Marcher jusqu’au soir de Lydie Salvayre

Stock propose une nouvelle collection sur un principe simple : un écrivain est invité à passer une nuit dans un musée. De cette « expérience d’enfermement dans un lieu où des oeuvres d’art sont conservées » il « écrit un texte ». Ici c’est notre chère Lydie Salvayre qui se prête au jeu et à la plume, en passant une nuit au musée Picasso en présence de l’exposition Picasso-Giacometti.
Le résultat est un livre drôle et profond, s’autorisant souvent le ton de la confession, un curieux objet littéraire plein de liberté au niveau formel, qui avance par sauts de puces ou de kangourous, un monologue s’autorisant digressions et propos du coq à l’âne, très jouissif à lire.

Imaginez. Voici notre écrivaine qui, après moultes hésitations et tergiversations liées à sa méfiance de ces panthéons de la graaaande culture que sont les musées, se retrouve toute seule pour une nuit, dans un silence d’église, avec pour seule compagnie son lit de camp, son petit ordinateur, la photo de sa chienne Nana qu’elle sort de son portefeuille pour se réconforter, et les oeuvres de deux des plus grands génies du 20ème siècle : Picasso et Giacometti. C’est d’ailleurs davantage pour ce dernier que pour Picasso que Lydie Salvayre relève le défi, nourrissant depuis toujours nous dit-elle une fascination sans borne pour L’homme qui marche.
Or voici que l’épiphanie tant attendue, l’illumination espérée due à la présence en fer et en métal de cet Homme qui marche ne viennent pas. Sidération. Désespérance. Page blanche. Lydie Salvayre n’éprouve RIEN, ne ressent rien, si ce n’est qu’ « une impatience inquiète sur un fond d’inexplicable tristesse et de vide cérébral ». En d’autres termes, comme elle l’écrit elle -même « à ce moment précis de la nuit, elle se fout de l’art« . Cette nuit sensée révéler à elle-même je ne sais quel secret sur sa relation à L’homme qui marche s’avère un vrai fiasco. Un échec total vraiment?

… Evidemment non – puisque le livre est là, sous nos yeux, en pages et en couverture-. Et le talent de Lydie Salvayre est de tirer de cet échec et de cette expérience du ratage un livre sur le thème du ratage. Et de surcroît un texte réussi et brillant. Drôle et enlevé, caustique parfois, plein d’auto-dérision, mais aussi profond, personnel et intime. Marcher jusqu’au soir s’avère quoi qu’en dise l’auteure tout à la fois une réflexion malicieuse et enlevée sur l’art et les musées évoquées comme des mausolées ennuyeux au possible et un bel hommage personnel à l’art. Un bel hommage à Giacometti, à l’homme et à l’artiste. Sont soulignées ainsi sa belle personnalité, sa « modestie » – le terme tient une place de choix dans le livre- modestie vécue comme un sens du perfectionnisme épuisant et jusqu’au boutiste, et qui s’opposent à la facilité de créer et à la confiance en soi d’un Picasso par exemple. Lydie Salvayre rappelle aussi combien cette sculpture de L’homme qui marche est une figure existentielle et métaphysique de sa propre obstination à avancer, toujours et encore, et donc à «  cheminer dans la vie jusqu’au soir  » ainsi que l’écrit Baudelaire.
Ce texte est d’ailleurs une jolie occasion, puisque la trame du livre suit un mode digressif très plaisant, de convoquer ses auteurs chéris : Baudelaire donc mais aussi Beckett – sur le thème du ratage il en connaît un rayon- , Virginia Woolf ou encore Rabelais.
Le talent de Lydie Salvayre c’est ensuite de tirer de ce soit disant échec un texte qui vire très vite à la confession personnelle, ce qui n’est pas, loin s’en faut, une habitude chez elle. De cette nuit passée à fulminer contre son incapacité à ressentir la beauté de l’art et à ruminer, va surgir chez la romancière son dégoût de la maladie et de l’approche de la mort. La peur de la fin est au centre du texte, un de ses fils directeurs, abordés avec franchise et sincérité. Vont surgir aussi de manière nette les événements biographiques qui font le lien entre la vie et l’oeuvre de l’auteure, « vérités essentielles liées à mon histoire et déterminantes au point de se refléter dans mes livres » : la gêne à se sentir vraiment à l’aise dans l’entre-soi des auteurs parisiens, l’humiliation ressentie à cause de ses origines sociales, la haine du père. Elle qui passe d’ordinaire tout à la moulinette de la fiction et n’a pas l’habitude de s’épancher dans ses livres se surprend ici à s’autoanalyser -elle qui a été psychiatre !- et « presqu’au terme d’une vie, regarder sa vie en face ».
Au détour d’un page, une phrase m’a sautée particulièrement aux yeux et à la gueule, une simple phrase qui pour moi, avec le terme « abjection » sonne comme une confession essentielle :  » Il me faudrait toute la vie pour pardonner à mon père une abjection que je taisais farouchement depuis des lustres ». Qu’y a-t-il derrière ce mot violent d’abjection, à nous de le deviner. En tout cas quelques pages méditées dans les toilettes du musée où notre prisonnière s’enferme donne un aperçu éloquent du climat de terreur dans lequel elle a grandi à cause de ce père dictateur, paranoïaque et violent.

