ne correspond pas ici au temps du spectacle, c’est tout le contraire. Le temps est la matière même ou peut-être même la grande question, l’enjeu de ce roman, l’auteur l’étire, le distend, l’empoigne avec virtuosité et obstination, comme s’il fallait tout raconter de cette horrible soirée, tous les contours, les détours, les détails : ce n’est pas une histoire dont il s’agit ici mais bien d’ histoires, au pluriel, comme le souligne le titre. Une seconde mérite parfois d’être explorée par des pages et des pages, car une seconde contient un monde, contient plusieurs grands ou microscopiques évènements à la fois : comment embrasser par l’écriture cette seconde? Laurent Mauvignier est ce romancier presque fou mais si talentueux qui affronte cette plasticité du temps, au fil d’un scénario somme toute ténu digne d’un roman noir ou d’un thriller rural efficace.
Pour se saisir du temps, pour se mesurer à la temporalité, Laurent Mauvignier utilise les armes du romancier et en particulier la phrase : son déroulement, son débit qui décélère ou accélère, sa construction, son rythme. Il en explore toutes les possibilités – souvenez-vous le court texte intitulé Ce que j’appelle oubli n’était constitué que d’une seule longue phrase. Il sait aussi insérer les dialogues dans le cours de ses phrases, il tente des choses stylistiquement parlant, il joue et ose.
Ce roman rend presque dingue, tant l’auteur sait nous faire attendre, tant il n’en finit plus de décrire l’épaisseur du temps. On attend avec les personnages pris au piège, on attend avec Ida le retour de Marion du travail, on attend le dénouement, on en finit plus d’attendre et de lire. Mais rien d’ennuyeux dans ces 650 pages, on ressent au contraire avec intensité la tension et la pression monter au fil de cette soirée tragique. Le talent du romancier pour retarder le dénouement, telle une bombe à retardement, et pour se colleter à la densité du moment force le respect.

Editions de Minuit, 2021

Ce matin là de Gaëlle Josse

La femme qui tombe
C’est avec l’infinie délicatesse qui la caractérise que Gaëlle Josse suit la trajectoire de Clara, de ses rêves de jeunesse avortés à son effondrement 12 ans après, pour finir par sa lente renaissance.
Avec minimalisme, beaucoup de justesse et de tendresse pour son héroïne, l’autrice, qui est aussi poète, trouve les mots et les images justes pour dire ce que l’on nomme aujourd’hui par cet horrible mot à la mode un « burn-out », ce raz le bol qui vous terrasse un jour, ce « Je n’en peux plus », ce « Je ne PEUX plus », plus continuer ainsi une vie et un métier et une vie dénués de sens. Clara travaille depuis plus de 10 ans dans société de crédit, vaillante employée dévouée à son entreprise, et a remisé aux oubliettes ses désirs enfouis, ses aspirations de jeunesse. Pourquoi est-ce qu’un matin on s’effondre, pourquoi Clara craque-t-elle un matin, dans sa voiture qui ne veut plus démarrer? Sans doute, parce que l’épuisement, la mise au jour et la conscience du manque de sens de son existence, la dissonance psychique entre ce à quoi elle aspire et ce qu’elle fait lui explose tout d’un coup au visage et au coeur : son activité professionnelle lui apparaît alors dans toute sa vacuité et sa nuisance sociale. Ce court roman m’a fait penser au sublime roman de Vincent Message Cora dans la spirale, même si le traitement narratif et le style sont très différents : même thématique du travail qui bouffe la vie et les rêves, et qui tue à petit feu, rendant prisonnière d’une spirale, d’un fonctionnement qui devient insupportable.
J’ai vu que Gaëlle Josse est diplômée en droit et en psychologie clinique. Elle dédie d’ailleurs son livre « A tous ceux qui tombent ». Elle pourrait ajouter « ….et qui se relèvent ». Car Clara va se relever, retrouver élan et désir, mais au terme d’un long cheminement douloureux. Gaëlle Josse sait de quoi, elle parle, on le sent quand elle décrit les souffrances de la dépression : ces petits matins terribles, « tranchants comme des lames, mordants comme des crocs…. Ce sont des matins « ne me secouez pas, je suis pleine de larmes, il lui faut attendre la reprise du flux, chasser la tristesse, mais elle ne sait pas comment faire. » Elle comprend, elle a écouté ceux qui tombent ou même ressenti cela, qui sait?
L’autrice a su trouver l’angle qu’il faut, le bon point de vue : elle est à la fois Clara, tant elle sent au plus près les sensations et les douleurs de son personnage, mais elle est aussi son ange gardien, cette « main posée sur son épaule » qu’elle dit souhaiter être, on sent qu’elle l’accompagne, la soutient et la porte avec beaucoup de tendresse et d’empathie.
L’importance des amitiés, le séjour chez la fidèle Cécile dans une ferme, bien plus peut-être que de l’amour de son amoureux qui s’enfuit face à tant de détresse, le temps aussi, aident Clara à retrouver la lumière, à renouer avec ses désirs et à penser à elle-même.
Un très beau roman, fin et sensible, sur le sens de nos vies, et sur la connexion à soi-même.

