Connemara de Nicolas Mathieu

Attention, avec Connemara nous sommes dans du lourd : Nicolas Mathieu signe là un grand grand roman réaliste et social, mais aussi un très beau texte existentiel, c’est brillant, une vraie réussite, un superbe roman total à la Flaubert, n’ayons pas peur des mots.

Ces 395 pages se lisent avec avidité et bonheur, cette lecture vous happe, tant dès le début la puissance addictive de ce livre est terrible. On est pris dans une sorte de vertige on voudrait mettre le pied sur le frein, profiter au maximum et avec lenteur de ces pages, mais voilà la fin de l’histoire est déjà là, et on ne l’a pas vu passer, il faudra y retourner, relire passages et chapitres pour en apprécier toute la saveur. Comme dans Nos enfants après eux, le roman s’ancre dans cette région du Nord-Est que l’auteur connaît si bien : Flaubert avait la Normandie, Nicolas Mathieu a la Champagnes-Ardennes. Hélène, la quarantaine, deux enfants, belle situation professionnelle comme on dit et qui a réussi sa carrière comme on dit, formée, peut-être pas tout à fait formatée, par des études de management et d’économie dans une école de commerce, retrouve Christophe qui lui est resté dans la petite ville de leur adolescence. Ancienne gloire locale de hockey sur glace, Christophe vend de la nourriture pour chiens, cela ne fait pas rêver, il est séparé et a un enfant… plus jeune il a incarné pour l’adolescente effacée qu’était Hélène LE garçon que l’on désire, un fantasme non assouvi, celui de sortir avec le beau gosse populaire et sportif du lycée.
Le roman va se dérouler entre cette histoire qui commence et les plongées immersives dans le passé : l’enfance enracinée dans un même milieu populaire et surtout l’adolescence, cette période où se décident les choix : partir, faire et réussir des études ou rester et reproduire peu ou prou la vie de ses parents. Nicolas Mathieu maitrise brillamment et en virtuose l’art de tisser les diverses temporalités, le roman navigue avec fluidité entre le temps présent du récit, celui de l’histoire naissante de Christophe et d’ Hélène, et le temps du passé, celui des trajectoires et de leur chemin de vie respectifs. En effet il s’agit aussi dans Connemara de remonter le fil des vies, de comprendre et d’explorer comment on en est arrivé là, à cette colère pour Hélène, à cette insatisfaction pour Christophe. Enlisés dans leur quarantaine, les retrouvailles tombent à point et à pic ces deux personnages : le désir renaît, la force révolutionnaire du sexe et de la nouveauté chasse l’ennui et les désillusions, c’est comme un appel d’air frais. Pour Hélène, il s’agit de revenir sur une frustration adolescente, le boomerang du passé la frappe en pleine face et va lui permettre de faire bouger les lignes de sa vie. Pour Christophe, Hélène représente peut-être un autre avenir, une autre vie possible, la possibilité de côtoyer un monde et un milieu social vaguement fascinants, lié au pouvoir et à l’argent. Dès le départ, les dés sont pipés….

Un des talents majeurs du romancier réside dans l’art de manier avec un égal brio le panoramique et le zoom : les scènes collectives -soirée en boîte pour les étudiants de commerce, fête dans les bureaux de l’entreprise, mariage du meilleur pote- se déroulent avec intensité et rythme, et toujours portées par la place octroyée aux détails. La fête de Noël dans l’open space ou le mariage du pote de jeunesse, c’est le bal au château de la Vaubyessard de Madame Bovary à la sauce 21°siècle ; le regard minutieux du narrateur est implacable dans l’art de pointer les comportements, de souligner là un élément d’une tenue vestimentaire, ici une expression qui en dit long. Ces détails permettent évidemment d’en dire long sur toute une réalité sociale : le Thermomix clou des cadeaux du mariage, le tube de Sheila qui amorce l’agitation sur le dance- floor, le goût d’un ballotin de haricots verts. Le monde social tout entier est contenu dans ces détails triviaux mais essentiels, et c’est la force du romancier de les mettre en valeur.

Comme Flaubert avec ses personnages, Nicolas Mathieu adopte également avec talent ce point de vue de romancier si particulier et surplombant : un point de vue oscillant entre la tendresse et la cruauté, un regard empreint d’une bienveillance ironique, ou d’une ironie bienveillante au choix. L’agacement et l’empathie se mêlent et se font concurrence, se succèdent selon les moments : regard au scalpel pour décrire les petits arrangements des uns, les concessions et compromissions qu’Hélène doit faire par exemple au travail mais aussi regard empreint de douceur pour évoquer des moments de la vie de Christophe, gentil mec qui essaye d’arranger tout le monde. L’ironie devient toutefois carrément féroce -et méritée- lorsque l’auteur décrit le petit monde des entreprises de consulting où bosse Hélène et qui font la loi dans ce début de 21°siècle, boîtes qui vendent des audit et du conseil bidon à coup de millions, le langage insupportable et débile du management à la mode qui va avec et le cynisme à toute épreuve qui l’accompagne. Tour à tour empathique ou désolidarisé Nicolas Mathieu est à la fois dedans et dehors, avec et loin de ses personnages, c’est très fort.

Côté narration, ajoutons enfin que ce roman fait un usage parfait de l’ellipse temporelle : l’ellipse qui tombe à pic et surprend, qui saisit au début d’un chapitre ou au détour d’une phrase pour souligner combien la vie a défilé, combien elle échappe aux personnages. On comprend alors que nous sommes déjà passés à un autre épisode, à une autre étape de vie : le divorce est consommé, le père est entré en maison de retraite, l’enfant a physiquement changé, il est bientôt ado. Le temps a opéré son saccage, c’est poignant et universel… la vie d’Hélène et de Christophe a passé comme passe la nôtre.

Dans Connemara, c’est toute la question de sa place au sein du monde et de la société qui est posée, et la question de ce qui fait nos vies, rien que ça. En quoi cette vie nous appartient-elle, que fait-on de la marge de liberté qui nous est octroyée? Dans ce vaste roman superbement incarné, les classes sociales se mêlent un temps, au gré d’une rencontre ou d’une chanson, histoire d’y croire un peu. La passion et l’érotisme auront été au rendez-vous, on aura cru à sa force de vie et à la joie de recommencer. Côté sexe Nicolas Mathieu réussit d’ailleurs des scènes d’anthologie, directes et crues, tendues, il se joue dans ces pages la joie et la vie à l’état pur, mais aussi des rapports de pouvoir qui se font et se défont… Au final, est-ce l’ordre des choses, le « chacun sa place » qui reprend ses droits? Certes, le temps de la chanson de Sardou, Hélène et les étudiants de l’école de commerce, ainsi que Christophe et ses potes restés au pays ont dansé sur la même musique, mais pour autant ont-ils perçue cette chanson de la même façon?
Le lendemain de la fête du mariage, Hélène part pour aller voter Macron, elle y tient, et elle laisse Christophe et ses copains à leur gueule de bois… pour eux voter n’est pas une priorité, les dirigeants ne sont pas de leur côté. Et on pense à la fin aux tristes retrouvailles de Frédéric avec Mme Arnoux… et à ce bilan mi figue mi-raisin sur le temps qui a passé, ce temps dont on ne sait s’il a guéri les choses ou s’il a creusé souterrainement la douleur…

Editions Actes Sud, 2021

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