Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

Dans ce roman monument, roman prouesse, roman fleuve de 650 pages, Laurent Mauvignier choisit paradoxalement de resserrer le cadre spatio-temporel : le temps du récit épouse le temps d’une soirée et le lieu ne changera pas. Nous sommes coincés, littéralement, dans une commune quelque part dans la France profonde, puis, par un resserrement progressif de l’objectif dans un hameau perdu de ce bourg, et enfin dans la cuisine de l’une des deux maisons habitées de ce hameau. Peu de personnages principaux également. Christine, artiste-peintre s’est installée là, loin des mondanités, pour y réaliser de grandes toiles colorées. Bourgogne, agriculteur bourru et massif, taiseux, accroché à sa terre, presque la cinquantaine, vit dans l’autre maison avec sa femme Marion et leur petite fille Ida. Marion, on l’apprend très vite, on ne sait pas trop d’où elle sort, plus jeune que son mari, du genre qui se remarque, qui sait se défendre.
Laurent Mauvignier aurait pu tirer une tragédie de son histoire. Mais nous ne sommes pas chez Racine, non, il s’agit ici d’une glauque histoire de règlement de comptes, d’une sombre histoire orchestrée par l’irruption dans ce hameau de trois frères prêts à tout, trois frères sortis du passé, de la dèche, de la prison et de l’asile.
Et puis contrairement à la tragédie classique, le temps de l’action ne correspond pas ici au temps du spectacle, c’est tout le contraire. Le temps est la matière même ou peut-être même la grande question, l’enjeu de ce roman, l’auteur l’étire, le distend, l’empoigne avec virtuosité et obstination, comme s’il fallait tout raconter de cette horrible soirée, tous les contours, les détours, les détails : ce n’est pas une histoire dont il s’agit ici mais bien d’ histoires, au pluriel, comme le souligne le titre. Une seconde mérite parfois d’être explorée par des pages et des pages, car une seconde contient un monde, contient plusieurs grands ou microscopiques évènements à la fois : comment embrasser par l’écriture cette seconde? Laurent Mauvignier est ce romancier presque fou mais si talentueux qui affronte cette plasticité du temps, au fil d’un scénario somme toute ténu digne d’un roman noir ou d’un thriller rural efficace.
Pour se saisir du temps, pour se mesurer à la temporalité, Laurent Mauvignier utilise les armes du romancier et en particulier la phrase : son déroulement, son débit qui décélère ou accélère, sa construction, son rythme. Il en explore toutes les possibilités – souvenez-vous le court texte intitulé Ce que j’appelle oubli n’était constitué que d’une seule longue phrase. Il sait aussi insérer les dialogues dans le cours de ses phrases, il tente des choses stylistiquement parlant, il joue et ose.
Ce roman rend presque dingue, tant l’auteur sait nous faire attendre, tant il n’en finit plus de décrire l’épaisseur du temps. On attend avec les personnages pris au piège, on attend avec Ida le retour de Marion du travail, on attend le dénouement, on en finit plus d’attendre et de lire. Mais rien d’ennuyeux dans ces 650 pages, on ressent au contraire avec intensité la tension et la pression monter au fil de cette soirée tragique. Le talent du romancier pour retarder le dénouement, telle une bombe à retardement, et pour se colleter à la densité du moment force le respect.

Editions de Minuit, 2021

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