Edition Notabalia, 2021

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Les premières pages sont à tomber. Comment dire ce qu’il reste du lien d’un père à son fils, comment s’accrocher aux seuls moments de partage qui restent, ceux que l’on vit sur le bord d’un stade de foot, tôt le dimanche matin? Comment continuer à être là, avec lui. Lui dire, sans les mots, qu’on l’aime et qu’on l’accompagne?
Quand je regarde Fus jouer, je me dis qu’il n’y a pas d’autre vie, pas de vie sur cette vie. Il y a ce moment avec les cris des gens, le bruit des crampons qui se collent et se décollent de l’herbe, le coéquipier qui râle, qu’on ne trouve pas assez tôt, pas assez en profondeur, cette rage gueulée à fond de gorge quand ils marquent ou prennent le premier but. Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. Un moment qui ne m’apporte rien d’autre que d’être là, qui ne résout rien, rien du tout.
Avec beaucoup d’économie de moyens, avec pudeur et retenue, avec beaucoup de sensibilité et d’émotion rentrée, ce premier roman va à l’essentiel. Le combat d’un père pour élever seul ses deux petits garçons, la beauté puis la nostalgie de l’enfance adorable qui s’est enfuie, le calvaire de voir mourir la mère d’une longue maladie, les chemins différents que prennent les deux fils, au fil des rencontres plus ou moins heureuses, des sales rencontres, des mauvaises rencontres.
Le roman tend vers le drame, on le sent venir, tout va se casser la gueule. Fus, le fils aîné, se reconstitue une famille de potes, mais l’affaire va mal tourner, le père n’y peut rien. Les copains en question sont des brins de fascistes, séduits par les idées d’extrêmes droites, et la violence, c’est sûr va gagner. Comment un enfant, puis un enfant radieux devient-il cet étranger, comment la douleur et la souffrance peuvent-elles laisser la place à la haine, comment vivre ensemble malgré tout, comment le petit frère Gilou et le père n’envoient pas tout valdinguer?
Ancré géographiquement et socialement dans l’Est de la France, vers Metz et Nancy, dans un contexte bien précis, dans ces lieux jadis bastion de gauche et abandonnés à l’extrême droite, ce texte court et efficace, sans jamais tomber dans la lourdeur montre comment une jeune existence peut se perdre en croyant se trouver. Et comment l’incompréhension, la distance, les divergences, la cruauté de la vie, blessent à mort l’histoire intime et les liens filiaux empreints pourtant de tellement d’amour et de tendresse.

Ed La manufacture des livres, 2020

Fille de Camille Laurens

A propos de filles, il y a une chose bizarre. Tu es une fille, c’est entendu. Mais tu es aussi la fille de ton père. Et la fille de ta mère. Ton sexe et ton lien de parenté ne sont pas distincts. Tu n’as et n’auras jamais que ce mot pour dire ton être et ton ascendance, ta dépendance et ton identité. La fille est l’éternelle affiliée, la fille ne sort jamais de la famille. Le Dr Galiot, au contraire, a eu un garçon et il a eu un fils. Tu n’as qu’une entrée dans le dictionnaire, lui en a deux. Le phénomène se répète avec le temps : quand tu grandis, tu deviens « une femme » et, le cas échéant, « la femme de ». 