N’en déduisez pas que Marcher jusqu’au soir est un texte plombant et mélancolique qui encourage le lecteur à ruminer des idées noires. C’est tout le contraire. Et, en guise de pirouette finale – Lydie Salvayre est une grande équilibriste du style et de la surprise-, lors d’une visite du musée Picasso de jour cette fois, la joie et le désir de vivre, la curiosité et l’enthousiasme envers l’art resurgissent avec force. Voici vraiment un livre qui fait du bien.

Ed du Seuil, 2019

Tout homme est une nuit, Lydie Salvayre


Tout homme est une nuit
 est un roman très drôle et très inquiétant, à la manière de Lydie Salvayre. C’est aussi un roman résolument ancré dans la société actuelle, en phase sur notre époque. Il donne une vision sombre et désespérée de la société française, de sa bêtise crasse, de sa xénophobie, de ses clivages intellectuels et politiques … bref tout le long de sa lecture, avec Lydie Salvayre, je me suis posée cette question : tout est-il déjà foutu ou reste-il encore de quoi espérer?
Il ne s’agit pas seulement d’une question théorique car ce livre se lit comme un thriller, son scénario ressemble à une chasse à l’homme, au fil duquel la vie d’un homme traqué est en jeu. La haine et la connerie  vont-elle mener au drame?  Est-ce que le sang va couler?

Je pose le décor. Un petit village provençal, une épicerie qui végète tenue par Etiennette, et un café des sports, où Marcellin, gros beauf, règne en maître. Là viennent s’abreuver à la fois d’anisette et de conversations de comptoir Gérard, Emile, Etienne et Dédé. Tous ces personnages jouent leur rôle, du petit plaisantin au bon gars, du con de la farce au figurant. Survient dans ce petit monde Anas, un homme de 35 ans, qui va tenir le rôle de l’étranger, celui qui dérange, on ne sait pourquoi, et qui va cristalliser les peurs, les haines et les frustrations des villageois. Frustrations qui sont nombreuses….-tout homme est une nuit-… qu’elles soient sentimentales, sexuelles, professionnelles, familiales, et j’en passe.
Pourtant cet étranger n’a rien de dangereux, il est plutôt fragile, car il est gravement malade, il a un cancer, et suit une chimiothérapie dans la ville d’à côté. Lydie Salvayre explore d’ailleurs avec finesse le continent noir de la maladie et de manière extrêmement touchante montre combien la peur de la mort ne grandit pas forcément l’homme, et détruit même sa capacité à aimer…des ravages de la maladie sur l’esprit.
Le dispositif romanesque choisi par l’auteur souligne en lui-même le clivage complètement imperméable entre deux parties de la population française, puisqu’il se fonde sur l’alternance de deux voix. D’un côté, celle de Anas, représentant ceux qui se croient l’élite intellectuelle et tolérante de la France, et de l’autre, celles des habitués du café des sports, ceux que les hommes politiques appellent communément « le peuple »,  qui se range volontiers du côté du racisme et des idées simplistes.
Deux voix pour deux langues donc, car comme toujours chez Lydie Salvayre, la manière dont s’exprime les personnages, le travail sur leur langage sont des matériaux privilégiés.  Anas s’exprime dans un registre de langue recherché et littéraire, manie les imparfaits du subjonctifs en veux-tu en voilà, et Lydie Salvayre dissimule même malicieusement des alexandrins ici ou là au fil des paragraphes le concernant. Ceux du café des sports utilisent eux la langue de tous les jours, qui sonne souvent vulgaire et triviale, avec ses poncifs et ses clichés, ses mauvaises blagues racistes… véhiculés par les discours politiques des extrêmes, le sale populisme des hommes politiques voulant nous faire croire qu’il existe des solutions simples à des problèmes complexes.

Une histoire de haine et de fureur donc, au cours de laquelle on rit aussi pas mal … je ne « spoile » pas la fin du roman, ne vous dis pas comment il s’achève et qui va l’emporter, de la connerie ou de l’intelligence, de la bêtise ou de la sensibilité, des liens obligés ou des affinités électives…

Ed du Seuil, 2017