C’est avec une grande et fine attention à la langue, avec le sens et le goût du « grain des mots qui la caractérise, que Camille Laurens tente de répondre à cette question : qu’est-ce que cela fait d’être une fille -et en plus la seconde fille-, lorsqu’on naît au tournant des années soixante dans une famille aisée de Rouen?  Il fallait le regard acéré d’une amoureuse des mots pour mettre au jour combien les inégalités sont inscrites dans la langue française et ce que révèle l’usage des mots. Les remarques plus ou moins fines et misogynes qui en disent long, les paroles malencontreuses frisant la goujaterie, les blagues faciles, le choix d’un prénom, les petites et grandes différences éducatives entre les filles et les garçons, la découverte de la sexualité…l’intime et le social se croisent, les mots et les choses se complètent. Le tout se présente comme un roman autobiographique, une autobiographie romancée mettant en lumière et au jour le sexisme banal des jours ordinaires. Cela va jusqu’aux attouchements d’un vieil oncle pédophile, « un truc embêtant » et honteux, davantage d’ailleurs pour la famille que pour la petite fille concernée.
La réussite de Fille tient beaucoup au ton adopté par Camille Laurens, un ton mêlant l’auto-dérision, la drôlerie et l’humour,  un certain détachement, un pas de côté désinvolte, qui laisse parfois percevoir la révolte rentrée, et la colère sourde. Fille  est un texte fort agréable et délicieux pour raconter, l’air de ne pas y toucher, les injustices et les aberrations l’éducation donnée et réservée aux filles de bonne famille dans les années soixante.
Fille est le récit d’une vie, la vie d’une fille et d’une femme qui devient mère à son tour. Le petit chapitre central reprend, sur un ton plus léger et facile, le drame raconté dans Philippe, ce magnifique texte fulgurant de l’autrice qui rend compte du scandale de la mort du premier bébé. La dernière partie du livre se lit en miroir du premier chapitre : comment ne pas reproduire ce que l’on a reçu, comment laisser de côté l’éducation et les petits ou grands traumatismes reçus en héritage, pour, à l’orée du 21°siècle, voir sa propre fille grandir enfin libre et libérée?

Ed. Gallimard, 2020

Le monde du vivant de Florence Marchet

Florent Marchet, un roman et un romancier formidables. Tout sonne juste. Les personnages, la vision de la campagne et de la vie des agriculteurs, le regard sur les gens qui habitent dans ces zones rurales, et l’accent mis sur les choix à faire, entre écologie et course au rendement. Quel beau regard sur les ados, leurs préoccupations, leurs premiers bouleversements amoureux et sexuels, tout cela est extrêmement bien transmis. Florent Marchet vous avez su trouver les mots, vous êtes juste là où il faut, sans mièvrerie, sans en faire trop, dans leur corps et leurs premiers émois et leurs confusions. Vous êtes aussi dans les rêves et les soucis du père, Jérôme, dans son lent naufrage dans une occupation qui ne lui laisse plus le temps de se pauser, de respirer. Et le hors -champ, les échappées vers un avenir qu’ on devine – le départ (la fuite) de Solène vers les études et la ville, le possible délitement du couple Marion/Jérôme, la dépression de ce dernier-, tout est super bien mené. Et en plus votre écriture est efficace, extrêmement lucide, parfois poétique, et drôle aussi parfois! Vous savez ménager des respirations dans le fil de la narration, dans un ensemble très rythmé, super plaisant à lire.
Bref j’aimerais bien que ce livre fasse un beau chemin. Que les gens le lisent !
Florent Marchet, je vous connais et vous apprécie beaucoup en tant que auteur et chanteur, depuis vos débuts, j’adore vos textes de chansons, je savais donc bien évidemment que vous aviez du talent pour écrire, et là j’ai été complètement scotchée par votre talent de romancier. Merci!


Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon

Histoire du fils, c’est l’histoire d’André, fis de Gabrielle, né au début des années 20. Un enfant confié dès sa naissance à sa tante et son oncle maternels, dans le Lot, alors que sa mère vit et travaille à Paris, mère-célibataire comme on disait alors.  Un enfant, et l’on hésite sur les mots, négligé, abandonné, mais aussi peut-être protégé et accompagné par une mère farouchement secrète qui n’a ni le temps, ni l’envie de s’en occuper, de l’éduquer, de l’élever…pas la fibre maternelle quoi. La générosité et la solidarité familiales feront le reste. Et André grandira avec et autour de la place vacante du père, ce vide « vertigineux ».

Mais Histoire du fils c’est aussi et peut-être surtout l’histoire de la mère, ou plutôt d’une femme, qui se veut justement une femme libre avant d’être mère. L’histoire du fils est un drame, une tragédie douce, tout en retenue, murmurée et contenue, l’histoire en creux d’une passion violente, celle d’une vie, celle éprouvée par Gabrielle pour un homme bien plus jeune qu’elle, Paul, inconséquent et inconstant,  un homme qui n’est pas à la hauteur d’un tel amour, pas à la hauteur tout court…. Marie-Hélène Lafon ne s’attarde pas sur les explications psychologiques ou sentimentales, quelques mots, quelques silences entre les phrases laissent comprendre la teneur de ce qu’a vécu Gabrielle….C’est son type d’homme, elle le sait depuis longtemps ; elle sera déchirée, comme jamais encore elle ne l’a été, c’est le prix à payer, le prix de l’ivresse.
Histoire du fils c’est l’histoire d’une femme qui choisit la solitude pour vivre jusqu’au bout une relation à sens unique qui s’avèrera finalement stérile et avortée. A la mort de Gabrielle, la  découverte de son appartement parisien, méticuleusement rangé et propre, décrit à travers les yeux de son fils, laisse deviner une vie modeste et presque austère, et la porte se referme sur le mystère intime de cette existence. On pense à Une vie de Maupassant : Gabrielle est la version en négatif de Jeanne, la mère qui ne se laissera, elle, jamais emporter par son amour filial.

Dans ce texte magnifique, chaque mot est pesé, choisi méticuleusement, la littérature se fait ici travail d’orfèvre ou de précieuse broderie. Quel travail délicat de styliste, Marie-Hélène Lafon excelle pour peindre les détails qui font tout, qui en disent long, les choses vues, les parfums, les gestes furtifs. Marie-Hélène Lafon est partout totalement engagée dans son livre, pleinement présente, dans ses choix d’écriture, son exigence perfectionniste.
Marie-Hélène Lafon, on la devine aussi dans tous ses personnages, elle les habite sans se confondre avec eux, car Histoire du fils  ne se veut évidemment pas une autobiographie. Mais Marie-Hélène Lafon est une fervente admiratrice de Flaubert, comme lui, elle se dévoile et se cache dans ses ses personnages. Elle est Paul, dans ses origines auvergnates, dans ce bout de Cantal dont il est originaire. Elle est André, dans son intelligence et dans son goût et ses dispositions pour les études, dans son désir de retrouver ses racines, ses origines. Elle est peut-être et surtout Gabrielle, cette femme qui choisit Paris, qui a suivi son propre chemin,  elle est dans cette vie faite de silence et de pudeur, dans cette femme qui « a le goût du secret », qui ne s’épanche pas, et qui assume ses choix. 

Editions Buchet Chastel, 2020

Le coeur synthétique de Chloé Delaume

Adélaïde croyait exister hors du regard des hommes, s’être construite au-delà de leur désir. Aujourd’hui qu’elle devient un produit obsolète, la régression la guette, elle est assujettie. Elle préfèrerait tant être lesbienne, ses goûts sexuels, elle les maudit. Adélaïde ressent une forme de colère, elle aimerait être capable de se passer du couple. Elle se veut autonome, parfaitement accomplie. Pour autant ce manque l’accable. Ce soir la solitude lui pèse comme un sac plein de chatons qu’on mène à la rivière. Personne ne pense à elle et elle ne pense à personne. Elle est de son vivant, pour le monde, un souvenir. Rien n’est plus humiliant que de se sentir faible à cause de cette absence, juste le vide d’amour. Dépasser ce vertige, Adélaïde éprouve toutes les formes de la honte. Ca fait naître dans sa gorge l’embryon d’un sanglot.

Le coeur synthétique, conte réaliste, tragi-comédie, ou les tribulations d’Adélaïde en  pays du célibat.

Adélaïde, 46 ans,  est parisienne, attachée de presse dans l’édition, sans enfant, sans famille. Au début du roman, Adélaïde tombe en célibat comme d’autres  plonge dans un moteur alors qu’ils n’ont jamais mis le pied sur un embrayage.  Et pour son malheur, elle souffre d’un mal curieux mais fort répandu : l’ « épousite aiguë »,  qui pousse à subir le célibat comme un  terrible chemin de croix, une torture insupportable. Adélaïde ne voit qu’une seule alternative au malheur d’être seul : vivre en couple, c’est une obsession, une aliénation idéologique, le but de sa pauvre existence.

Ce roman délicieux  oscille entre le pathos le plus pathétique et la drôlerie drôlissime. Juste entre le rire et les larmes, exactement au bon endroit. Un délice au style ciselé, un vrai travail d’orfèvre, minutieux. Chaque phrase, chaque image tombe à pic : Adélaïde traîne son chagrin comme « un sac de chatons trop lourd que l’on va noyer ». A ce sens du détail stylistique s’ajoute une maîtrise des points de vue narratifs et de leur variation : on est à la fois avec Adélaïde, on éprouve son chagrin et son désarroi, en empathie totale, on se retrouve et se reconnaît, mais aussi à côté d’elle, en surplomb, en posture d’analyste, et on sourit tendrement ou méchamment, selon votre degré de férocité, devant tant de naïveté sentimentale bêbête.

 Cerise sur le gâteau, l’histoire de la quête amoureuse d’Adélaïde se double d’une irrésistible satire sociale du milieu éditorial parisien, jeux de mots à l’appui, – le prix du Chlore!-, tout le monde dans ce petit monde en prend pour son grade, auteurs, éditeurs, attachées de presse… L’ironie étant que Chloé Delaume ait été récompensé par le prix Médicis 2020 pour ce livre!

Pour finir, la question se pose : comment vivre et vieillir quand on est une femme sans homme?  La solution passe peut-être par une communauté de femmes, l’ amitié, la proximité géographique et la sororité. Tout un programme.

Editions du Seuil, 2020.

Chavirer de Lola Lafon

Un roman qui t’a touchée au coeur.
Sans doute parce que toi aussi tu aurais pu être Cloé, cette collégienne de 13 ans qui grandit dans les années 80, issue de ce qu’on appelle la classe moyenne. Toi aussi tu aurais aimé, si seulement tu avais eu l’occasion, être cette danseuse de modern jazz dans une MJC, cette ado qui rêve de paillettes, biberonnée à Champs-Elysées et aux émissions de variétés du samedi soir. Toi aussi tu y aurais cru, aux beaux discours de Cathy, recruteuse élégante et parfumée de haut vol pour une fondation fantôme, qui t’aurait choisie, recrutée, t’aurait distinguée parmi les autres, t’aurait sélectionnée pour intégrer Galatée, une stucture prestigieuse te faisant miroiter que toi aussi tu peux saisir ta chance, la chance de réussir, de percer, d’être admirée. Ta chance à certaines conditions : accepter le piège sexuel, se taire, et même donner des noms d’autres ados susceptibles d’être recrutées? Et toi aussi, une fois refusée et jetée, tu aurais eu honte, la honte d’être devenue à la fois victime et bourreau, et tu aurais soigneusement dissimulée ce qu’il s’est passé dans les grands appartements, le déroulement de ces curieuses et douloureuses auditions particulières.
  
Chavirer est  un roman traversé par le souvenir vibrant et extrêmement présent de l’adolescence. Souvenir du corps adolescent, des sensations, des émotions. Lola Lafon continue, comme dans tous ses livres, à explorer cette période de la vie, cette ligne de faille, ligne de partage, ligne de crête,  où l’on se cherche, où l’on s’identifie à des modèles, où l’on cherche une direction à donner à son existence. Cette période où l’on se construit  à travers le regard des autres, où l’on rêve de quitter parents et maison pour vivre autre chose, ailleurs, de plus intense, de plus excitant. L’adolescence forte et fragile, énergique, increvable, et si secrète. L’adolescence comme terrain de chasse pour des réseaux organisés, des hommes qui exploitent et profitent de très jeunes femmes qui ne savent pas dire non, pour qui la frontière entre le permis et l’inadmissible est bien flou, et où la découverte de la sexualité, ce territoire inconnu, terrifiant et désirable à la fois, devient un cauchemar indicible.

Chavirer est aussi  un roman traversé par une conscience très juste des classes sociales…  Qu’est-ce que cela veut dire être une fille issue de la classe populaire, d’un milieu modeste? Quels sont les rêves que l’on s’autorise, que l’on cache, quand on a des « parents qui n’ont ni le temps ni l’argent de s’enquérir de ses rêves? ».  Qu’est-ce que cela veut dire baigner dans la culture populaire, celle de la télé, des chansons de variété, de Champs-Elysées, de Goldman et de Mylène Farmer? Etre danseuse pour Champs-Elysées, est-ce méprisable, est-ce enviable, sans doute cela dépend de quel côté on se place.

Edition Actes Sud, 2020

Vanda de Marion Brunet


Vanda c’est un prénom qui claque comme le mistral, pour un vrai et beau personnage féminin, une héroïne de roman et de la vie, fière, solitaire, à fleur de peau, un peu brutale. Une jeune femme habituée à se démerder seule, depuis l’enfance, à se battre et à ne pas faire confiance, à ne pas se donner entièrement, et surtout pas aux hommes. Une femme jalouse de sa liberté, qui préfère vivre dans un cabanon pourri sur une plage de Marseille plutôt que de louer un appartement plus confortable. Une femme à la limite de la marginalité mais qui fait des concessions aussi, il faut bien, lorsque tu travailles comme femme de ménage remplaçante dans un hôpital psy pour assurer le quotidien. Une femme et une mère aussi, dont la solitude s’arrête exactement là où commence l’amour pour Noë, son fils de 6 ans. Un amour dévorant, exclusif, infini. J’ai pensé à La route de Cormac Mac Carthy, à ce lien si fort entre le père et le fils dans un monde d’apocalypse, à cet homme qui n’a qu’une idée en tête : protéger son enfant jusqu’au bout.

Vanda c’est une écriture : concise, sans fioriture inutile, mais charnelle, visuelle, sensorielle. Une écriture où l’art du détail permet de te plonger dans une ambiance, un lieu, une réalité sociale. Qui donne à voir et à sentir, en quelques mots, un corps, un visage et qui permet de se retrouver dans l’intimité des personnages, dans leur corps et leur esprit, grâce à un subtil usage du discours indirect libre.
Une écriture qui ne cesse de surprendre, qui te met devant le fait accompli. Et ça commence dès le premier chapitre, dans le blanc entre la phrase qui finit un paragraphe et celle qui démarre le suivant, quand tu découvres dans le duvet à l’arrière de la voiture, le petit garçon de Vanda, qui dort là lorsqu’elle sort la nuit. Stupeur mêlée d’un zeste de jugement : te voilà face à la manière de vivre de Vanda, dans sa vie.

Roman noir, roman social, Vanda, comme L’été circulaire, évite le piège de la lourdeur, ce texte ne donne pas de leçon. En suivant Vanda, c’est le monde de la galère et de la débrouille, le Marseille d’un milieu social à la frange que tu côtoies : celui des artistes qui n’ont pas réussi ou bien des employés non-titulaires, abonnés aux contrats précaires. On sent que Marion Brunet sait de quoi elle parle, elle connait ces gens, ceux qui sont partis, et ceux qui sont restés, parfois en colère, parfois désabusés, aux illusions derrière eux.

Vanda est un roman tendu, à la trajectoire incertaine, qui te tient jusqu’au bout dans l’attente d’une tragédie annoncée dont on ne devine pas le dénouement et à laquelle on ne veut pas croire, avec Vanda. Rien d’attendu. On imagine plusieurs fins, plusieurs scénarios, on espère. Oui, jusqu’au bout j’ai espéré avec Vanda, je croyais à la chance et au bonheur avec elle.

Albin Michel, 2020.